DĂ©cembre 10, 2021
Par CQFD
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Aloisio Sako nous reçoit chez lui Ă  DumbĂ©a, dans la banlieue de NoumĂ©a, en tenue de travail. Ce septuagĂ©naire imposant, prĂ©sident du Rassemblement dĂ©mocratique ocĂ©anien, l’une des quatre composantes du Front de libĂ©ration nationale kanak et socialiste (FLNKS), est en train de labourer un vaste champ qui accueillera bientĂŽt des plants d’igname, tubercule incontournable dans le Pacifique. Il commence par dire la duretĂ© de la pandĂ©mie qui frappe la Nouvelle-CalĂ©donie, Ă©voque les proches fauchĂ©s par le Covid-19, les cĂ©rĂ©monies de deuil qui n’ont pu encore se tenir – peut-ĂȘtre Ă  la toute fin du mois de novembre, espĂšre-t-il. Il confie d’une voix basse qu’il n’a pas complĂštement la tĂȘte Ă  la politique, Ă  mener une campagne.

« Pour nous, OcĂ©aniens, explique-t-il, la mort, comme la naissance et le mariage, sont des moments essentiels. Il y a des rituels, des discours, des cĂ©rĂ©monies coutumiĂšres qui exigent du temps. Pour demander pardon pour la disparition du sang, dont les propriĂ©taires sont les tontons maternels, mais aussi pour se rĂ©concilier, consolider les liens. Â» Aloisio Sako est membre de l’importante communautĂ© wallisienne [1] de Nouvelle-CalĂ©donie, mais la rĂ©alitĂ© qu’il dĂ©crit vaut Ă©galement pour le monde kanak. « LĂ , nous sommes plongĂ©s dans le deuil et cela concerne des clans entiers. Ce qui reprĂ©sente des centaines, voire des milliers de personnes. Â»

Fin octobre, l’ensemble des indĂ©pendantistes, FLNKS en tĂȘte, font savoir qu’ils ne participeront pas au troisiĂšme et dernier rĂ©fĂ©rendum sur l’indĂ©pendance de la Nouvelle-CalĂ©donie prĂ©vu le 12 dĂ©cembre et rĂ©clament son report. Qu’importe : un mois jour pour jour avant la date prĂ©vue, l’État annonce le maintien du scrutin, sous les vivats du camp anti-indĂ©pendantiste. Christian TĂ©in, commissaire gĂ©nĂ©ral de l’Union calĂ©donienne (UC, parti membre du FLNKS), rĂ©agit, visiblement Ă©mu : « AprĂšs trente annĂ©es, souvent difficiles, Ă  construire ce pays, ce n’est pas Ă  la lĂ©gĂšre que nous avons dĂ©cidĂ© de ne pas y aller. Mais cette pandĂ©mie est grave. Nous avions demandĂ© du temps pour que le vote puisse se faire dans l’apaisement, avec tout le monde. La maniĂšre de faire de l’État, c’est de monter les populations les unes contre les autres, on ne peut pas l’accepter. Â» Et d’ajouter : « On appelle les nĂŽtres Ă  ne pas participer parce qu’on a une responsabilitĂ© devant l’histoire de ce pays. Et devant tous ceux qui sont morts pour arriver lĂ  oĂč nous sommes. Â»

Un an de « deuil kanak Â»

Le Covid-19 n’avait fait jusque-lĂ  que quelques incursions sans gravitĂ© dans une Nouvelle-CalĂ©donie quasi bouclĂ©e. Avant que le variant delta ne dĂ©boule dĂ©but septembre : quelque 12 000 contaminations, plus de 270 dĂ©cĂšs en moins de trois mois – pour une population qui dĂ©passe Ă  peine les 270 000 personnes. MalgrĂ© l’absence de statistiques officielles, chacun s’accorde ici sur le fait que les communautĂ©s ocĂ©aniennes – et kanak en premier lieu – sont les principales victimes de la pandĂ©mie. « Nous sommes des populations trĂšs fragiles, note Aloisio Sako. Beaucoup de comorbiditĂ©s, de personnes encore non vaccinĂ©es
 Â» Le 9 novembre, le SĂ©nat coutumier, l’instance qui gĂšre le droit autochtone dans l’archipel, dĂ©crĂšte un an de « deuil kanak Â». Selon son prĂ©sident, Yvon Kona, « plus de 500 familles directes [sont] concernĂ©es et plus d’un millier de clans endeuillĂ©s Â».

Luc Tournabien, membre de la rĂ©daction du journal La Voix de Kanaky et animateur du blog L’indĂ©pendant [2], estime que bien des Kanak ne seraient pas allĂ©s voter le 12, mĂȘme sans ces deuils en suspens et l’appel Ă  non-participation des indĂ©pendantistes : « Il y a dans cette communautĂ©, qui a beaucoup souffert des maladies amenĂ©es par les colons ou plus rĂ©cemment de la lĂšpre, une peur de la maladie bien plus importante que chez les EuropĂ©ens [3] Â». Avant de souligner : « Il y a encore quelques jours [jusqu’au 7 novembre, NDLR], nous Ă©tions confinĂ©s le week-end et toutes les restrictions ne sont pas encore levĂ©es [4]. Une campagne d’un mois Ă  peine, dans de telles conditions, pour un sujet aussi important que l’émancipation d’un peuple, cela n’a pas de sens  ! Â»

« La droite accuse maintenant les indĂ©pendantistes de se dĂ©filer parce qu’ils auraient peur de perdre, poursuit Luc Tournabien. Mais ce rĂ©fĂ©rendum, ce sont eux qui l’ont demandĂ©  ! Â» Ce sont en effet les Ă©lus indĂ©pendantistes qui ont enclenchĂ©, en avril dernier, la procĂ©dure conduisant Ă  cette troisiĂšme consultation. Mais avec une tout autre date en tĂȘte : en 2019, Édouard Philippe, alors Premier ministre, avait assurĂ© que le dernier des trois votes prĂ©vus par l’accord de NoumĂ©a ne se tiendrait pas avant fin aoĂ»t 2022, afin de « bien distinguer les Ă©chĂ©ances Ă©lectorales nationales et celles propres Ă  l’avenir de la Nouvelle-CalĂ©donie Â». Le choix du 12 dĂ©cembre est donc une Ă©niĂšme promesse non tenue de l’État dans le dossier calĂ©donien. Tout en la dĂ©nonçant, les indĂ©pendantistes avaient dĂ» se rĂ©soudre Ă  accepter cette accĂ©lĂ©ration du calendrier et avaient lancĂ© leur campagne fin aoĂ»t, en mĂȘme temps que les anti-indĂ©pendantistes. Deux semaines plus tard, la pandĂ©mie venait tout stopper.

La « main tendue Â» des Kanak

À l’issue du deuxiĂšme rĂ©fĂ©rendum, qui s’est tenu le 4 octobre 2020, le militant indĂ©pendantiste GĂ©rald Cortot s’interrogeait dans nos colonnes : « Est-ce que la France va enfin rĂ©ussir une dĂ©colonisation [5]  ? Â» Un an aprĂšs, nous le retrouvons Ă  son domicile noumĂ©en. Sa rĂ©ponse est sans appel : « Non. Mais ce n’est pas Ă©tonnant, elle n’en a jamais rĂ©ussi une seule. Â» Et de rappeler le droit international, « jamais Ă©voquĂ©, selon lui, par les responsables français actuels Â» : « On entend le ministre des Colonies [SĂ©bastien Lecornu, ministre des Outre-mer, NDLR], repris par la droite ici, dire que la dĂ©mocratie n’oblige pas les gens Ă  aller voter, que seul le rĂ©sultat compte. Mais s’il y a rĂ©fĂ©rendum aujourd’hui, c’est que la Nouvelle-CalĂ©donie est inscrite sur la liste de l’ONU [6] des pays Ă  dĂ©coloniser. Faut-il rappeler les dĂ©clarations des Nations unies affirmant le droit des peuples colonisĂ©s Ă  disposer d’eux-mĂȘmes  ? Ici, ce sont les Kanak. Â» Et de demander : « Quelle lĂ©gitimitĂ© peut avoir un vote sans eux  ? Â»

VĂ©tĂ©ran de l’UC, GĂ©rald Cortot connaĂźt bien l’histoire de la lutte d’émancipation du peuple kanak : « Les Kanak sont les ayants droit naturels de la dĂ©colonisation. DĂšs 1983, ils ont acceptĂ© de partager ce droit en invitant les autres communautĂ©s de Nouvelle-CalĂ©donie Ă  construire le futur pays avec eux [7]. Â» Il prĂ©cise : « Cela ne pouvait pas concerner toute la population, puisqu’il y avait eu une politique visant Ă  noyer le peuple originel [8], mais les Kanak ont dĂšs lors reconnu les personnes implantĂ©es de longue date. Notamment celles qu’on a appelĂ©es les“victimes de l’histoire”, envoyĂ©es ici de force, comme Ă  l’époque de la colonie pĂ©nitentiaire. Â» GĂ©rald Cortot dĂ©nonce le fait que cette « main tendue Â» des Kanak soit une nouvelle fois retournĂ©e contre eux : « Ce sont ces personnes invitĂ©es qui, avec la complicitĂ© de l’État, font tout pour rester dans la France en agissant comme si les colonisĂ©s n’avaient pas voix au chapitre. C’est un retour au colonialisme le plus primaire  ! Â»

Saborder l’accord de NoumĂ©a

« L’État et la droite anti-indĂ©pendantiste locale cherchent aujourd’hui Ă  profiter de maniĂšre indĂ©cente de la situation sanitaire et humaine, s’insurge Luc Tournabien. Depuis que la seconde consultation a montrĂ© que l’indĂ©pendance gagnait du terrain [9], il y a une volontĂ© affichĂ©e, notamment du cĂŽtĂ© du gouvernement, de casser coĂ»te que coĂ»te la revendication indĂ©pendantiste. Â» Le 20 octobre, devant le SĂ©nat, Jean Castex affirmait, pour la seconde fois en un an, son souhait de conserver la Nouvelle-CalĂ©donie dans la France. Une attitude qui tranche avec la posture de neutralitĂ© qui Ă©tait celle, au moins officiellement, de l’État depuis la signature des accords de Matignon en 1988, puis, de celui de NoumĂ©a dix ans plus tard. Ce dernier ouvrait un exceptionnel processus de dĂ©colonisation
 qui paraĂźt aujourd’hui moribond.

« Il y a une volontĂ© manifeste de saborder la sortie de l’accord de NoumĂ©a Â», analyse Luc Tournabien, relevant que l’État s’y Ă©tait engagĂ© Ă  reconnaĂźtre « la vocation de la Nouvelle-CalĂ©donie Ă  bĂ©nĂ©ficier d’une complĂšte Ă©mancipation Â». « L’État n’a pas vraiment jouĂ© le jeu. Quant aux anti-indĂ©pendantistes, ils n’ont signĂ© l’accord que pour gagner vingt ans. Ce temps prĂ©vu pour la construction collective de l’indĂ©pendance, qu’ils ont utilisĂ© pour l’empĂȘcher par tous les moyens. C’est dĂ©sastreux, car on aurait pu enfin sortir de cette division incessante. Â»

Un regard que partage GĂ©rald Cortot : « On aura toujours des opposants irrĂ©ductibles, mais une bonne partie de la population calĂ©donienne serait dĂ©sormais susceptible d’accepter l’indĂ©pendance si l’État, qui a la responsabilitĂ© de la colonisation et donc de la dĂ©colonisation, arrĂȘtait d’instrumentaliser les non-Kanak. Â» Il ne cache pas sa dĂ©ception : « Aujourd’hui, alors que ce troisiĂšme vote aurait dĂ» se faire autour d’un projet concertĂ© pour le pays Ă  venir, on ravive les divisions et on revient plus de trente ans en arriĂšre. Â»

CĂŽtĂ© indĂ©pendantiste, Charles WashĂ©tine, porte-parole du Palika (Parti de libĂ©ration kanak, FLNKS) a Ă©tĂ© l’un de ceux qui ont le plus vivement rĂ©agi Ă  l’annonce du maintien du rĂ©fĂ©rendum : une Â« insulte Â», une Â« provocation politique Â» qui « s’apparente Ă  une vĂ©ritable dĂ©claration de guerre contre le peuple kanak et les citoyens progressistes de ce pays [10] Â». De tels termes ne sont pas anodins dans une Nouvelle-CalĂ©donie encore traumatisĂ©e par les « Ă‰vĂ©nements Â» violents des annĂ©es 1980. Luc Tournabien juge, lui aussi, que l’État joue avec le feu : « Devant tant de mĂ©pris, de trahisons, quelle autre solution auront les Kanak pour faire valoir leurs droits que de se rebeller  ? Nous avons subi les “ÉvĂ©nements”, enterrĂ© des amis, beaucoup dont moi-mĂȘme ont fait de la prison. Personne n’a envie de revivre ça, mais l’État est en train de rĂ©unir toutes les conditions pour qu’une nouvelle rĂ©volte Ă©clate. Â»

Conscient du caractĂšre pyromane de son action – ou, plus sĂ»rement, rĂ©pondant Ă  un vieux rĂ©flexe colonial – l’État français a dĂ©cidĂ© l’envoi de 2 000 policiers, gendarmes et militaires dans l’archipel. Ces renforts, deux fois plus importants que lors du vote de 2018, viendront s’ajouter aux 1 400 membres des forces de l’ordre dĂ©jĂ  en poste sur place. Un quadrillage du territoire effarant
 et inutile pour Aloisio Sako : « Ils peuvent bien envoyer 5 000, 10 000 hommes, je ne vois pas ce que ça pourra changer Ă  notre aspiration Ă  l’indĂ©pendance. Â»

TournĂ©s vers l’aprĂšs-12 dĂ©cembre

À l’heure oĂč ces lignes sont Ă©crites, la Nouvelle-CalĂ©donie est calme. Les banderoles qui ornent l’entrĂ©e de nombreuses communes et les rassemblements de protestation devant le CongrĂšs (l’assemblĂ©e dĂ©libĂ©rante locale) n’ont pas (encore ?) pour thĂšme le rĂ©fĂ©rendum, mais l’opposition d’une partie de la population Ă  l’obligation vaccinale, prĂ©vue pour dĂ©but 2022. Seuls les loyalistes (ainsi que s’autoproclament les anti-indĂ©pendantistes), rassemblĂ©s sous l’étiquette des « Voix du non Â», font campagne, plutĂŽt mollement, pour ce vote jouĂ© d’avance. Le ComitĂ© stratĂ©gique indĂ©pendantiste de non-participation, qui regroupe la mouvance indĂ©pendantiste et nationaliste, ne prĂ©voit quant Ă  lui que quelques discrĂštes « rĂ©unions de travail Â» afin de transmettre ses mots d’ordre sur le terrain. De part et d’autre, on semble d’ores et dĂ©jĂ  tournĂ© vers l’aprĂšs-12 dĂ©cembre.

Roch Wamytan, prĂ©sident indĂ©pendantiste du CongrĂšs, a d’emblĂ©e annoncĂ© que le FLNKS dĂ©noncerait le rĂ©sultat de ce rĂ©fĂ©rendum devant les instances internationales, notamment l’ONU. Tandis qu’Emmanuel Macron promet, sans rire, que l’État reprendra « l’initiative du dialogue Â». De fait, des nĂ©gociations devront se rouvrir aprĂšs cette consultation pour rien. Mais sur quelles bases ? « Il y a fort Ă  parier que le gouvernement, comme en rĂȘvent les loyalistes, fort de trois scrutins gagnĂ©s, va vouloir enterrer l’indĂ©pendance, prĂ©dit Luc Tournabien. Mais aussi revenir sur le gel du corps Ă©lectoral voulu par l’accord de NoumĂ©a. Â»

Les leaders loyalistes ne cessent en effet de rĂ©pĂ©ter leur volontĂ© de mettre fin aux corps Ă©lectoraux spĂ©ciaux, les seuls autorisĂ©s Ă  s’exprimer sur l’avenir du territoire. Cela reviendrait Ă  intĂ©grer d’un coup sur les listes pas moins de 40 000 personnes arrivĂ©es ces derniĂšres annĂ©es. « Autant dire que cela acterait une colonisation de peuplement dans des proportions inĂ©dites, dĂ©nonce Luc Tournabien.

C’est vouĂ© Ă  l’échec, mais c’est surtout trĂšs risquĂ©. Â» Cette question cruciale de la composition du corps Ă©lectoral est celle qui, dĂ©jĂ , avait amenĂ© les indĂ©pendantistes Ă  boycotter les scrutins de 1984 et 1987. La premiĂšre fois marquait le dĂ©but des « Ă‰vĂ©nements Â».

Le 23 novembre, l’essentiel des organisations indĂ©pendantistes rendait publique une Â« Lettre ouverte du peuple kanak au peuple de France Â». Celle-ci pose la question : « Le gouvernement français pense-t-il sĂ©rieusement que le scrutin qu’il entend maintenir le 12  dĂ©cembre mettra fin Ă  la revendication du peuple kanak, lui ĂŽtera toute lĂ©gitimitĂ© et permettra [Ă  la France] de poursuivre – un siĂšcle encore, un siĂšcle de plus, un siĂšcle de trop – son travail d’assujettissement et de domination  ? Â»

Comme une rĂ©ponse anticipĂ©e, Aloisio Sako avertit : « Nous ne reviendrons Ă  la table des discussions aprĂšs le rĂ©fĂ©rendum que pour parler de l’indĂ©pendance, pas moins. Jusqu’ici, nous avons fait des concessions. Plus maintenant  ! Seule l’indĂ©pendance pourra construire une sociĂ©tĂ© fraternelle entre les communautĂ©s vivant ici, et nous offrir une perspective d’avenir sereine. Â»

BenoĂźt Godin


- Ce reportage a Ă©tĂ© publiĂ© dans le numĂ©ro 204 de CQFD, en kiosque du 3 dĂ©cembre 2021 au 7 janvier 2022.

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Source: Cqfd-journal.org