Janvier 14, 2021
Par La Rotative (Tours)
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Avertissement : féminicides, violences conjugales, armes blanches, armes à feu, suicides, étranglement, immolation, ensevelissement. Les noms des victimes et des auteurs sont cités lorsqu’ils sont connus.

Le 15 novembre 2020, à La Riche, un homme de 37 ans fait chuter sa femme d’un escalier. Voyant qu’elle ne respire plus, il appelle les pompiers mais dément, en garde à vue, l’avoir frappée. Parallèlement, il prétexte une maladresse de la part de cette dernière liée à son état d’ébriété. Selon un voisin, les bagarres sont fréquentes et la femme de 48 ans avait été aperçue, deux jours plus tôt, avec des ecchymoses au niveau des yeux. Elle décèdera le surlendemain à l’hôpital.

En 2020 encore, des femmes sont mortes alors qu’elles avaient déjà signalé à la police les violences conjugales qu’elles subissaient. En 2019 déjà, le rapport du ministère de la Justice sur les homicides conjugaux affirmait que « des violences antérieures ont été dénoncées aux forces de l’ordre par 41 % des victimes sous formes de mains courantes et procès-verbaux de renseignements judiciaires (PVRJ) ou de plaintes  ». Pourtant, le 4 janvier 2020, Philippe Lefort tue sa compagne, Anne-Sophie, alors qu’il avait déjà été condamné à quatre reprises pour des violences et des menaces de mort destinées à sa conjointe entre 2009 et 2013. Le 28 juillet 2020, l’ex-mari d’Hanane la poignarde après s’être introduit à son domicile alors qu’il était placé sous contrôle judiciaire pour des faits de violences conjugales et qu’il avait interdiction de s’approcher d’elle. Hanane était mère d’une fille.

Les enfants sont bien souvent les victimes collatérales des féminicides. Il arrive qu’ils soient présents ou du moins dans le logement lorsque leur père, le compagnon ou l’ex-compagnon de leur mère les violente ou tente de leur enlever la vie. L’étude nationale sur les morts violentes au sein du couple de 2019 affirme que, la même année, « dans 47 % des cas, des enfants mineurs ou majeurs étaient présents au domicile le jour des faits ». Ainsi, le 29 octobre 2020, le compagnon de Maëlys l’étrangle alors que leurs deux enfants de 4 et 8 ans sont présents dans l’appartement. Le 27 décembre 2020, l’enfant d’un couple, alors âgé de 2 ans, se trouve dans l’appartement lorsque son père porte des coups de couteau à sa mère de 32 ans. Le 7 décembre, la fille d’Eliane et André Giraud appelle les secours lorsqu’elle reçoit un appel de son père l’informant qu’il vient de tuer sa mère et qu’il s’apprête à se suicider.

Dans bon nombre de cas de féminicides, les meurtriers mettent fin à leur jour après leur premier passage à l’acte. Dans ce cas, il y a « extinction de l’action publique » et aucune poursuite contre ces derniers ne peut alors être entamée. Les exemples du type se sont encore une fois multipliés en 2020. Le 23 juin, le conjoint de Tiffany, 23 ans, lui assène une quarantaine de coups de couteau puis se jette d’un viaduc en Ardèche. Le 12 novembre 2020, un homme de 80 ans étrangle sa compagne de 79 ans avant de se pendre. Le 17 décembre 2020, Dominique Guyard tire sur sa femme, mère de trois enfants, puis retourne l’arme contre lui. Ils étaient en instance de séparation.

Pour ces hommes qui ne supportent pas de perdre le contrôle qu’ils avaient sur leur femme, la menace ou l’annonce d’une rupture motive le passage à l’acte. L’étude américaine de Douglas Brownridge montre que les femmes séparées ont un risque cinq fois plus élevé d’être tuées que les autres femmes. Leur (ex-)conjoint dit alors se sentir abandonné, trahi, en souffrance et menace se venger, parfois en s’en prenant aux enfants. Selon le rapport du ministère de l’Intérieur, en 2019, 43% des homicides conjugaux étaient motivés par « l’annonce de la séparation ou la séparation elle-même ». En 2020, cela se confirme. Ainsi, le 27 juin, un homme de 51 ans poignarde mortellement sa femme, Monica Andreea, après qu’elle lui ait annoncé qu’elle souhaitait divorcer. Le 7 décembre 2020, André Giraud tire sur Eliane, son ex-femme avec qui il était en instance de divorce et qu’il devait voir pour « régler des formalités liées à leur séparation » selon Le Figaro, avant de retourner l’arme contre lui. Le 26 décembre 2020, Savas Ozyanik est interpellé à Strasbourg. Après avoir surpris son ex-compagne, Yasemin Catindag, en train de parler avec un autre homme, il s’introduit dans son appartement, la frappe, l’étrangle et l’emmène de force dans la salle de bain, sous les yeux de leurs quatre enfants. Il les emmènera ensuite chez leur grand-mère maternelle, mettra le corps de son ex-compagne dans une malle puis l’enterrera dans une forêt.

Crédit : Molly Tolzmann

Par ailleurs, il s’avère que les femmes âgées sont surreprésentées dans les cas de féminicides et que, souvent, leur conjoint se donne ensuite la mort. Pour Mediapart, Sandrine Bouchait, présidente de l’Union nationale des familles de féminicide (UNFF) explique « Quand madame est malade, qu’elle ne répond plus à son rôle de femme au foyer, de domestique, monsieur décide de s’en débarrasser  ». Ainsi, le 4 octobre 2020, un homme qui, lui, refusait d’être institutionnalisé, a tué sa femme «  très malade  » de 88 ans puis s’est suicidé. Le 10 juillet 2020, le mari de Simone Couhault, 76 ans, l’a abattue avant de tenter de mettre fin à ses jours. Le 2 février 2020, un homme tue sa femme de 84 ans, atteinte d’une maladie incurable, puis retourne l’arme contre lui. L’article relatant les faits parle alors du «  drame d’une fin de vie placée sous le signe de l’amour et de la souffrance partagée ».

C’est ainsi que, dans les journaux, en 2020, on a encore parlé de « drame », de « drame familial », de « drame de la vieillesse », ou de « geste désespéré » en faisant référence à ce que l’on appelle aussi un « pacte suicidaire » ou un « suicide altruiste ». La tribune « Le crime passionnel n’existe pas » de Prenons la Une, un collectif de journalistes luttant pour la représentation des femmes dans les médias, explique que ces notions, dont on abuse dans les rubriques faits divers, sont des termes empruntés au théâtre qui euphémisent et minimisent les violences ainsi que la responsabilité des auteurs dans le meurtre. Or, Marcela Lagarde, féministe et politicienne mexicaine, dans une interview accordée à Julie Devineau en 2012, nous éclaire sur les causes des féminicides, qui sont en réalité bien différentes de la thèse de « l’amour fou » : « D’une part, il s’agi[t] de crimes de genre, de crimes misogynes, de haine contre les femmes, qui s’expliqu[ent] aussi par la grande tolérance sociale envers la violence à l’encontre des femmes et d’autre part, parce que l’État n’agi[t] pas pour empêcher ces crimes ; une fois commis, l’État contribue à l’impunité des cas de féminicide. Résultat, ces crimes ne s’arrêtent pas, au contraire ils augmentent.  »

Du côté du gouvernement français, Marlène Schiappa, alors secrétaire d’Etat à l’Egalité entre les femmes et les hommes, annonçait début avril l’ouverture d’une ligne téléphonique pour les hommes violents ou s’apprêtant à l’être, alors que les violences conjugales augmentaient pendant le premier confinement. Une mesure « insultante  » selon le collectif parisien des colleur-euses contre les féminicides : « Avant de vouloir écouter nos bourreaux, éduquez la police, débloquez des budgets pour accompagner les survivantes, ouvrez des places en centre d’hébergements.  ». Par ailleurs, le 21 juillet, le gouvernement a notamment reconnu que le harcèlement moral pouvait mener au suicide. Ainsi, la loi «  visant à protéger les victimes de violences conjugales  » prévoit 10 ans d’emprisonnement ainsi que 150 000 euros d’amende pour la personne à l’origine dudit suicide.

La lutte contre les cyberviolences conjugales a également avancé grâce à l’interdiction des géolocalisations non-consenties et du viol du secret des correspondances. Mais cette loi prévoit par ailleurs d’autres mesures qui, elles, ont été moins favorablement accueillies, comme la levée du secret médical en cas de danger immédiat pour les femmes victimes de violences conjugales. Les médecins peuvent désormais faire un signalement au-à la Procureur-e de la République, avec ou sans l’accord du-de la patient-e. Nombreuses sont les personnes qui considèrent cette mesure comme une « fausse bonne idée ». Et pour cause, cette loi pourrait altérer le lien de confiance entre les victimes de violences conjugales et les médecins, amener la victime à fuir les consultations médicales faute d’être prête à faire face à « l’après », et obliger les médecins à apprécier, seul-es, sans critères ni formation, ce qui constitue ou non un «  danger immédiat  ».

Quant aux hommes qui ont été tués par leur conjointe ou ex-conjointe, les chiffres pour l’année 2020 sont encore inconnus faute de recensement public, mais, en 2018, ils étaient 31 selon le rapport du Ministère de l’Intérieur sur les morts violentes au sein du couple. Or, près de la moitié des femmes qui sont passées à l’acte, soit 15, avaient subi des violences avant l’homicide. Selon Sylvie Frigon et Louise Viau, à l’origine d’une étude sur les femmes condamnées pour homicide, « il semble que pour les femmes, le geste meurtrier est perçu, la plupart du temps, comme une stratégie de protection ou d’auto-préservation, car elles se voient dans une situation de “légitime défense” ».

En septembre 2020, alors qu’Alice Coffin, militante féministe et lesbienne, annonce la publication de son livre Le Génie Lesbien chez Grasset, une partie de son intervention sur le plateau de Russia Today France en 2016 ressurgit sur Twitter. Elle disait alors : « Moi, en tant que femme, ne pas avoir un mari, ça m’expose plutôt à ne pas être violée, ne pas être tuée, ne pas être tabassée. Et cela évite que mes enfants le soient aussi. Il faut aussi rappeler quelques chiffres sur les pères. C’est un petit peu dramatique qu’on brandisse cette référence paternelle, comme ça, sans savoir la réalité. » C’est cette même pensée qui amène le philosophe Paul B. Preciado à écrire, dans sa chronique « L’hétérosexualité est dangereuse pour les femmes » sur Mediapart, en novembre 2020 : « la deuxième conclusion qui se dégage de l’examen des chiffres des féminicides, est que les agressions, les abus et les meurtres de femmes dans la sphère domestique ont lieu dans le cadre des relations hétérosexuelles. Ce fait n’est jamais mentionné quand on parle de féminicide, mais c’est peut-être le plus important sur le plan politique. L’hétérosexualité est un régime sexuel nécropolitique qui place les femmes, cis ou trans, en position de victimes, et érotise les différences de pouvoir et la violence.  ». Maryse Jaspard, socio-démographe, affirme elle aussi, dans son Enquête nationale sur les violences faites aux femmes de 2001 que «  c’est dans l’intimité de l’espace conjugal que sont perpétrées le plus de violences de toutes natures  ».

Crédit : Marco Garcia

Ailleurs dans le monde, comme en Algérie, en 2020, au moins 54 féminicides ont été recensés par un collectif de militantes bénévoles. Au Canada, l’Observatoire canadien du fémicide pour la justice et la responsabilité en comptabilise au moins 148 sur son territoire. Au Royaume-Uni, l’organisation « Counting dead women » liste, quant à elle, au moins 95 féminicides. En Turquie, la plateforme « Anit Sayac » en comptabilise au moins 383. Le collectif Stop féminicides Belgium a recensé au moins 23 féminicides sur son territoire en 2020. Au Mexique, la « carte des féminicides au Mexique » indique que 520 hommes ont tué leur conjointe ou ex-conjointe en 2020, lorsqu’en Espagne, le site dédié indique au moins 83 féminicides sur son territoire.

En Argentine, Selva Almada, autrice du livre Les jeunes mortes, soutient, en parlant à Mediapart du recensement des féminicides en Argentine, au Mexique et au Brésil qu’« il était important de tenir ce registre quelque part. Écrire qu’elles avaient existé et que quelqu’un avait décidé de les tuer. Écrire que ces affaires n’étaient pas résolues, que les responsables allaient de l’avant dans leur vie. […] Mettre des noms concrets, des âges, j’espère que ça servira. »

À Tours, en cas de violences, il est par exemple possible de trouver de l’aide à l’espace d’accueil et d’orientation des femmes victimes de violence (au 07 54 32 71 83 ou au 19, rue de la Dolve, jour et nuit) ou bien au Centre national d’informations sur les droits des femmes et des familles de Tours (au 02 47 27 54 00 ou au 8, place Johann Strauss). Consultez l’annuaire des numéros utiles de Nous Toutes 37 ici.



Source: Larotative.info