Septembre 12, 2021
Par Tarage Anarcha-féminisme
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La brochure au format page par page : En quête de l’invisible
La brochure au format livret : En quête de l’invisible_livret

D’un coup de patte, le lièvre se laisse engloutir par le fourré croisant sa course ; d’un battement d’aile, le milan se place dans l’axe du soleil et nous aveugle ; sans bruit, sans même un mouvement, la vipère se fond dans les couleurs de son rocher et s’absente, un temps, à la vue. Sur cette ligne qui sépare le visible de ce qui ne l’est pas, que se joue-t-il ? En interrogeant les rapports qu’ont les humains avec les animaux, ceux des animaux entre eux et ceux qu’ils ont envers nous, des paradoxes se dessinent : aimer leur apparence et porter sur soi leur peau ; apprécier leur démarche et l’interrompre en les tuant ; saluer leur ingéniosité et la briser par la nôtre. Et si notre regard pouvait n’être plus cet instrument de domination ?

Le pouvoir de se soustraire au regard d’autrui, à tout instant, ne serait-il pas le propre d’une vie animale aussi complète que légitime ? Si cette proposition semble simple, le repli dans l’invisible n’est souvent pas permis aux animaux. Faudrait-il en conclure que d’animaux, il n’est plus question ? Ou bien que ces derniers ne sont plus que des moitiés d’eux-mêmes, amputés par la fragmentation des milieux naturels, l’accroissement de la pollution lumineuse, les perturbations climatiques ou simplement la maîtrise que les humains leur imposent ?

On pourrait affirmer en guise de provocation que seul l’humain reste animal. Pourtant, lui aussi peine à se cacher. Ou bien il peine à se dissimuler à ce qui le surveille — dans un recoin résiduel, une niche patiemment construite et jalousement gardée. Les sociétés humaines parfois appelées « disciplinaires », « de surveillance » ou « de contrôle », se succèdent et se superposent. Ces termes s’appliquent avec autant de pertinence aux animaux non-humains : pris dans les rapports sociaux que les humains tissent entre eux, volontairement ou, bien souvent, sans le souhaiter, ceux-ci sont concernés par les mêmes politiques sécuritaires. Tous sont suivis à leur manière, que ce soit par un conseiller quelconque ou un programme de recherche. Les uns subissent les ordres de leur hiérarchie, les autres les nécessités d’une gestion rationnelle ; aux humains les numéros divers renseignant à tout moment une identité, sous peine de se voir disqualifier de la norme, aux animaux la conformité à leur juste place, sans quoi c’est leur vie qu’ils risquent de perdre. Lorsque résister au pilotage ou à la répression n’est pas de son ressort ou dans ses capacités, que reste-t-il, sinon la fuite ? C’est là, peut-être, dans l’échappée, que réside une dernière ruse animale.

« [L]e libre passage de la visibilité à l’invisibilité […] est comme la respiration même du vivant[1]. » Les animaux dont le libre mouvement d’un état à l’autre, du visible à ce qui ne l’est pas, est entravé par l’action humaine, perdent en plus d’une certaine autonomie leur qualité même d’être vivant. Dès lors, ôter la vie, à eux qui n’en ont pas, n’a plus à voir avec l’administration de la mort. L’abattage suit l’élevage et précède la découpe ; ça n’est que l’étape intermédiaire d’une chaîne conduisant à la bouche du consommateur, ce parfait inconnu à qui l’on reconnaît tous les droits pour peu qu’ils ne contreviennent pas à la santé de l’industrie agroalimentaire. Mais un tel enchaînement paraît incongru lorsque l’agneau, le poulet ou le porc est remplacé par le chamois, la gélinotte ou le sanglier. Les uns seraient domestiques, les autres sauvages. Chassés et eux aussi consommés pourtant, ils ont en plus une aura, qui résiderait dans leur agilité, leur rareté ou leur puissance. Surtout, chamois, gélinottes et sangliers peuvent se mouvoir librement, pour se cacher ou s’enfuir. Cette liberté-là, c’est bien ce qui leur manque, aux agneaux, aux poulets ou aux porcs. En état de visibilité permanente, ils ne sont pas sauvages mais ne sont plus ni familiers, ni même domestiques ; ils ne sont plus, voilà tout. Défaits de leur attribut proprement animal, les bêtes d’élevage font par ailleurs l’objet d’une dissimulation — laquelle n’est pas individualisée, n’est plus de leur fait, mais concerne l’ensemble de l’industrie qui les contrôle. À l’inverse, les animaux sauvages semblent encore jouir de leur pleine liberté mais doivent apparaître aux yeux de tous, pour des raisons aussi diverses que le tourisme animalier, les suivis sanitaires et scientifiques — ou simplement comme part attendue d’un décor présumé authentique. En liberté surveillée, la faune sauvage peut, quoique chaque jour un peu moins, se reposer sur un savoir de l’invisible.

Edmond Dujardin et Joseph Callenec ne s’y sont pas trompés : les deux graphistes à l’origine du jeu Les 1 000 bornes ont accolé à chacune des cartes de vitesse un animal censé lui correspondre. 25 kilomètres/heure pour l’escargot ; 50 pour le canard ; 75 pour le papillon ; 100 pour le lièvre et enfin 200 pour l’hirondelle. Du gastéropode à l’oiseau, les animaux se meuvent. Ce serait l’une de leurs forces, ou du moins de leurs qualités principales. Certes, ce n’est pas la vitesse que l’escargot oppose aux assauts de la grive : sa coquille s’avère plus efficace. La capacité qu’ont les animaux à détaler à toute patte ou à s’envoler soudainement conditionne néanmoins en grande partie leur habilité à survivre. Dans la fuite réside pour beaucoup le salut.

Lorsque l’environnement n’offre aucune cachette, mais simplement la terre nue et quelques fourrés, la puissance des membres devient une qualité nécessaire. Les springboks, ces antilopes sauteuses, n’ont que leur pointe de vitesse et leur extrême agilité pour échapper aux guépards qui les chassent. Mais la fuite seule ne cause pas ces mouvements soudains : on peut les observer sauter sur place jusqu’à trois mètres de haut en cas d’alerte mais aussi, pour des raisons parfois inconnues, transmettre ce comportement aux congénères à proximité. Non expliqués pour l’heure, ces bonds semblent à l’observateur ne répondre qu’à l’envie ou l’impérieux besoin de décharger l’énergie qui réside dans leurs pattes. La peur raidit les membres et impose la fuite. Mais l’échappée est aussi transitive qu’autonome : échapper à quelqu’un ou à quelque chose, ou même exprimer par le mouvement libre sa condition d’être vivant en capacité à se déplacer. Cette activité dépensière est commune aux humains : nous courons sans but, ramons et nous agitons pour le plaisir de le faire. C’est dans ce même sens que Deleuze et Guattari ont défini, à partir d’une lecture du bestiaire de Kafka, le « devenir animal » : « [C]’est précisément faire le mouvement, tracer la ligne de fuite dans toute sa positivité, franchir un seuil, atteindre un continuum d’intensités qui ne valent plus que pour elles-mêmes, trouver un monde d’intensités pures, où toutes les formes se défont, toutes les significations aussi, signifiants et signifiés, au profit d’une manière non-formée, de flux déterritorialisés, de signes asignifiants[2]. » Dans leur libre composition de lignes, celles de leurs déplacements, humains et non-humains se rejoignent. La fuite est une variété parmi d’autres occasionnant ce tissage. Les lignes se croisent, forment des nœuds dans les rencontres jusqu’à produire la trame d’une vie[3]. Canevas humains et animaux se superposent et se répondent. De là naissent des rencontres inattendues. Dernier recours ou choix délibéré, l’échappée constitue la première des formes d’un vivant sauvage et autonome. Mais lorsque la vitesse ou l’agilité n’est pas suffisante, il faut chercher dans ce qui environne les moyens du retrait.

La fuite n’est alors plus ce trajet sans autre but que de distancer le prédateur, mais un itinéraire, d’un espace de vulnérabilité à une zone de quiétude. Visible, l’animal est fragile et ne peut compter que sur ses propres capacités ; caché, l’environnement lui permet de pallier les potentielles carences de sa constitution. La connaissance du paysage n’est pas absente des stratégies animales : familier de ses moindres aspérités, chaque creux ou bosse peut constituer un éventuel refuge. Les multiples trous perçant un arbre mort indiquent autant de passages vers un lieu sûr. Si des insectes s’y glissent, le bec de certains oiseaux le peuvent aussi ; un refuge est temporaire : compter sur lui implique d’en chercher un autre. Les creusements des termites, des souris ou des blaireaux n’ont pas la même dimension, mais chacun profite d’un réseau de boyaux à sa taille pour se dissimuler. L’œil humain ne voit souvent que des trous ; l’entrée de ces terriers est comme la trace d’une vie souterraine et nocturne que l’on suppose seulement, à moins de se tapir à proximité pour la nuit. Comme le patient travail d’enregistrement du naturaliste Marc Namblard le montre dans un documentaire, ce sont les bruits qui, là, nous indiqueront l’activité environnante[4]. Dissimulés par l’ombre ou par leur habitat, ces animaux échappent à la vue de notre espèce diurne. Reste cependant une interrogation : à qui sont adressées ces traces, ces « pistes animales[5] » derrière lesquelles court, parmi d’autres, le philosophe Baptiste Morizot ? Aux congénères, proies et prédateurs ? À l’observateur dont la curiosité n’a d’égale que celle de l’observé ? À personne, peut-être : les traces restant la marque de l’activité du vivant, et rien de plus.

Aux interstices que propose le milieu s’ajoute une adaptation aux couleurs que l’évolution a permis à certaines espèces. Se cacher est une chose ; se fondre en est une autre. Sous cette forme de dissimulation, l’animal se montre mais n’est pas vu. Ainsi de ces espèces montagnardes qui changent de plumage ou de pelage en fonction des saisons : lagopèdes alpins et lièvres variables passent du blanc au brun, puis au gris, selon la couverture neigeuse qui recouvre leur territoire. En épousant un milieu qu’ils maîtrisent au point d’en disparaître momentanément tout en restant sur son seuil, ces deux espèces s’échappent sans même se déplacer, fuient dans le camouflage ces rapaces qui les survolent. Une apparence discordante les trahit : le délai plus long que prennent les lagopèdes mâles pour perdre leur plumage hivernal les rend discernable sur la roche nue. Peut-être ce caractère sera-t-il amené à évoluer, à la manière des phalènes décrites par Darwin ? L’anecdote est connue : ces papillons, inféodés aux bouleaux dans le nord de l’Angleterre, étaient jusqu’au XIXe siècle d’une blancheur mimant celle de leurs hôtes. Les fumées des industries environnantes ont coloré les arbres de leurs cendres ; les bouleaux sont devenus gris. S’il existait des phalènes de la même teinte, elles étaient auparavant les premières prédatées par les oiseaux. Le changement soudain de la coloration des arbres les privilégiant, la sélection s’inverse : les phalènes, de blanches, deviennent grises à leur tour au fil des générations. Ces petits papillons ont fasciné, outre les naturalistes, l’imagination de Virginia Woolf. D’eux, elle a fait le cœur inhumain de son roman Les Vagues ; d’eux naissent des événements imperceptibles, mais dont tout le livre est imprégné : « Un instant tout vacilla et s’incurva dans l’incertitude et dans l’ambiguïté, comme si une grande phalène traversant la chambre à toutes voiles avait ombragé la solidité immense des chaises et des tables de ses ailes flottantes[6] ».

La dissimulation dont font preuve certains animaux a depuis longtemps cherché à être mimée par les humains qui les observent ou les chassent. Mais si ce trait était une technique dominante au sein de sociétés fondées sur la chasse et la cueillette, la domination de l’élevage, où l’invisible est craint et le bétail gardé à la vue de tous, a rendu ce rapport au paysage suspect. Le trappeur qui fait corps avec son milieu au point de s’y fondre est perçu comme en dehors d’un monde social où tout doit être transparent : il aurait l’ambition de retrouver un inatteignable état de nature dont l’humain en tant qu’espèce se serait défait. À la lumière de la ville ou du foyer s’opposerait l’obscurité de la forêt, où seuls évoluent ceux qui savent s’y cacher. Le chasseur utilise les ruses d’autres prédateurs pour ruser ses proies à son tour. Il incorpore ces dernières pour mieux les débusquer. Ainsi certains peuples indigènes d’Amérique, qualifiés pour cela par Morizot de « diplomates garous », revêtaient des peaux de loups et approchaient les bisons en imitant leur démarche. La défense passive des proies face à leur prédateur — ne pas fuir, justement, pour ne pas se montrer faible et en devenir une cible — permettait aux chasseurs une approche maximale de son gibier. Le chasseur peut alors se découvrir et surprendre des bisons non accoutumés à l’attaque frontale de ceux qu’ils prenaient pour des loups. Mais si l’incorporation de manières animales peut aller jusqu’à constituer des techniques, elles sont dans d’autres contextes rejetées.

L’homme des bois des contes et récits européens, si proche du sauvage qui l’habite par moment, se voit au même titre que son milieu d’élection rejeté hors d’une civilisation synonyme de contrôle — sur soi comme sur son environnement[7]. La sauvagerie des mythes et des pratiques anciennes se renverse toutefois et bénéficie aujourd’hui d’une nouvelle appropriation. Alors que la vie érémitique de l’homme des bois lui permettait de faire corps avec sa forêt d’élection, les stages survivalistes d’aujourd’hui simulent la débrouille dans un ultime essai de maîtrise individuelle de ce qui nous entoure — cette fois en en faisant le théâtre d’un effondrement à venir, voire rêvé. L’histoire du camouflage qu’a dressée la chercheuse étasunienne Hanna Rose Shell révèle que son étude parmi les animaux s’est très vite doublée d’un usage militaire[8]. Des premiers essais du peintre et biologiste autodidacte Abbott Handerson Thayer au début du XXe siècle, jusqu’aux prototypes de camouflage auto-réfléchissant actuels, la recherche de l’invisible s’est appuyée sur le biomimétisme. Le survivalisme n’est qu’une forme hybride de plus répondant à une peur contemporaine : une volonté d’autodéfense passant par le camouflage, l’autonomie et le combat.

Si certains chasseurs assurent que leur pratique n’a un intérêt que dans le rapport d’égalité établi avec l’animal chassé, rares sont ceux qui cherchent des situations où la réussite n’est pas certaine. Mener des chiens et parcourir un territoire connu font partie des plaisirs de leur chasse. Ramener un trophée et voir son coup de feu trouver sa cible sont cependant tout aussi prisés. Une traque haletante suppose une faible probabilité de trouver sa proie ; une forte densité d’animaux où une démesure technologique réduit l’incertitude jusqu’à assurer le chasseur de son abattage final. Ainsi les palombes — ces pigeons ramiers au sud de la Garonne — sont-elles la cible chaque année, sur le trajet de leur migration entre la Scandinavie et l’Espagne, de tirs nourris à des sites spécifiques. Les Pyrénées, difficiles à franchir en raison de leur altitude, permettent aux chasseurs de se poster à l’affût au passage de certains cols. La densité des populations d’oiseaux est si forte que l’échec n’est pas envisageable. Or c’est cette même densité qui surprenait les observateurs étasuniens au XIXe siècle, cois devant le nombre de pigeons voyageurs les survolant au cours de leurs propres trajets. Il suffisait de tirer en l’air pour atteindre une proie. La personnalisation n’avait même plus cours : mêlée dans la masse, la proie n’est rien d’autre qu’un représentant indifférencié de son espèce. Mais si le nombre était invraisemblable, la disparition, elle, fut bien réelle. Dans son Almanach d’un comté des sables, le forestier Aldo Leopold pleure l’extinction de ces oiseaux : « un ouragan biologique ». Il y explique la fin de ces allers-retours saisonniers : « Comme toute réaction en chaîne, le pigeon ne pouvait survivre longtemps à une diminution de sa propre densité. Quand les chasseurs de pigeons réduisirent ses effectifs, quand les pionniers firent des accrocs, à coups de cognées, dans la continuité de son carburant, sa flamme vacilla et s’éteignit sans même un crépitement, sans même un panache de fumée[9]. »

Lorsque la densité, moindre, ne permet pas un tel carnage, le suivi de quelques animaux particuliers devient nécessaire à leur chasse. Le « jeu » a ses règles : une battue au sanglier ne varie pas dans son organisation. Les plus expérimentés des chasseurs locaux partent tôt avec leurs chiens à la recherche des traces les plus fraîches, des « pieds » les plus récents. Le chemin est le même d’une semaine sur l’autre ; les coins sont connus. Une fois qu’un animal est repéré et isolé, les chiens sont lâchés. Il s’agit de déloger l’occupant de sa cachette puis de le mener aux tireurs, lesquels, postés en lisière de forêt sur des zones de passage, attendent la bête pour la tirer. Mais le comportement animal garde pour lui ses ruses, et ses réactions ne sont pas aussi prévisibles que d’aucuns l’affirment. Comme dans tout jeu — car c’est ce dont il en retourne pour certains —, les règles sont détournées et la triche tacitement autorisée, sinon assumée. Au cou des chiens, souvent, des colliers GPS. Dans la main de leurs « maîtres », le trajet qu’ils effectuent. Il n’y a plus qu’à suivre les flèches. De traqué, l’animal devient suivi en temps réel. Ce ne sont plus les aboiements qui servent de boussole, mais les tracés télémétriques. L’animal, nu dans sa fuite, voit dès lors dans les éléments du paysage un refuge d’un secours tout relatif. Seul un milieu accidenté, la maladresse de ses poursuivants ou la fatigue des chiens lui permettra de s’en sortir.

L’humain plaide pour l’égalité lorsqu’il se sait à coup sûr vainqueur. Grégoire Chamayou l’a montré en ce qui concerne l’esclavage[10] ; il en est de même pour toute tentative de justification de la domination. À la chasse « en liberté » s’ajoute une pratique en parc, où les animaux, s’ils ne sont pas toujours élevés, sont néanmoins dédiés au plaisir des chasseurs qui partagent leur territoire. Ce dispositif spatial réduit un peu plus la possibilité de la fuite. Le périmètre, aussi étendu soit-il, est fermé. Les refuges dont dispose le milieu sont répertoriés. Là encore, les animaux chassés ont une chance de se jouer des humains qui les traquent, mais l’absence d’issue dans pareil paysage réduit d’autant l’espérance de vie. Les clôtures ne sont pas réservées à la pratique de la chasse ; du parc à la cage, les dimensions diffèrent. L’un offre une mise en visibilité ponctuelle, tandis que l’autre est permanente.

Alors que certaines espèces s’effondrent ailleurs, il faut continuer de les voir ici ; alors que d’autres meurent à deux pas, on ne les considère que comme une variable inquiétante — et de zoo il n’est pour elles pas question. Pies bavardes, corbeaux freux, fouines ou renards sont absents des parcs animaliers européens comme des bilans concernant la diversité des campagnes européennes. Les oiseaux communs, à défaut d’être qualifiés comme les précédents de nuisibles, ne sont « que » chassables et, parfois mieux, protégés. Ils entrent dans les colonnes de tableaux Excel les comptabilisant, mais les portes des zoos leur restent closes. Leur espèce atteint une dignité écologique qui n’est pas synonyme d’attention individuelle. Au zoo, c’est l’exotisme et le particulier qui triomphent. Les continents africains et asiatiques occupent la majeure partie de l’espace, occupation injuste qui porte la marque de la colonisation et de la mondialisation du modèle européen et nord-américain du lieu. Une dizaine d’espèces se partagent les regards des visiteurs — et combien de regards : 700 millions environ chaque année[11]. Si les émeus ou les tapirs laissent plutôt indifférents le public, les girafes, les fauves ou les singes suscitent émotion, admiration, rire ou appréhension contrôlée. Constamment assaillis par les flashs des appareils photos ou les cris des visiteurs, ces animaux, dont certains portent, ultime déshonneur peut-être, un prénom, ne peuvent échapper à la vue d’un autre animal — l’humain. Le géographe Jean Estebanez a rappelé que le zoo est à la fois lieu de spectacle, lieu de définition de soi par rapport à l’autre et lieu de pouvoir. Ainsi considère-t-il le zoo comme un « dispositif spatial », soit « un système qui rend concrets, efficaces mais discrets un pouvoir et des normes en les inscrivant matériellement en un lieu bien précis[12]. » Les normes sont celles de la visibilité quasi-permanente et du contact familier avec des animaux sauvages, mais inoffensifs. Seuls une niche, quelques rochers ou vestiges de végétation permettent aux animaux enfermés le repli — s’il est trop long, jets de pierres et glapissements les rappellent à leur condition.

Pourtant, si c’est d’une rencontre que rêvent les visiteurs, si cette rencontre leur est d’ailleurs promise, celle-ci ne peut survenir dans un tel contexte. Privé de ses ressources physiques et environnementales, l’animal captif oppose à l’attente qui lui fait face une indifférence immuable. C’est là sa dernière ruse, pitoyable et pathétique. L’écrivain John Berger a exprimé le même constat : « Le zoo, où les gens se rendent afin de rencontrer, d’observer, de voir des animaux, matérialise en fait l’impossibilité de telles rencontres. […] Le zoo ne peut que décevoir. L’enjeu public du zoo est d’offrir au visiteur l’occasion de regarder des animaux. Or nulle part, dans un zoo, un promeneur ne peut rencontrer le regard d’un animal. Au plus, l’œil de l’animal cligne puis se détourne. Il regarde obliquement. Il regarde aveuglément au loin. Il balaie mécaniquement l’horizon du regard. Il a été immunisé contre toute rencontre, parce que plus rien ne peut occuper une place centrale dans son attention[13]. » Alors que le mouvement caractériserait au mieux les animaux sauvages, c’est par l’absence complète de celui-ci, par une étrange passivité, qu’ils parviennent à déjouer les infrastructures que déploie l’humain pour le garder sous le joug de son plaisir. Au parc, à la cage, devrait s’opposer l’absence de limites que constitue le milieu naturel — mais là encore un œil se pose sur les animaux pour couvrir le moindre de leurs agissements.

La nécessité de clore pour voir n’est pas une nouveauté. L’observation des augures par les Étrusques puis les Romains pour y déceler des signes avait comme condition l’établissement d’un cadre imaginaire, le templum, afin de découper le ciel en un tableau que les oiseaux traversent[14]. Reprendre le monde et lui donner un sens passait et passe encore par la segmentation de son périmètre d’observation. Mais là où les moyens techniques étaient dans l’Antiquité assez réduits, ils sont aujourd’hui si développés qu’ils permettent de suivre en temps réel un nombre grandissant d’individus d’espèces multiples, et ce sur la quasi-totalité de la Terre. Abysses, déserts, hauts sommets ou forêts denses ne constituent plus tellement un obstacle au désir de voir qui précède biologistes et écologues, mais aussi touristes ou gouvernants. Les déplacements des animaux, pour fuir, se cacher ou se fondre, constituent moins une parade au regard humain qu’un objet d’intérêt scientifique et sanitaire, un domaine à explorer en soi ou pour soi. Il s’accompagne d’un déploiement technologique sans précédent censé répondre à l’urgence d’une réduction des possibilités de déplacements animaux[15] : aux zooms des appareils photos du siècle dernier se sont ajoutées les webcams qui, sans discontinuer, contemplent un groupe d’ours chassant le saumon dans un parc national d’Alaska, ou une famille de gorilles au cœur de la forêt équatoriale de République démocratique du Congo. Alors que certains saluent ce type de dispositif pour le potentiel de découverte qu’il recèle, un malaise succède à l’émerveillement devant ces images.

La surprise d’une rencontre fortuite, sur une route, un chemin ou à l’orée d’un champ, laisse place à un dévoilement continu, à une visibilité animale permanente et comme volée. On peut poursuivre les réflexions de Walter Benjamin sur ce qu’a produit en son temps la reproductibilité technique permise par la photographie. L’aura, qu’il définissait comme « l’unique apparition d’un lointain, si proche soit-il »[16], se perd dans l’accès déterritorialisé à une situation ou œuvre donnée. La faune sauvage, rendue accessible en direct sur un écran, se voit enfermée sous une forme qui complète celle du zoo ; le cadre n’est plus ni imaginaire à la manière du templum Étrusque, ni matérialisé par une grille de parc animalier, mais virtuel autant que réel dans l’image créée par le dispositif technique de la webcam. Si la massification des données, des images et des tracés GPS suivant les déplacements animaux permettent d’être plus précis sur leurs comportements et leurs réactions face à ce qui peut les mettre en danger, l’autonomisation du processus peut également mener à un amoncellement d’informations inutiles car inutilisées[17]. Aussi, l’observation permanente et décontextualisée qu’impliquent GPS et caméras mettent les animaux suivis dans une situation panoptique : surveillés réellement de manière discontinue mais sous un regard potentiellement permanent, les sujets au dispositif panoptique se voient maîtrisés par un œil ennuyé mais tout puissant. Si des résultats scientifiques déterminants peuvent découler de celui-ci, sa mise en œuvre constitue aussi la violation de qualités propres aux concernés. Pourtant, d’autres pratiques, premières ou complémentaires, peuvent entrer en jeu : la proposition faite par l’anthropozoologue Stéphanie Chanvallon pour une « éthologie de l’invisible » est en apparence simple, mais stimulante. Elle exprime le plaisir qu’il y a à observer et se retirer sans que sa propre présence ne soit perçue. L’invisibilité de l’observateur est maîtrisée tandis que l’existence de l’observé respectée. Mais, alors que sauvages, les animaux sont pour autant sous des regards insistants, d’autres, domestiques et d’élevage, sont dissimulés au public.

Murs blancs, toits de tôle, gravier à l’entrée ; lorsque la vue est obstruée, d’autres sens prennent le relais. À l’approche d’une porcherie moderne, où l’on sait les animaux sur des caillebotis, les pattes ruisselant de leurs excréments et les oreilles meurtries des coups de dents de leurs congénères, ce sont l’odeur et les sons qui heurtent. Un lisier fait d’une nourriture appropriée pour la prise de poids ; des cris et grognements qui témoignent de tout autre chose que de la joie. Ces bâtiments ne sont pas rares en campagne, mais ne retiennent pas nécessairement l’attention. Ils se confondent avec les poulaillers ouverts de temps à autres, les hangars où dorment les machines, les silos où patiente le grain. Les animaux sont présents, nombreux même, mais soustraits à toute relation, eux, si liés à la maison (domus) qu’on les appelle « domestiques » — eux si proches qu’on les dit « familiers ». Eux si loin pourtant, reclus derrière des murs en béton sous le halo blafard de néons, la tête enfoncée dans leur pitance. La fuite est impensable. L’accès refusé au dehors ne laisse même pas l’espoir d’une échappée. Comme le décrit l’écrivain Jean-Christophe Bailly, « [a]ussi longtemps qu’à l’animal est accordé la présence dans le paysage, s’entend encore un chantonnement, une possibilité de fuite. […] Ce n’est que lorsque l’animal est sorti ou viré du paysage que l’équilibre est rompu et que l’on passe à un registre qui n’est même plus celui de la brutalité, mais celui de sombres temps où ce qui est retiré à l’animal correspond à l’effacement même de tout rapport avec lui et à la destruction de toute possibilité d’expérience[18]. »

La relation de l’animal à la terre qu’il foule, de la terre foulée à lui, et des humains qui le regardent est bafouée. Seule la fiction prend en charge la description de fugues qui jamais (ou presque) ne surviennent. Ce porc, travaillé par le dernier éleveur du roman Règne animal pour constituer un modèle de réussite zootechnique, trouve, par une porte laissée ouverte, la possibilité de fuir. Il arpente à nouveau — nouveau pour lui, mais ressenti comme un retour au vu de son espèce — l’argile collante du sol ; il se nourrit, comme ses cousins sangliers, du maïs qui pousse désormais dans les champs ; ses soies repoussent à ses flancs. Il redevient, le temps de quelques nuits, le sauvage qu’il a été anciennement, cet animal dont les mouvements permettaient de s’enfuir et se cacher. Né de l’imaginaire d’un auteur, le porc retrouve l’expérience ; son monde s’élargit, s’étend. En se soustrayant à la lumière permanente, il rejoint une ombre qui lui offre le repli. Peut-être faudrait-il, à la suite de Jean-Baptiste Del Amo, repenser aux zones peu arpentées, où l’invisible perdure, pour le sauvegarder. Le récit les imagine, mais les actes politiques doivent y répondre. Certains s’échinent à lézarder les murs : les vidéos réalisées au sein d’abattoirs et d’exploitations agricoles font régulièrement l’objet d’une campagne médiatique aussi brève qu’intense. La mise à mort, plus que toute autre action sur les animaux d’élevage est dissimulée : la montrer pour en dénoncer les conditions ou le principe devient nécessaire. L’immersion du journaliste Geoffrey Le Guilcher — une dissimulation de soi dans une identité factice, cette fois — dans un abattoir breton illustre la difficulté qu’il y a à atteindre la tuerie, le lieu de l’abattage au sein même de l’abattoir[19]. Pousser devant le regard de chacun ce que l’on ne veut pas voir constitue une manière concrète de dénoncer des paradoxes à défaire. Que ce soit par l’enquête, l’imaginaire, la morale ou la lutte matérielle, l’ensemble de ces moyens peuvent servir à un but commun, dévoiler pour que l’invisible ne soit plus un outil d’oppression mais une possibilité émancipatrice accessible à chacune et chacun, humain ou non. Gare néanmoins à ne pas trop chercher à voir, au risque de trahir cette ligne de crête entre visible et invisible sur laquelle cheminent les animaux.

[1] Jean-Christophe Bailly, Le Parti pris animal, Christian Bourgeois, 2013.

[2] Deleuze et Guattari, Kafka. Pour une littérature mineure, Éditions de minuit, 1975.

[3] Tim Ingold, Une brève histoire des lignes, Zones Sensibles, 2013.

[4] Stéphane Manchematin et Serge Steyer, L’Esprit des lieux, 2018.

[5] Baptiste Morizot, Sur la piste animale, Actes sud, 2018.

[6] Virginia Woolf, Les Vagues, [1931], Folio 2012.

[7] Bertrand Hell, Le Sang noir : chasse et mythes du sauvage en Europe, [1994], L’œil D’or, 2012.

[8] Hanna Rose Shell, Ni vu ni connu, Zones Sensibles, 2014.

[9] Aldo Leopold, Almanach d’un comté des sables, [1949], GF Flammarion, 2000.

[10] Grégoire Chamayou, Les Chasses à l’homme, La fabrique, 2010.

[11] D’après une estimation faite par un recoupement des données disponibles, « Le zoo, objet géographique », Géoconfluence, 2014.

[12] Jean Estebanez, « Le Zoo comme dispositif spatial : mise en scène du monde et de la juste distance entre l’humain et l’animal », L’Espace géographique, vol. 39, 2010.

[13] John Berger, « Pourquoi regarder les animaux », dans Pourquoi regarder les animaux, Héros-limite, 2011.

[14] Jean-Christophe Bailly, Le Versant animal, Bayard, 2007.

[15] Tucker et al., « Moving in the Anthropocene: Global reductions in terrestrial mammalian movements », Science, 2018.

[16] Walter Benjamin, « L’Œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique », Œuvres III, Folio, 2000.

[17] Voir à ce propos la thèse de Vincent Devictor, La Prise en charge technoscientifique de la crise de la biodiversité, soutenue en 2018 à l’université Paris I Panthéon-Sorbonne.

[18] Jean-Chistophe Bailly, Le Versant animal, Bayard, 2007.

[19] Geoffrey Le Guilcher, Steak Machine, Goutte d’Or, 2016.




Source: Tarage.noblogs.org