Octobre 29, 2020
Par Sans Nom
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[Un texte sorti le 14 mars dernier, trois jours avant le premier confinement du printemps. A (re)lire en cette veille du second prévu pour durer jusqu’au 1er décembre minimum.]

« La tyrannie la plus redoutable n’est pas celle qui prend figure d’arbitraire, c’est celle qui nous vient couverte du masque de la légalité. »
A. Libertad, 1907

Avec l’épidémie passagère de Covid-19 qui se propage à travers le monde et les mesures drastiques qui s’enchaînent les unes après les autres de la Chine à l’Italie, une des premières réflexions qui vient en tête est de se demander qui de la poule de l’autorité ou de l’œuf de la soumission est actuellement en train de faire le plus de dégâts. Cette brusque accélération étatique de contrôles, d’interdictions, de fermetures, de militarisation, d’injonctions, de bombardements médiatiques, de zones rouges, de priorisation des morts et des souffrances, de réquisitions, de confinements en tous genres –typiques de n’importe quelle situation de guerre ou de catastrophe–, ne tombe en effet pas du ciel. Elle prospère sur un terrain largement labouré par les renoncements successifs des braves sujets de l’État à toute liberté formelle au nom d’une sécurité illusoire, mais aussi sur la dépossession généralisée de chaque aspect de notre vie et la perte d’une capacité autonome des individus à penser un monde complètement différent de celui-ci.

Comme le serinait un anarchiste il y a presque deux siècles déjà, être gouverné revient par principe à « être gardé à vue, inspecté, espionné, dirigé, légiféré, réglementé, parqué, endoctriné, prêché, contrôlé, estimé, apprécié, censuré, commandé », et cela « sous prétexte d’utilité publique et au nom de l’intérêt général ». Que la dictature soit le fait d’un seul, d’un petit groupe ou de la majorité n’y change rien ; qu’elle soit animée par le vice ou par la vertu non plus ; qu’on soit au temps d’épidémies de domesticité technologique ou plus banalement à celui de grippes citoyennes et policières non plus. Quelles que soient les apparences protectrices qu’emprunte le gouvernement des hommes et des choses du moment, quels que soient les prétextes sécuritaires sur lesquels il s’appuie, tout gouvernement est par nature ennemi de la liberté, et ce n’est pas la situation en cours qui nous démentira. A cette banalité de base qui ravit les adorateurs de pouvoir par en haut et fait briller les yeux de ceux qui le rêvent par en bas, rajoutons qu’il n’y a pas non plus de bergers sans troupeaux : si l’existence même d’une autorité centralisée sous la forme d’État permet certes la brusque mise en résidence surveillée à une échelle souvent inédite de pans entiers de la population ici ou là, c’est pourtant bien une servitude volontaire largement intégrée, préparée et sans cesse renouvelée, qui rend ce genre de mesures possibles et surtout effectives. Hier au nom de la guerre ou du terrorisme, aujourd’hui au nom d’une épidémie, et demain au nom de n’importe quelle catastrophe nucléaire ou écologique.
L’urgence et la peur sont en la matière les seules conseillères pour les dormeurs affolés qui, une fois privés de tout monde intérieur qui leur soit propre, vont se réfugier en un réflexe conditionné vers la seule chose qu’ils connaissent : dans les bras musclés de Papa-Etat et sous les jupes rassurantes de Maman-la-Science. Un travail quotidien non seulement effectué par plusieurs décennies d’écrasement des réfractaires à l’ordre de la domination (du salariat, de l’école, de la famille, de la religion, de la patrie, du genre) depuis la dernière tentative d’assaut du ciel des années 70, mais aussi par l’ensemble des autoritaires et des réformistes qui ne cessent de vouloir transformer les individus en troupeaux, en accord avec un monde qui conjugue parfaitement atomisation et massification.

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« Pour l’individu, il n’existe aucune nécessité dictée par la raison d’être citoyen. Au contraire. L’État est la malédiction de l’individu. Il faut que l’État disparaisse. Voilà la révolution que je veux faire. Que l’on ruine le concept d’État, que l’on fasse du libre vouloir et des affinités le lien unique de toute association, et ce sera là le germe d’une liberté qui aura quelque portée. »
H. Ibsen, 1871

C’est une dizaine d’années après avoir dressé ce constat dans une lettre envoyée à un critique littéraire, que le dramaturge norvégien Henrik Ibsen qui vivait néanmoins d’une rente officielle, écrivit une pièce qui allait enflammer certains anarchistes : Un ennemi du peuple. L’histoire se passe dans un village dont les eaux sont contaminées par une bactérie tueuse, provoquant la dispute entre les deux frères, docteur et préfet, qui ont fondé l’établissement thermal du coin. Faut-il ou pas remettre en cause leur riche avenir en effectuant les ruineux travaux du système hydraulique du village, et faut-il prévenir les habitants du danger ? Après avoir été à deux doigts de convaincre la foule de tout arrêter, le bon docteur verra cette dernière se retourner contre lui sous la pression des notables et l’influence du journal local, et finira seul contre tous. Mais qu’on ne s’y trompe pas. Dans cette pièce, Ibsen n’entendait pas encenser la vérité de la science face à l’obscurantisme ou au marché (on est la même année, 1882, où sortira en français la critique posthume de Bakounine sur la révolte de la vie contre la science), mais bien dénoncer la tyrannie de la « majorité compacte », celle de cette masse versatile qui fluctue au gré des intérêts des puissants.
Plus d’un siècle est passé depuis ce succès théâtral qui semble désormais d’une autre galaxie, et le mariage entre raison d’État et science de la raison a depuis lors largement démontré toute l’horreur dont il était capable, de massacres industriels, militaires et nucléaires de masse à l’extérieur comme à l’intérieur des frontières, jusqu’à l’empoisonnement durable de toute la planète ou à la mise en coupe connectée des relations humaines. Dans un monde globalisé où les humains sont sans cesse en proie à des restructurations techno-industrielles qui bouleversent toute perception sensible (de la vieille séparation entre ce qu’on produit et sa finalité jusqu’au sens même du réel), que reste-il alors aux dépossédés lorsque survient l’inconnu d’un nouveau virus mortel ? S’accrocher à des statistiques fluctuantes qui affirment que si près de 70% de la population sera touchée par le Covid-19, seuls 15% des concernés souffriront de symptômes plus ou moins graves, et 2% en mourront selon l’âge avancé et les conditions de santé antérieures ? Suivre comme d’habitude les ordres du pouvoir qui règle déjà toute survie de la naissance à la mort, entre un chantage à la faim et un autre à la prison, en attendant comme pour le climat que les gestionnaires des causes résolvent eux-mêmes les conséquences ? S’interroger sur la différence entre la survie et la vie, entre la quantité d’une vie qui diminue inexorablement jusqu’à son extinction depuis que l’on est né, et sa qualité, ce que l’on veut en faire ici et maintenant quelle que soit sa durée qu’on ne connaît pas d’avance ? Une qualité qu’on peut aussi questionner lorsqu’elle est séparée de toute aspiration à la liberté, qu’elle est prête à toute réclusion volontaire sur un simple claquement de doigt du maître-chien.
Car plutôt que de s’éberluer sur la gestion autoritaire et technologisée chinoise de l’épidémie de Covid-19, c’est tout de même ainsi que 60 millions d’Italiens ont renoncé du jour au lendemain, un certain 9 mars au soir, au moindre esprit critique en acceptant le « Je reste chez moi » décrété par l’État pour quatre semaines minimum, après qu’il ait testé l’instauration d’une immense zone rouge coupant le pays en deux. A l’heure où nous écrivons, ce genre de mesures de stricte quarantaine à des échelles aussi vastes vient de s’étendre à l’Espagne (47 millions d’habitants), tandis que le Portugal, la Roumanie, la Serbie ou les États-Unis viennent de décréter l’état d’urgence, avec tout ce que cela signifie en termes de coercition face aux irresponsables qui oseraient défier le grand enfermement régulé par autant de permis de circuler entre ce qui constitue en définitive la base : domicile-boulot-supermarché. Pour donner une idée de la suite, l’armée assistée de drones vient d’être déployée en Espagne dans les gares et rues des grandes villes (la police militaire et les membres de la Unidad Militar de Emergencias, UME), idem en Italie avec les 7000 militaires qui ne les ont jamais quittées depuis l’opération Strade Sicure de 2008, et autant qui sont en alerte maximale en prévision de troubles lorsque le pic de contagion atteindra le Sud de la péninsule. Chaque pays a beau pour l’instant conserver ses petites particularités en matière d’autorisations de lieux publics « non essentiels » afin de conserver un brin de façade démocratique, les kiosques et les parfumeries en Italie – les cavistes et hôtels en France – les marchés et coiffeurs en Belgique –, cela ne pourra longtemps faire illusion.

On est en train d’assister à un mouvement d’unité nationale qui touche la plupart des domaines de la (sur)vie autour d’un ordre qui se donne carte blanche, et ce à une échelle inédite dans la plupart des pays occidentaux depuis la deuxième guerre mondiale. Un exercice de servitude volontaire qui avait été bien préparé et rodé à moindre échelle par les différentes urgences «terrorisme» ou «catastrophes naturelles» ces dernières années ici ou là, mais jamais aussi longtemps et avec une telle intensité. Et nul doute que cet exercice risque de durer bien plus qu’annoncé, ouvrant également sur de nouvelles situations qu’il est encore difficile d’anticiper ou de prévoir.

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« L’air est immobile. Que les oiseaux et les sources sont loin ! Ce ne peut être que la fin du monde, en avançant
A. Rimbaud

Face à ce que le troupeau sait faire de mieux, suivre les consignes, il reste encore nombre d’individus qui n’entendent pas se soumettre aussi facilement pour des raisons variées, d’autres qui tenteront certainement de trouver des failles dans les dispositifs de confinement une fois l’effet de sidération dissipé (et l’ennui de l’enfermement volontaire aidant), mais également des âmes vaillantes qui entendent bien continuer leur travail de sape incessant contre la domination ou saisir les occasions qui s’ouvrent à elles.

Au fond, pourquoi le virus de l’autorité se priverait-il d’utiliser la peur comme il l’a toujours fait, quitte à l’exacerber ou à la créer au besoin, pour non seulement intensifier son contrôle sur les corps et les esprits, mais surtout renforcer le poison d’une soumission face à un imprévu qui peut rebattre les cartes en lui échappant ?
Quoi de plus assuré par exemple pour le pouvoir qu’une guerre où union sacrée, religion et sacrifices soudent une large partie de la population autour de lui, mais quoi de plus aléatoire aussi qu’une guerre lorsqu’il la perd ou est incapable de la mener à bien, avec un mécontentement initial non pas d’opposition mais de contestation d’une mauvaise gestion ou de prix trop lourd à payer, qui peut à son tour mener à une remise en question plus globale, si les tentatives révolutionnaires qui ont suivi la Première guerre mondiale dans les Empires défaits (Allemagne, Russie, Hongrie) vous disent encore quelque chose. On nous répondra certes que les temps ont changé et qu’il existait alors au moins une utopie de substitution à l’existant. Mais cela n’empêche pas qu’un Etat occidental contemporain débordé par des paniques de survie, par une colère face à des taux de mortalité plus élevés suite à un système sanitaire qu’il avait lui-même largement démantelé, par un virus qui peut immobiliser provisoirement de 20 à 30% de n’importe quelle profession (110 gendarmes mobiles de Grasse sont confinés depuis le 12 mars, de même que tous les flics du comico de Sanary-sur-Mer depuis le 14 mars, ou que leurs 400 collègues parisiens de la Brigade des réseaux franciliens) en créant des occasions, ou par des révoltes de certaines zones ou catégories de la population, et tout cela au sein d’une économie fragilisée *, se trouve face à une situation nouvelle qui peut aussi lui échapper.
En matière de pacification sociale comme de conflictualité, il est assez commode pour chacun de voir midi à sa porte ou juste ce qui se présente devant son nez, et encore plus lorsque les informations relâchées par les porte-parole du pouvoir se font plus chiches, ce qui est encore plus évident en période de crise ou d’instabilité où tout le monde resserre les rangs. Mais qui a jamais pensé que les journaux ou les réseaux sociaux étaient le reflet quelconque de la réalité, ou que lorsqu’ils ne disaient rien de l’antagonisme en cours, sinon pour en transformer le sens ou pour se vanter de quelque arrestation, il ne s’y passait rien ? Tout en sachant qu’on est uniquement au début d’une nouvelle période qui s’ouvre et peut durer des mois, sans suivre aucune trajectoire en ligne droite, l’un des premiers signes de révolte est venu des prisons italiennes, et de quelle manière !
Suite aux mesures prises par l’État contre la propagation du Covid-19 et concernant également les taules (interdiction des parloirs, suppressions de semi-libertés et des activités à l’intérieur), de premières mutineries ont éclaté le 7 mars et se sont étendues à une trentaine d’entre elles du nord au sud en l’espace de trois jours. Au moins 6000 prisonniers se sont révoltés : matons ou personnel pris en otage, ouverture de cellules et saccage de sections voire de prisons entières (comme celle de Modène, inutilisable), incendies variés et occupation des toits, mais aussi évasions comme à Foggia où 77 d’entre eux ont réussi à se faire la belle (quatre n’ont pas été repris) en forçant l’accès vers la sortie après avoir détruit tous les fichiers et documents concernant leur identité, et au moins une dizaine de morts ont marqué cette première rébellion.
Dans un autre d’ordre d’idée, suite au grand confinement décrété outre-Alpes, où tout individu qui se trouve hors de chez lui doit être muni d’une auto-certification (une déclaration sur l’honneur) où il coche le motif, entre travail, santé et un divers très limité qui relève des seules nécessités autorisées par l’État (comme faire ses courses ou sortir le chien, mais uniquement tout seul et dans son quartier), ce dernier a rendu public les chiffres des premiers jours de couvre-feu : sur 106 000 personnes contrôlées, près de 2 160 ont ainsi reçu des amendes pour violation de l’état d’urgence (11 mars), puis sur 157 000 contrôlés, 7 100 en ont reçu une (13 mars). Les cas les plus variés vont d’impertinents qui ont osé se réunir pour boire des bières dans un parc à des impudents qui ont profité de la plage vide pour tenter un beach volley, jusqu’à un père de famille parti acheter une playstation pour son rejeton bloqué à la maison ou un couple ayant préféré se disputer de vive voix plutôt qu’à distance au téléphone, jusqu’à une tentative de fêter un anniversaire entre amis ou de jouer aux cartes entre voisins, malgré le décret qui impose chacun chez soi selon la résidence où il est enregistré et dehors un par un en se justifiant à chaque contrôle. Beaucoup de grandes villes (Milan, Bologne, Turin, Rome) ferment ainsi parcs, jardins, pistes cyclables ou plages ailleurs, pour empêcher les récalcitrants de se retrouver en profitant du beau temps.
Malgré tout, on ne peut s’empêcher de penser que ces timides gestes de transgression sont actuellement plus liés à la brusque multiplication d’interdits que d’une révolte contre ces mesures. Si beaucoup disposent par exemple désormais de plus de temps en étant éloignés de l’école ou du travail, c’est cependant toujours de la même façon qu’ils y étaient encagés hier : selon les modalités du pouvoir. Désobéir à un ordre parce qu’il modifie trop vite une habitude ancrée n’est pas tout à fait la même que refuser qu’une autorité quelconque puisse en donner, ou qu’arracher volontairement du temps et de l’espace à la domination pour le transformer en autre chose. Qu’elle se nomme Sainte économie ou Bien commun.

Enfin, puisque nous n’en sommes qu’au début de cette vague bientôt mondiale de mesures qui interdisent également les manifestations de rue, précisons que l’Algérie qui vient de les interdire au nom du Covid-19 a dû affronter des violations massives le 13 mars, notamment en Kabylie, à l’occasion de la 56e semaine de contestation du pouvoir ; qu’au Chili où la révolte a repris début mars après la fin des vacances, le ministre de la Santé a annoncé que le pays allait sous peu entrer en phase 3 avec instauration de quarantaines massives ; et qu’en France où l’État avait décidé le 13 mars d’abaisser de 1000 à 100 personnes le seuil limite des rassemblements, les manifestations de rue faisaient encore figure d’exception « utile à la vie de la nation », tolérées de crainte de réactions trop violentes en comptant sur les syndicats pour cesser d’eux mêmes d’en organiser (à Lyon le 13 mars, 3000 jeunes ont par exemple défilé en chantant « C’est pas le corona qui nous aura, c’est l’État et le climat », sans même parler de la manifestation parisienne de gilets jaunes du 14 mars qui s’est affrontée avec la police et a laissé plusieurs cadavres de voitures brûlées dans son sillage).

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Du côté des ennemis de l’autorité, enfin, beaucoup risquent fort de se trouver pris au dépourvu s’ils n’ont pas pensé la question au préalable, lorsqu’éclate ce genre de situation : non pas celle d’une révolte inattendue, mais du resserrement soudain et brutal des marges de manœuvre, par exemple en matière de déplacements comme c’est arrivé au début de la révolte au Chili avec le couvre-feu ou depuis une semaine en Italie puis en Espagne avec mise en quarantaine de tout le pays. Et cela pas uniquement à cause de la multiplication des contrôles, mais aussi grâce à la collaboration des citoyens qui désertent l’espace public sur ordre en laissant les réfractaires à découvert ou en multipliant les dénonciations, si occupés qu’ils sont à s’ennuyer derrière leur fenêtre de confinement volontaire et désireux de faire respecter des mesures qu’ils pensent protectrices.
Penser la question, lorsque ce n’est pas déjà fait, signifie par exemple connaître les passages qui mènent d’un chez soi vers des lieux plus propices, ou avoir déjà identifié quels yeux perchés de l’Etat sont à crever pour s’en ouvrir de nouveaux, mais également comment sortir de la ville avec agilité (cette fois avec des masques conseillés par le pouvoir !) ou quels sentiers de campagne emprunter en pouvant anticiper nouveaux checks points et points de blocages à l’horizon. Cela signifie également, autre difficulté du grand confinement, avoir de l’imagination sur comment et où se procurer quelque moyen pour agir en cas d’insuffisance de provisions préalables (beaucoup de commerces non alimentaires sont fermés). Cela peut également être l’occasion véloce de reconfigurer la question de la communication non médiée par la technologie entre complices plus ou moins dispersés dont la circulation peut soudain devenir plus compliquée, et pourquoi pas en trouver de nouveaux qui, pour leurs propres raisons, ressentent les mêmes exigences d’échapper à l’invasion de contrôles de rue (le grand enfermement volontaire a ceci de particulier qu’il met aussi plus à nu l’ensemble des individus qui n’entendent pas s’y plier). Autant de questions à affronter d’urgence, donc, et d’occasions de repenser, d’observer et de changer son regard sur un territoire hier connu, mais dans lequel les espaces et marges peuvent aussi bien diminuer drastiquement ici que s’élargir ailleurs, ou être transformées par les nouveaux impératifs du pouvoir en matière de gestion des seuls flux épidémiques domicile-travail-supermarché.

Du côté du pouvoir, la plupart des plans de crise mis en œuvre dans différents pays (en Italie et en Espagne, mais l’Allemagne ou la France encore bloquée par les municipales y viennent) font jusqu’à présent émerger quelques constantes qu’il serait également dommage d’ignorer.
C’est par exemple l’occasion pour le capitalisme de pousser à une accélération de ce que certains nomment depuis un moment la quatrième révolution industrielle (après celle de la vapeur, de l’électricité et de l’informatique), à savoir le numérique et l’interconnexion totale dans tous les domaines de la vie (de la physique à la biologie ou à l’économie). Qu’on en juge : des centaines de millions d’élèves du primaire à l’université qui basculent soudain dans plusieurs pays sur des cours permanents à distance suite à la fermeture de tous les lieux physiques d’enseignement ; autant de travailleurs qui pour leur part sont mis en télétravail (de 20 à 30% en moyenne), qu’ils en aient ou pas eu l’habitude ; la multiplication à une échelle de masse des consultations par écran interposé suite à la saturation des cabinets médicaux ; l’explosion des paiements par carte bancaire de peur d’être contaminés via la manipulation de pièces et billets. Et si on rajoute à tout cela que les populations confinées s’adonnent volontiers à tout ce qui les empêche de penser ou de rêver, en se jetant sur les achats en ligne, les séries télévisées, les jeux en streaming ou à la communication virtuelle entre humains, il devient clair que les antennes des réseaux de téléphonie mobile, les câbles de fibre et autres nœuds de raccordement optique (NRO) ou tout simplement les réseaux d’énergie qui alimentent tout cela ont pris une importance encore démultipliée. Non seulement pour la production ou les loisirs, mais tout simplement comme principal cordon ombilical entre les lazarets individuels et le monde vivant, plus que jamais déréalisé, pour le coup.
Alors, quand on sait qu’une belle antenne, qu’un même transformateur ou pylône électrique, qu’un même câble de fibre devient plus que jamais déterminant à la fois pour passer le temps d’auto-enfermement, pour le travail et l’éducation à distance de masse, mais aussi pour la transmission des consignes du pouvoir en blouse blanche et le suivi technologique du contrôle (et pas qu’en Chine ou en Corée du Sud), cela n’ouvre-t-il pas des pistes intéressantes pour briser cette nouvelle normalité où le pouvoir s’en donne à cœur joie ? Sans parler des possibles effets boule de neige, vu l’augmentation plus que conséquente du trafic internet et de téléphonie comme de moindre disponibilité des techniciens pour cause de maladie…
Le second point qui semble constant dans ces plans d’urgence européens, est également la priorité donnée au maintien minimal des transports, afin d’acheminer les travailleurs non confinés vers les industries et services qualifiés de critiques, de perpétuer le flux de marchandises par camions ou rail vers ces derniers, ainsi que l’approvisionnement des villes dont on sait les réserves limitées à quelques jours. Là aussi, c’est une occasion à ne pas négliger pour qui entendrait déstabiliser les pans d’économie que le pouvoir entend préserver à tout prix et qui deviennent plus visibles (en Catalogne on parle actuellement de créer des corridors spéciaux de travailleurs sains et de biens vers certains lieux de production).

En temps d’urgence et de crise à une telle échelle, où l’ensemble des rapports sociaux sont plus crûment mis à nu (en terme de dépossession comme des priorités de l’État et du capital), où la servitude volontaire guidée par la peur peut rapidement virer au cauchemar, où la domination doit à son tour s’adapter sans tout maîtriser pour autant, savoir agir en territoire ennemi n’est pas seulement une nécessité pour qui n’entend pas suffoquer dans sa petite cage domiciliaire, mais c’est aussi un moment important pour lancer de nouveaux coups de boutoir sur les dispositifs adverses. En tout cas lorsqu’on se bat pour un monde complètement autre vers une liberté sans mesure. La révolte c’est la vie.

(14 mars 2020)

* A titre d’exemple, de nombreuses industries commencent à être ralenties à cause de la rupture des chaînes d’approvisionnement en provenance de Chine, tandis que l’Allemagne vient d’annoncer des prêts aux entreprises garantis par l’État à hauteur de 550 milliards d’euros, soit un plan d’aide plus important encore que celui mis en place lors de la crise financière de 2008. Beaucoup parlent également d’une période de récession mondiale.

[Avis de tempêtes, bulletin anarchiste pour la guerre sociale, n°27, mars 2020]




Source: Sansnom.noblogs.org