Nous publions ci-dessous, sous forme de tribune [1], la présentation d’une enquête en ligne sur le sexisme et le harcèlement dans les rédactions et les écoles de journalisme, lancée par le collectif Prenons la Une, #NousToutes et Paye Ton Journal ; avec ses principaux résultats, qui ont été rendus publics le 7 mars. Le texte qui suit est un extrait de ce compte-rendu. (Acrimed)

L’objectif de cette enquête est de mesurer l’ampleur des violences sexistes et sexuelles au travail dans le monde des médias. Au moment des révélations de la « Ligue du LOL » [2], quelques journalistes ont expliqué qu’il s’agissait de comportements d’une petite minorité, active dans les médias « progressistes ». Nous avons voulu vérifier.

Entre le 18 et le 28 février 2019, 1837 personnes ont répondu à cette enquête en ligne : 1566 journalistes ou salarié.e.s d’un média (76% ont moins de 40 ans) et 271 étudiant.e.s en école de journalisme. On trouve 80% de femmes et 20% d’hommes parmi les répondant.e.s [3].

Principaux résultats de l’enquête

1. Des violences sexistes et sexuelles nombreuses, dans plus de 200 rédactions

Les violences sexistes et sexuelles sont massives dans les rédactions et concernent de nombreux médias et écoles. Les femmes constituent sans surprise l’écrasante majorité des victimes. L’enquête a permis de faire remonter 1503 témoignages de propos sexistes, 1253 témoignages de propos à connotation sexuelle et 301 témoignages d’agression sexuelle au travail.

208 rédactions et 31 écoles concernées par des témoignages de propos à connotation sexuelle ou d’agression sexuelle. Tous les secteurs sont concernés : presse nationale ou régionale, quotidienne, hebdomadaire ou mensuelle, presse écrite, radio, télévision ou pure players.

2. Des violences plus fréquentes à la télévision que dans les autres médias

La part des répondant.e.s déclarant avoir été victimes de harcèlement sexuel au travail est plus élevée à la télévision (49,80%) qu’à la radio (41,30%), dans la presse écrite (38,90%) ou dans les pure players (32,30%).

3. Des violences plus fortes vis-à-vis des femmes racisées et des personnes homosexuelles

Les personnes victimes de discriminations multiples ou en situation de précarité sont particulièrement exposées aux violences. Alors qu’en moyenne, 67% des femmes déclarent avoir subi des propos sexistes, ce chiffre monte à 74% pour les femmes victimes d’une autre discrimination (origine, orientation sexuelle, handicap…).

Les homosexuels sont surreprésentés parmi les hommes victimes de harcèlement sexuel (1 cas sur 3).

4. Une défaillance majeure dans les remontées d’information et des rédactions en infraction fréquente avec le code du travail

Les rédactions citées dans l’enquête ne disposent d’aucun système efficace de remontée d’information en cas de violences. Dans 83% des cas, les faits de harcèlement sexuel ou d’agression sexuelle ne remontent pas aux RH ou à la direction. Lorsqu’elles sont informées, les directions citées dans l’enquête ne traitent les violences que dans une petite partie des cas. En effet, dans 60% des cas d’agression sexuelle comme dans 70% des cas de harcèlement, les rédactions n’ont pas réagi suite au signalement.

Les rédactions se mettent ainsi en infraction avec l’article L4121-1 du code du travail qui prévoit que « L’employeur prend les mesures nécessaires pour assurer la sécurité et protéger la santé physique et mentale des travailleurs. »

5. Des pigistes plus régulièrement exposées au sexisme et aux violences sexuelles

Le statut de pigiste augmente fortement la fréquence des violences sexistes ou sexuelles subies au travail. Chez les répondant.e.s, ce statut augmente également le risque d’être victime d’une agression sexuelle :

- 18,5% des salarié.e.s en CDD et CDI déclarent être « souvent » confronté.e.s à des propos sexistes, ce qui est le cas de 27,4% des pigistes.

- 14% des salarié.e.s en CDD et CDI déclarent être « souvent » confronté.e.s à des propos à connotation sexuelle, ce qui est le cas de 22,3% des pigistes.

- Les femmes en CDD ou CDI sont 10% à déclarer avoir été victime d’agression sexuelle, les femmes pigistes, elles, sont 14%.

6. Le sexisme et les violences sexuelles ne sont pas des sujets pour plus de la moitié des rédactions

55% des répondant.e.s déclarent que les thématiques de sexisme ou de harcèlement sont « rarement » ou « jamais » abordées dans les réunions d’équipes ou dans le cadre du travail.

7. Les violences commencent dès l’école

Les violences sexistes et sexuelles commencent dès l’école de journalisme. Parmi les 271 étudiant.e.s ayant répondu à l’enquête, 62% des étudiantes témoignent avoir été témoin de propos sexistes dans leur école et 28% de faits de harcèlement sexuel. 10% des étudiantes répondantes déclarent avoir déjà subi une agression sexuelle dans le cadre de leurs études. Plusieurs dizaines d’écoles sont citées dans l’enquête. Pour un.e étudiant.e sur deux, cette question est rarement ou jamais abordée dans son école.

Note méthodologique :

Cette enquête – anonyme – a été lancée sur les réseaux sociaux. Elle ne représente que la réalité de celles et ceux qui ont accepté d’y répondre. Les journalistes répondant.e.s sont plus jeunes que la moyenne des journalistes. 76% ont moins de 40 ans : signal que les violences sexistes et sexuelles sont toujours d’actualité et ne datent pas du siècle dernier. L’ampleur des réponses (plus de 1800 au total) comme le nombre et la diversité des rédactions concernées (270 au total) montre que la thématique est d’actualité partout.


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[1] Les articles publiés sous forme de « tribune » n’engagent pas collectivement l’association Acrimed, mais seulement leurs auteurs dont nous ne partageons pas nécessairement toutes les positions.

[2] Sur la Ligue du LOL, voir la tribune « La Ligue du LOL n’a rien d’une exception ».

[3] Voir ci-dessous pour plus de détails sur la méthodologie de l’enquête. L’enquête complète est disponible ici.

Source: http://www.acrimed.org/EntenduALaRedac-une-enquete-sur-le-sexisme-et-le -