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Pas une semaine sans qu’un gros titre vienne nous rappeler que la plupart des agressions sexuelles en France ont lieu dans le cercle familial. Pourquoi une telle insistance à faire d’une réalité depuis longtemps connue et décrite une sorte de scoop que la sagacité journalistique aurait débusquée ?

La littérature, le cinéma, les chroniques judiciaires ne manquent pourtant pas de descriptions ni même d’analyses de ces « secrets de famille ». Feindre de découvrir la lune permet à quelques apprentis leaders d’opinion de tenter leur chance pour se faire une place au soleil.

Une violence institutionnalisée

Jusqu’au Code civil de 1804, battre sa femme ou ses enfants était considéré comme une manifestation acceptable de l’autorité parentale et maritale (la « correction maritale », ça s’appelait) qui dépendait des coutumes locales, de l’avis des pouvoirs féodaux et religieux et des époques. Mais après la Révolution, l’heure n’est plus ni au flou qui prévalait auparavant ni aux utopies égalitaristes qui avaient flotté dans l’air pendant quelques courtes années. C’est maintenant une nouvelle conception d’un Etat centralisateur et codificateur destinée à entrer dans une ère nouvelle du développement économique que réclame une bourgeoisie triomphante parvenue aux manettes. Le code civil va fixer les choses se rapportant à un « emploi excessif de la correction ou de la force entraînant des blessures graves, un handicap ou même la mort ». Il ne s’agit donc pas de viser à une suppression de la violence dans la famille, mais d’en fixer les limites au-delà desquelles il y aurait une transgression consistant à ne pas respecter les règles de vie commune à l’intérieur d’une famille, en abusant de ou en brutalisant l’un de ses membres. Le code institutionnalise en outre l’infériorité de la femme et son devoir d’obéissance : «  Le mari doit protection à sa femme, la femme doit obéissance à son mari  » (art. 213). La puissance paternelle limite les droits de la mère sur l’enfant (art. 373), le père dispose de moyens de correction et peut faire emprisonner l’enfant (art. 375/377).




L’occasion nous est donnée ici de dire deux mots sur l’actuel très à la mode, et finalement peu controversé quant au fond, Napoléon. En gros, pour pouvoir le célébrer sans trop provoquer de tempêtes sous les crânes, c’est une coupure fictive entre deux personnages qui a été mise en place par le gouvernement Macron. D’un côté l’infréquentable misogyne qui a rétabli l’esclavage, de l’autre le vénéré créateur de l’État moderne dont le code civil aurait été le chef-d’œuvre. Coupure qui a évidemment comme effet d’occulter les liens qui existent entre Etat moderne et misogynie/esclavage.

C’est que l’objectif premier du code est d’asseoir la tentative, apparue dès le Consulat, de restaurer l’ordre après les années révolutionnaires, et cela passe, pour ce qui regarde la famille, par la restauration de l’autorité des pères. Nous nous foutons de savoir ce que pensait Napoléon au fond de lui, colonialiste ou non, très misogyne ou un peu seulement. Ce qui est certain, c’est qu’il a accompagné de belle manière la bourgeoisie dans son ascension et ses projets : les armateurs voulaient l’esclavage pour développer leurs affaires, ils l’ont eu ; la bourgeoisie avait besoin d’un intermédiaire solide entre le peuple et l’Etat/Nation, elle a eu une famille rectifiée, réduite et structurée ; il lui fallait pour homogénéiser tout cela une nation ancrée dans l’imaginaire, elle a eu les guerres patriotiques.

Ce lien structurel entre la patrie/nation et la famille ne remonte ni à Napoléon ni à Macron. Un autre « on », Cicéron, écrivait déjà que « le désir de procréer en effet, qui est un trait commun à tous les vivants, fait du ménage de l’homme et de la femme la première société ; nos enfants sont ensuite pour nous les êtres les plus proches, nous avons même demeure, eux et nous, et tout nous est commun avec eux. C’est là le commencement de la cité, le lieu de naissance de la république  » (De officiis). Il ajoutait : « Nos parents, nos enfants, nos proches, nos amis nous sont chers, mais notre patrie embrasse dans son unité toutes nos affections à tous. »




Au Moyen-Age, dans la mesure où une famille nucléaire conjugale est plus facile à contrôler pour y domestiquer la religion, l’Église impose peu à peu le mariage à une population qui ne le pratiquait guère. Les États et les pouvoirs temporels, qui jouent à je t’aime moi non plus avec l’Église, apprennent la leçon en comprenant que contrôler c’est percevoir plus d’impôt. Comme il est difficile à l’époque de comptabiliser et de recenser les individus « contribuables » instables et volatiles, les pousser à se marier et à se fixer permet de comptabiliser et de repérer les feux qui deviennent l’élément statistique de base dont on peut vérifier les revenus, en boisseaux de grains par exemple.

Ils comprennent très vite également le lien idéologique d’allégeance entre la population et la royauté que peut représenter la famille : en 1639, une déclaration royale proclame que « la naturelle révérence des enfants envers leurs parents est le lien de légitime obéissance des sujets envers leurs souverains ».

Pour assumer ce rôle, la famille doit fonctionner selon les mêmes principes que le système dans son ensemble : hiérarchie, soumission au chef et/ou au sommet de la pyramide, violence et ordre considéré comme naturels. Le roi, c’est Dieu sur Terre ; le chef de famille se veut et doit être le roi… dans sa chaumière.

Le 21 janvier 1801, le discours préliminaire au projet de code civil prononcé devant le Conseil d’Etat encadre à merveille cette fonction, je dirais régalienne, de la famille : « Notre objet a été de lier les mœurs aux lois et de propager l’esprit de famille qui est si favorable, quoi qu’on en dise, à l’esprit de cité.  » Un peu plus loin, il était précisé : « Les familles se forment par le mariage et elles sont la pépinière de l’Etat. Chaque famille est une société particulière et distincte dont le gouvernement importe à la grande famille qui les comprend toutes. »


« Familles je vous hais »

Ce célèbre cri d’André Gide dans Les Nourritures terrestres, en 1927, dénonce l’étroitesse de la structure, les « foyers clos » et les « portes refermées », le silence des pantoufles, en somme.

Tous ces exemples, de toutes les époques, de tous les régimes, nous mettent bien les points sur les i : la famille ne peut QUE ressembler à son autorité de tutelle. Et donc, en toute logique, si on veut s’attaquer à cette évidente violence dans la famille, redécouverte récemment, c’est cette dernière en tant que telle qu’il faut accuser ou, pour le moins, essayer de comprendre pourquoi cette prédation s’exerce surtout au sein d’une telle institution. Au lieu de cela, le doigt qui nous désignait la lune s’abaisse ensuite pour nous montrer une simple déviation, un simple dérapage d’un astre qui pourrait être clean. La multiplication des « affaires » d’inceste et de viol, telles qu’elles sont mises en scène et utilisées, n’a ainsi que la fonction de proposer un projet purificateur de la famille, d’en nettoyer les scories qui la dénaturent plutôt que de la remettre en question.

L’antipsychiatre David Cooper [1] estimait que la famille « est un instrument de conditionnement idéologique dans toutes les sociétés fondées sur l’exploitation » (1972). Selon lui, les structures aliénantes de la famille se trouvent reproduites en tous lieux : usine, syndicat, école, université, parti, armée, hôpital…

A l’inverse, dans les années 30, d’autres psychiatres inventaient le concept de « familles morbides » pour désigner celles où les dysfonctionnements étaient la règle et où les violences se multipliaient. La violence dans les familles était ainsi considérée comme une maladie, donc comme quelque chose que l’on peut soigner. Outre le fait que c’étaient les mêmes qui « inventaient la maladie » et se donnaient comme fonction de la soigner, cette vision permettait de dédouaner toutes les autres familles considérées comme « saines », et de ne pas s’interroger sur les violences latentes ou manifestes qui s’y déroulaient hors du champ pathologique. Dissentiments et violences étaient alors relégués dans le placard des « secrets de famille » qui ne sont pas portés sur la place publique, et dont les effets s’avèrent pourtant aussi redoutables que les « beaux assassinats » chers à Brassens. Ces psychiatres – certainement « progressistes » – voulaient œuvrer à construire une famille safe et fréquentable à l’instar de ceux qui, aujourd’hui, prétendent purifier la famille de ce qui fait tache, en n’en conservant que le facteur d’ordre, de contrôle et de lien indissociable avec la société d’exploitation. Mission impossible.

Et la période ne manque pas de vocations purificatrices ! : l’Etat, bien entendu, mais aussi les nombreuses associations prétendant défendre les victimes mais qui sont trop souvent implicitement de mèche avec lui pour ne pas toucher au fond.

« Familles je vous ai » (Hervé Bazin)




Aucune structure ou institution, aussi répressive soit-elle, ne peut fonctionner et perdurer sans un minimum de consentement de ceux qui la subissent, parce que, bon an mal an, elle remplit aussi une fonction positive sans laquelle les gens ne pourraient vivre. Et, en ce qui concerne la famille, il s’agit de la solidarité, du sentiment de protection et de l’amour. Plus ou moins spontanément, les êtres humains se créent des structures de ce genre, généralement assez larges et dont les contours peuvent être assez flous, si bien que, peu contrôlables et domesticables, elles entrent en conflit avec l’État qui, lui, a besoin d’identifier précisément, de délimiter et d’atomiser au maximum pour jouer sa partition d’assujettissement. Et, de fait, les structures de solidarité ont été rognées, détruites, isolées et réduites au minimum qu’est aujourd’hui la famille nucléaire, devenue une sorte de refuge pour assurer ces quelques besoins fondamentaux. Et on s’en rend bien compte en période de crise où, les lieux « sécurisants » et collectifs fondant comme neige au soleil, la famille se renforce comme lieu refuge. Mais en même temps, réduite à l’extrême, institutionnalisée et surveillée, elle est devenue aussi un lieu pathogène d’enfermement générateur de névroses et de violences.

L’inceste

« L’inceste est socialement absurde

avant d’être moralement coupable » (Claude Lévi-Strauss) [2]

Parmi les violences familiales les plus fréquemment évoquées l’inceste est en bonne place. Mais là encore il faut examiner de plus près ce dont il s’agit. Le mot lui-même nous renvoie à l’impureté donc à la recherche de la pureté. Mais qu’est ce qui est impur et pourquoi ?

La prohibition de l’inceste, disait déjà Durkheim avant Freud ou Levi-Strauss n’est en rien l’interdiction faite à des consanguins d’entretenir des relations sexuelles (le mariage entre cousins croisés, par exemple, est encouragé dans bien des sociétés). Il s’agit plutôt de l’obligation pour des individus de contracter des alliances hors de leur groupe. L’interdiction manifeste en réalité un impératif d’exogamie et ne porte en rien sur la consanguinité réelle, mais sur une filiation mythique : (l’alliance entre individus n’ayant aucun lien de consanguinité mais partageant une même histoire – réelle ou mythique, un même totem par exemple – étant quant à lui prohibé). Pourquoi cet impératif ? Pour éviter la consanguinité source de dégénérescence ? Peu convaincant dans la mesure où les connaissances scientifiques sur ce terrain sont récentes. Les explications de Durkheim ont au moins l’avantage de nous ramener au social et de ne pas se laisser enfermer dans des explications sur la nature des choses et les lois scientifiques. L’ « interdiction de l’inceste » est avant tout une invitation au voyage et à « aller voir ailleurs » ce qui peut permettre au groupe de se perpétuer.

Pour ce qui nous concerne, le seul critère qui nous permet de condamner une relation sexuelle au sens large, quelle qu’elle soit, c’est lorsqu’il y a non consentement d’une des parties et aucun autre. Ce n’est ni une question d’âge, de genre ou de filiation réelle ou symbolique ; les juristes, les politiques et les moralistes qui prétendent coucher sur le papier des limites sur ces terrains-là méritent bien une fessée (même si c’est interdit !).

jpd




Source: Oclibertaire.lautre.net