Juin 30, 2022
Par Demain Le Grand Soir
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« L’État ukrainien est totalement corrompu et l’on pourrait durant des jours faire la liste de ses travers, mais il existe en son sein des espaces de libertĂ©, car les oligarques qui se disputent le pouvoir ne peuvent pas tout contrĂŽler. La Russie ne propose de toute façon aucune alternative de sociĂ©tĂ©, puisque ce qu’elle demande aux Ukrainiens, c’est tout simplement de disparaĂźtre. Nous avons vu ce que signifiait l’occupation russe, des exactions et des meurtres, continue Sergey. Certains camarades des pays occidentaux nous expliquent que les anarchistes de Russie et d’Ukraine devraient tourner leurs fusils vers leurs gouvernements respectifs. Je les invite Ă  venir en Ukraine se rendre compte de la situation. Â»

« Utiliser des armes amĂ©ricaines ne veut pas dire ĂȘtre une marionnette de Washington et ĂȘtre contre l’impĂ©rialisme amĂ©ricain ne doit pas vouloir dire soutenir des dictateurs comme Bachar el-Assad ou Vladimir Poutine. Si tu es pacifiste aujourd’hui, tu dois te battre du cĂŽtĂ© ukrainien Â»

Depuis le dĂ©but de l’invasion du pays par la Russie, 100 Ă  150 militants anarchistes et antifascistes ont rejoint les rangs des forces ukrainiennes. Certains ont mĂȘme constituĂ© un bataillon « anti-autoritaire Â» au sein de la dĂ©fense territoriale, « pour protĂ©ger les populations et combattre l’impĂ©rialisme russe Â».

Kyiv (Ukraine).– Certains soldats des forces de dĂ©fense ukrainiennes combattent sous le drapeau noir de l’anarchie. « Ilya Â» ne rĂ©vĂšle jamais son identitĂ©. Il alterne les pseudonymes et donne ses rendez-vous Ă  la gare des bus d’une petite ville situĂ©e Ă  une quarantaine de kilomĂštres de Kyiv (Kiev). L’homme est encore jeune, mais il a l’expĂ©rience de la clandestinitĂ©.

« Je suis originaire de l’un des deux pays qui bordent au nord et Ă  l’est les frontiĂšres de l’Ukraine, explique-t-il. J’ai dĂ» fuir il y a trois ans face Ă  la rĂ©pression menĂ©e par les autoritĂ©s.

J’ai dĂ©mĂ©nagĂ© Ă  Kyiv pour ne pas ĂȘtre coupĂ© de l’ancien espace soviĂ©tique. L’Ukraine est une bonne base pour lutter contre les rĂ©gimes en place Ă  Minsk et Ă  Moscou. Â»

Ilya affirme ne pas chercher Ă  dĂ©fendre « l’État bourgeois ukrainien Â» mais « les populations civiles qui souffrent Â», et souhaite surtout « lutter contre l’impĂ©rialisme russe Â». « Certains courants de gauche renvoient dos Ă  dos la Russie et les États-Unis, mais la question se pose diffĂ©remment pour les Ukrainiens : il s’agit d’un combat Ă  mort contre un envahisseur totalitaire. Â»

Au dĂ©but de l’annĂ©e 2022, alors que Vladimir Poutine massait ses troupes Ă  quelques kilomĂštres des frontiĂšres ukrainiennes, et alors qu’un conflit de grande ampleur avait cessĂ© d’ĂȘtre une hypothĂšse impossible, les mouvements anarchistes et anti-autoritaires ukrainiens ont dĂ©cidĂ© de s’organiser.

« Nous avons montĂ© le ComitĂ© de rĂ©sistance, une organisation qui rassemble des militants de toutes les sensibilitĂ©s. Nous avons dĂ©cidĂ© de collecter de l’aide humanitaire pour les populations civiles, mais aussi de nous engager au sein d’unitĂ©s militaires ukrainiennes. Nous sommes tombĂ©s d’accord le 24 fĂ©vrier Ă  1 heure du matin, et l’invasion a commencĂ© Ă  5 heures, explique Ilya. Il peut sembler Ă©trange pour des anarchistes de signer un contrat avec l’armĂ©e, mais c’était la condition pour aller sur le front. Nous devons ĂȘtre visibles, pour ne pas laisser tout l’espace aux unitĂ©s d’extrĂȘme droite, comme celles affiliĂ©es Ă  la franchise Azov, mĂȘme si ces derniĂšres ont Ă©tĂ© rejointes par beaucoup de combattants apolitiques. Nous devons diffuser nos idĂ©es sur le terrain. Â»

Dans un manifeste publiĂ© le 20 mai dernier, le ComitĂ© de rĂ©sistance revendique sa filiation avec les communautĂ©s cosaques, avec les mouvements paysans qui luttĂšrent durant des siĂšcles contre le servage et les seigneurs fĂ©odaux en Galicie, en Transcarpatie et en Bucovine, ainsi qu’avec les rĂ©voltĂ©s de l’ArmĂ©e rĂ©volutionnaire insurrectionnelle ukrainienne de l’anarchiste Nestor Makhno, qui a combattu les armĂ©es blanches durant la guerre civile russe, entre 1917 et 1921, avant d’ĂȘtre trahi par les BolchĂ©viques.

Makhno estimait que la vie politique devait ĂȘtre fondĂ©e sur l’existence d’associations librement formĂ©es qui correspondaient « en tout Ă  la conscience et Ă  la volontĂ© des travailleurs eux-mĂȘmes Â», et s’opposaient aux kolkhozes et aux rĂ©quisitions des terres organisĂ©es par les communistes. À son apogĂ©e, la Makhnovtchina pouvait aligner plus de 100 000 combattants, elle contrĂŽlait un territoire oĂč vivaient deux Ă  trois millions d’habitant·es, entre Zaporijjia et la mer Noire, jusqu’au port de Marioupol et autour du gros bourg de GouliaĂŻpole, ville de naissance de Nestor Makhno aujourd’hui situĂ©e sur la ligne de front.

Selon le ComitĂ© de rĂ©sistance, la guerre en Ukraine est donc « la continuation de la lutte pour la libĂ©ration des peuples de tout autoritarisme Â», et ses membres demandent l’application de mesures sociales comme l’annulation de la dette extĂ©rieure ukrainienne, la mise en place de soins gratuits ou le dĂ©blocage d’aides sociales pour les personnes Ă  faible revenu.

Les anarchistes ukrainiens considĂšrent aussi qu’il est nĂ©cessaire que les populations civiles gĂ©nĂ©ralisent le crĂ©ation de comitĂ©s locaux d’autodĂ©fense, qui ont fait preuve de leur efficacitĂ© au dĂ©but du conflit, et que l’État ukrainien distribue largement des armes, comme aux premiers jours de la guerre. Ils demandent Ă©galement la crĂ©ation de structures fĂ©ministes autonomes dans tous les organes municipaux du pays et militent pour le « dĂ©veloppement de la responsabilitĂ© Ă©cologique Â» et la mise en Ɠuvre de « technologies Ă©cologiques Ă  Ă©chelle humaine, configurĂ©es pour les besoins des communautĂ©s locales Â».

Selon les informations recueillies par Mediapart, 100 Ă  150 militants anarchistes et antifascistes appartenant Ă  diverses organisations comme RevDia ou Black Flag Ukraine se battraient actuellement dans les unitĂ©s de l’armĂ©e ukrainienne. L’un de ces soldats, Igor WoƂochow, a Ă©tĂ© tuĂ© mi-mars dans un bombardement Ă  proximitĂ© de Kharkiv et une cinquantaine d’autres sont rassemblĂ©s au sein d’une unitĂ© « anti-autoritaire Â» de la dĂ©fense territoriale, ce corps militaire de rĂ©serve crĂ©Ă© aprĂšs l’invasion de la CrimĂ©e en 2014.

« Il existe une hiĂ©rarchie dans notre bataillon, comme dans toutes les autres unitĂ©s de l’armĂ©e ukrainienne, poursuit Ilya. Mais l’un des membres de l’unitĂ© est Ă©lu pour transmettre des critiques au commandement et un autre pour assurer notre communication vers l’extĂ©rieur. Nous pratiquons Ă©galement le teqmil, que certains d’entre nous ont appris dans les unitĂ©s kurdes, et qui consiste Ă  organiser des discussions oĂč l’on peut critiquer les autres et surtout faire son autocritique. Â»

FormĂ© aux premiĂšres heures de l’invasion russe, aprĂšs le 24 fĂ©vrier, l’unitĂ© « anti-autoritaire Â» a participĂ© Ă  des opĂ©rations de reconnaissance, durant l’approche de la capitale ukrainienne par les forces russes en mars dernier, puis Ă  des missions de lutte contre les sabotages, et elle attend aujourd’hui d’ĂȘtre dĂ©ployĂ©e sur le front. Elle rassemble des militants biĂ©lorusses, russes et ukrainiens, ayant pour certains l’expĂ©rience du feu, ainsi que des membres de la firm du Hoods Hoods Klan, des hooligans du club de l’Arsenal de Kyiv, qui n’a officiellement plus d’équipe depuis 2019. Ces derniers avaient fait parler d’eux au milieu des annĂ©es 2000 et durant une bonne dĂ©cennie, en organisant des combats de rue contre les supporters d’extrĂȘme droite du Dynamo Kiev et d’autres clubs du pays. DĂ©sormais, ils combattent avec les anarchistes.

L’aide des anarchistes europĂ©ens

« Cinq jours aprĂšs le dĂ©but de l’invasion, nous avons lancĂ© un appel Ă  nos camarades d’Europe occidentale, pour qu’ils soutiennent les hommes qui se battent sur le front et les populations civiles situĂ©es Ă  proximitĂ© des combats Â», explique de son cĂŽtĂ© Sergey, un militant antifasciste de Kyiv en fouillant dans un carton, Ă  la recherche d’une ceinture militaire pour un soldat venu complĂ©ter son Ă©quipement. Dans ce petit local du centre de la capitale ukrainienne, des boĂźtes de cĂ©rĂ©ales s’entassent Ă  cĂŽtĂ© de mĂ©dicaments français ou allemands, et de casques de toutes origines.

« Nous avons montĂ© un rĂ©seau appelĂ© “OpĂ©ration solidaritĂ©â€, et rĂ©cemment rebaptisĂ© “Collectifs de solidaritĂ©â€, afin d’organiser des chaĂźnes logistiques depuis l’ouest du continent. Des camarades polonais rassemblent l’aide dans la rĂ©gion de RzeszĂłw, au sud-est du pays, puis nous avons deux sites de stockage Ă  Lviv et Ă  Kyiv. Le matĂ©riel, les vivres et les mĂ©dicaments sont distribuĂ©s au sein des diffĂ©rentes unitĂ©s et dans les zones oĂč les populations civiles sont dans le besoin, par exemple dans la rĂ©gion de Tchernihiv. Â» La fĂ©dĂ©ration anarchiste allemande des Blacks Cross Dresden expliquait ainsi le 15 mai dernier avoir collectĂ© 217 400 euros, organisĂ© plusieurs convois en direction de l’Ukraine et livrĂ© des vĂ©hicules et des drones de reconnaissance.

« L’État ukrainien est totalement corrompu et l’on pourrait durant des jours faire la liste de ses travers, mais il existe en son sein des espaces de libertĂ©, car les oligarques qui se disputent le pouvoir ne peuvent pas tout contrĂŽler. La Russie ne propose de toute façon aucune alternative de sociĂ©tĂ©, puisque ce qu’elle demande aux Ukrainiens, c’est tout simplement de disparaĂźtre. Nous avons vu ce que signifiait l’occupation russe, des exactions et des meurtres, continue Sergey. Certains camarades des pays occidentaux nous expliquent que les anarchistes de Russie et d’Ukraine devraient tourner leurs fusils vers leurs gouvernements respectifs. Je les invite Ă  venir en Ukraine se rendre compte de la situation. Â»

Certains courants anarchistes europĂ©ens ont prĂ©fĂ©rĂ© adopter une posture plus prudente que leurs camarades ukrainiens, appelant simplement Ă  la fin des hostilitĂ©s ; d’autres prĂ©fĂšrent n’envoyer en Ukraine que des produits humanitaires, sans ĂȘtre impliquĂ©s dans des livraisons d’équipements militaires.

« Utiliser des armes amĂ©ricaines ne veut pas dire ĂȘtre une marionnette de Washington et ĂȘtre contre l’impĂ©rialisme amĂ©ricain ne doit pas vouloir dire soutenir des dictateurs comme Bachar el-Assad ou Vladimir Poutine. Si tu es pacifiste aujourd’hui, tu dois te battre du cĂŽtĂ© ukrainien Â», conclut Sergey. Alors que les pertes se multiplient dans le Donbass, le prĂ©sident Volodymyr Zelensky ayant rĂ©cemment Ă©voquĂ© « plusieurs centaines de morts par jour Â», les autoritĂ©s ukrainiennes devront de toute façon s’appuyer sur les forces dont elles disposent. Et donc utiliser les armes livrĂ©es par Washington comme les bataillons anarchistes.

Laurent Geslin




Source: Demainlegrandsoir.org