Juillet 13, 2022
Par Archives Autonomie
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Au stade actuel du développement de la lutte en Espagne, il n’est pas encore possible d’affirmer avec certitude — bien qu’une terrible menace plane déjà sur les prolétaires espagnols — si elle influera dans le sens d’une précipitation des situations vers la guerre impérialiste ou si, au contraire, elle se développera vers une réanimation du mouvement ouvrier international qui puisse être de nature à orienter radicalement le cours historique vers la Révolution. Mais il est déjà évident que l’inertie du prolétariat mondial, privé d’un parti révolutionnaire, pèse et pèsera lourdement sur les destinées des ouvriers et paysans d’Espagne qui, aujourd’hui, se font massacrer pour la “cause” de l’antifascisme, totalement étrangère à leurs intérêts de classe. Car, en fin de compte, ce n’est que le rapport des classes à l’échelle internationale qui puisse déterminer l’issue de la guerre civile en Espagne ; de même que c’est sur le fond d’un détraquement général de la machine capitaliste, sous la poussée de la guerre impérialiste, que les bolcheviks parvinrent à prendre le pouvoir en octobre 1917.

Pour juger du caractère et des perspectives de la tragédie espagnole, il faut donc la maintenir dans l’ambiance de préparation intense au nouveau conflit mondial, aussi bien que dans le cadre de la décadence irrévocable du système capitaliste de production.

Or, d’après les traîtres du Front Populaire d’Espagne et d’ailleurs, l’enjeu de la bataille ne serait nullement l’instauration du socialisme mais la défense de la Révolution bourgeoise démocratique contre la Réaction féodale et fasciste : “Nous défendons la pure essence (?) de la démocratie… Nous désirons le bien-être pour tout le peuple et nous savons que cela est possible au sein de notre république démocratique” ! (José Diaz, secrétaire du P.C. espagnol). “Il s’agit de rétablir (!) un état de choses que les fascistes veulent bouleverser, un point c’est tout ! Il s’agit de la défense de l’ordre républicain, et tous les hommes d’ordre en Espagne, sont avec le gouvernement légal” ! (L’Humanité).

D’autre part, d’après les confusionnistes, qui ne manquent pas, le prolétariat espagnol doit d’abord vaincre Franco et seulement ensuite combattre Azana et passer à la lutte pour le pouvoir. Voyons ce que valent ces mots d’ordre, confrontés avec la réalité historique et le rapport réel des classes.

Avant tout s’impose un bref rappel des particularités du capitalisme espagnol. C’est une plaisanterie d’affirmer que l’avènement au pouvoir de la bourgeoisie coïncide avec la proclamation de la République d’avril 1931. Une pareille stupidité ne peut que servir ceux-là mêmes qui ont intérêt à dorer la pilule “démocratique”. En réalité, l’Espagne n’était pas un îlot féodal au sein de la société bourgeoise, mais une fraction de cette société qui se greffa — sous des formes particulières et fragmentaires — sur le développement du système capitaliste de production au siècle dernier. L’organisation bourgeoise y resta cependant inachevée et à caractère hybride, tout comme en Russie, mais pour des raisons historiques différentes. Car l’Espagne vit sur un passé riche de vie économique. La bourgeoisie, flanquée de “caciques” féodaux et de congrégations religieuses, y vit parasitairement sur le capital accumulé au temps des splendeurs de la monarchie espagnole. L’Espagne, gorgée d’or et de richesses coloniales, sombra dans la décadence à partir du XVIIème siècle, parce qu’elle n’eût pas à s’adapter aux bouleversements économiques qui s’ébauchaient et se développèrent par la suite. Cela explique notamment pourquoi la “Nation” espagnole, au lieu de se centraliser de plus en plus sous la poussée de la nécessité économique, engendra des forces centrifuges autonomistes, séparatistes, dont l’intervention aujourd’hui complique singulièrement les tâches du prolétariat espagnol. Ce à quoi nous assistons donc depuis de nombreuses années, c’est à une lente et continue décomposition de la société espagnole qui, en se greffant sur la décadence du capitalisme mondial, a abouti à un état endémique de guerre civile. Trotsky caractérisa fort bien cette situation historique particulière en disant que “les insurrections espagnoles n’étaient que des convulsions périodiques qui trahissaient la maladie invétérée d’une nation retardataire” [1]. Jusqu’à une certaine période, il ne s’agissait que de luttes de minorités entre elles, se disputant le pouvoir, et sans qu’intervint une classe révolutionnaire. Mais le caractère de ces crises insurrectionnelles se modifia avec l’apparition du prolétariat industriel et agricole : il se précisa après la guerre mondiale, lorsque le développement relatif de l’économie eût aggravé les contrastes sociaux, mais il devint aigu à partir de 1929, lorsque l’irruption de la crise économique mondiale découvrit la hideuse décomposition du système capitaliste. Dans ces conditions, comment pourrait-il être question de l’épanouissement d’une révolution bourgeoise dans un milieu économique saturé de marchandises, hérissé de barrières douanières et de camps retranchés ? Actuellement, la bourgeoisie espagnole est encore bien moins capable qu’au siècle dernier, d’achever la révolution industrielle, de parfaire son outillage économique, d’accumuler des profits (car c’est de cela qu’il s’agit). L’énorme masse de plus-value qu’exige le développement des forces productives requiert aussi des conditions favorables d’exploitation des ouvriers, une certaine ambiance sociale qui put se créer dans la première moitié du 19ème siècle, mais que le capitalisme est incapable désormais de féconder. Outre l’impuissance “congénitale” de la bourgeoisie espagnole à résoudre les problèmes économiques qui sont posés, il lui est encore impossible de bénéficier du minimum indispensable de stabilité sociale qu’obtinrent d’autres bourgeoisies, en associant “leur” prolétariat — dans une certaine mesure — à la prospérité économique. Alors que nous savons que les nations capitalistes les plus riches (Angleterre, France, Etats-Unis) ne parviennent à comprimer les contrastes économico-sociaux que sur la base de l’exploitation la plus effrénée du prolétariat [2], comment peut-on imaginer que le capitalisme pauvre et retardataire d’Espagne puisse, non seulement contenir les antagonismes sociaux, mais encore extraire du prolétariat de quoi accumuler pour développer l’économie et, ce, bien qu’actuellement, plus de la moitié de la population est réduite au niveau de vie du coolie chinois.

Loin de songer à réaliser cette tâche insurmontable, les classes dirigeantes laissèrent au capital étranger, le soin d’exploiter les secteurs les plus importants de l’économie (mines, grandes entreprises industrielles) se bornant surtout à subsister de rentes foncières, de sinécures bureaucratiques, militaires ou cléricales, sur le dos d’un prolétariat industriel concentré en quelques points et d’une masse paysanne considérable.

On peut dire que celle-ci, représentant 70 % de la population totale, forme la charpente de la structure sociale en Espagne. De cette masse, les 70 % ne possèdent pas le moindre lopin de terre et parmi ces dépossédés il y a plus de la moitié de prolétaires, louant leurs bras quelques mois de l’année et chômant les autres mois. Le nombre de prolétaires agricoles équivaut à peu près à celui des prolétaires industriels et ce fait indique la place que doit occuper le problème agraire dans le programme de la révolution prolétarienne en Espagne : comme il détermine les solutions à y apporter, d’autant plus que les petits paysans propriétaires détiennent seulement 13 % de la superficie des terres et que les ¾ des exploitations ont moins d’un hectare. Lorsqu’on aura ajouté que les 4/5 de la population totale “vivant” de l’agriculture ne mangent pas à leur faim, on aura l’explication de la puissante combativité des paysans comme de l’influence énorme en leur sein de l’anarcho-syndicalisme, qui n’est que l’expression de leur idéologie petite-bourgeoise.

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Vivant depuis longtemps dans un état de crise sociale en quelque sorte permanent, la bourgeoisie espagnole, en dépit de sa composition hétérogène et du chaos politique qui préside à ses destinées, a acquis une grande habileté à faire face aux profonds contrastes sociaux qui menacent périodiquement son pouvoir : elle laissa tomber Primo de Rivera en 1930 avec la même facilité qu’elle montra à l’accepter en 1923. Lorsqu’elle eût acquis la conviction que maintenir la monarchie dégénérée d’Alphonse XIII, c’était enterrer son propre sort, elle n’hésita pas à la rejeter et à ouvrir les bras à la “République démocratique”. La “Révolution” de 1931 n’est donc pas le remplacement d’une classe par une autre classe, elle ne fait pas table rase des vestiges féodaux. La chute d’Alphonse XIII (en réalité un départ organisé) n’est pas non plus le produit d’une action audacieuse des bourgeois républicains, mais seulement l’épilogue de banales élections municipales, dont les heureux résultats étonnèrent les “républicains” eux-mêmes. En réalité, la machine étatique et oppressive du capitalisme resta intacte. Il suffit seulement de changer le personnel politique. Dans le gouvernement provisoire, on trouva parmi les socialistes : Caballero l’ex-conseiller d’Etat de Primo de Rivera, de Los Rios, Prieto, qui à l’étoffe d’un “Noske” espagnol ; parmi les radicaux : Azana, Miguel Maura, Martinez Barrios, l’homme de liaison de la Gauche avec la Droite, l’aventurier et massacreur Lerroux ; et parmi les modérés : Zamora, chargé d’équilibrer les forces.

Il faudrait analyser longuement le contenu social et la fonction du régime démocratique qui va d’avril 1931 à juillet 1936, suivre le développement du rapport des classes au cours de cette période, examiner “l’apport” de la République au mouvement ouvrier, bref, faire le bilan des antécédents de cette Démocratie qui est aujourd’hui le drapeau sous lequel se font massacrer les prolétaires et paysans espagnols. Nous devrons nous borner à la conclusion générale qui se dégage de l’évolution des événements : La République s’est révélée en Espagne la forme de domination bourgeoise la plus adéquate à une situation historique déterminée. En s’incorporant les partis socialiste et stalinien et l’U.G.T. et aussi en bénéficiant dans une certaine mesure de l’idéologie chaotique de l’anarcho-syndicalisme, elle a pu le mieux contenir les antagonismes sociaux. Mais chaque fois que le mirage et le verbiage démocratiques se révélaient impuissants et que les masses débordaient des limites programmatiques de la Démocratie, l’appareil répressif intervenait, sur l’initiative aussi bien de la Gauche de Azana-Caballero que du Centre de Lerroux ou de la Droite de Gil Roblès. Qu’aujourd’hui, dans la fournaise de la guerre civile, cette même force démocratique s’apprête à ouvrir le tombeau du prolétariat luttant sous le drapeau de l’antifascisme, est un fait qui rentre dans l’ordre logique des situations. Quant aux “bienfaits” que la République aurait pu apporter aux ouvriers et aux paysans, il est clair que la réalité a rejeté brutalement tout ce fatras démagogique : la question agraire n’a même pas été effleurée en fait (et elle ne pouvait l’être) ; les ouvriers, lorsqu’ils ont tenté d’améliorer leur sort par l’action directe, ont reçu du plomb ; leurs organisations (surtout celles de la C.N.T.) ont été brimées, certaines dissoutes. Bref, les prolétaires ont éprouvé “l’ordre républicain”. Les semaines vécues après l’ivresse de la victoire du Front Populaire en février dernier, les ont aidés à dissiper leurs dernières illusions. Livrés à eux-mêmes sans avant-garde révolutionnaire, ils s’apprêtaient à livrer à nouveau des batailles sans issue. Que la bourgeoisie ,ait acquis la conviction que la République était “vidée” qu’il fallait recourir à d’autres méthodes pour maîtriser le prolétariat, cela est prouvé par le fait que ce fut elle qui prit l’initiative de l’attaque en juillet, et non les ouvriers. En outre, Franco agissait bien pour le compte du capitalisme et non pour le compte d’une « _clique militariste”, puisque le “complot” germa et s’organisa avec la complicité des hautes sphères républicaines et fut exécuté par ceux des généraux, — Franco, Mola, Cabanellas, Sanjurjo, qui avaient reçu l’investiture de la “République des travailleurs”.

Si l’attaque ne put aboutir immédiatement, la faute n’en fut pas aux “républicains”, mais bien à l’intervention spontanée des ouvriers parvenant à ranimer l’instinct de classe des soldats “révoltés” et à s’emparer des armes des arsenaux et casernes. A Barcelone, à Madrid, les gouvernants ne furent pas poussés à la résistance par leur volonté délibérée de faire triompher l’ordre et la liberté républicains, mais sous la pression d’une effervescence dangereuse d’ouvriers en armes. Zamora confirma ce comportement bourgeois en disant que “si derrière le gouvernement il n’y avait pas eu une force sociale étendue et puissante, les officiers n’auraient même pas songé à résister à l’insurrection et à la révolte”. Giral à Madrid, Companys à Barcelone, n’eurent donc d’autre ressource que de canaliser la volonté de lutte des masses vers le front antifasciste, pendant que, d’un autre côté, Barrio, le “conciliateur”, ébauchait pour le compte de Madrid une tentative de compromis avec Franco, que celui-ci repoussa. Puis le même Barrio, par radio, rassura Franco et la bourgeoisie internationale qu’il ne s’agissait pas de la défense d’un “Etat marxiste”.

La tendance imprimée de plus en plus à la bataille antifasciste qui se déroule depuis plus de deux mois est bien celle qui devait s’affirmer dès le moment où le prolétariat se laissait dépouiller de sa méthode directe de lutte contre la bourgeoisie, qu’elle fût de gauche ou de droite, qu’elle fût démocratique ou fasciste ; dès le moment où il abandonnait son front de classe et le chemin de l’insurrection prolétarienne pour s’abandonner aux mains de ses ennemis et se faire saigner à blanc pour une cause qui n’était pas la sienne. Le prolétariat espagnol, s’il ne se ressaisit pas à bref délai, court au devant d’une nouvelle et terrible défaite. Voilà l’affreuse vérité. C’est une criminelle duperie que de lui affirmer qu’il ne peut mener sa propre lutte pour le socialisme qu’après avoir vaincu Franco. Pour vaincre son seul ennemi, la Bourgeoisie, le prolétariat ne peut se coller à une de ses fractions pour battre une autre de ses fractions. Il doit rester autonome et diriger ses coups contre l’ensemble de la classe capitaliste, tout comme pendant la guerre impérialiste, il lui faut ébranler, disloquer, abattre l’appareil de domination du capitalisme. L’insurrection prolétarienne ne passe pas par la guerre militaire, mais par la guerre des classes pour la dislocation du front militaire des deux “ennemis”, qui, en réalité, président au massacre des travailleurs.

Une autre mystification a cours. En Catalogne, la C.N.T. et le P.O.U.M. affirment que la Révolution est en marche, que le pouvoir est aux mains des ouvriers, que le pouvoir bourgeois de la Généralité n’est plus qu’une “façade” destinée à rassurer “l’opinion internationale”. Ce pouvoir ouvrier s’exprimerait par le Comité Central des Milices Antifascistes et le Comité de l’Economie Catalane.

Voyons les faits.

Une saine appréciation de ces faits ne peut être donnée que si elle s’appuie sur ce critère : la réalité du pouvoir n’est pas seulement déterminée par les formes dont il se pare, mais avant tout par le contenu de sa politique qu’il couvre de son autorité vis-à-vis des masses. Le contenu de ce pouvoir ne peut être jugé qu’au travers d’une évaluation du rapport réel des classes. Il s’agit de découvrir au service de quelle classe, le pouvoir s’exerce réellement en dépit des apparences. Pour nous, les faits parlent clairement. La bourgeoisie catalane, parce que la machine étatique capitaliste n’a pas été détruite, exerce toujours sa domination bien que, pour le moment, elle n’apparaisse pas au premier plan de la scène politique. Elle laisse le soin aux traîtres socialistes et staliniens et aux confusionnistes (anarchistes et P.O.U.M.) de détourner les ouvriers de toute préoccupation de classe. Companys ne s’est pas gêné de qualifier la fonction de la force prépondérante les anarchistes, en disant que “la C.N.T. n’a fait qu’assumer les charges et les devoirs trahis et abandonnés par l’armée et les insurgés, c’est-à-dire le maintien de l’ordre et la protection des individus et de la société. Elle est devenue une arme de plus entre les mains du gouvernement démocratique.” D’ailleurs, la C.N.T. est d’accord pour considérer que les ouvriers doivent éliminer momentanément toute revendication de salaire ou de diminution de la journée de travail. Tout pour le front antifasciste, pour “l’ordre” antifasciste ! Trêve de la lutte des classes ! On verra plus tard ! Voilà un langage que nous avons déjà entendu pendant la guerre, non pas de la bouche des libertaires, mais des traîtres socialistes !

Plus les événements se précipitent et plus l’équivoque disparaît quant aux formes de la collaboration de classe qui s’exerce indubitablement. D’après les aveux du P.O.U.M., le fameux Comité Central des Milices est devenu un simple appendice du Ministère officiel de la Défense, “afin de maintenir une apparence d’autorité au gouvernement de Companys” ! “Le Comité Central n’apparaît plus ainsi que comme un service technique, de grande importance il est vrai, de la Généralité”. Mais il y a plus grave. Les anarchistes, qui se montraient déjà d’enragés centralistes, se transforment maintenant en autoritaires puisqu’ils entrent dans le nouveau gouvernement de la bourgeoisie catalane qui, pour ménager leurs susceptibilités, s’appellera Conseil de la Généralité [3]. D’ailleurs, leur esprit collaborationniste avait déjà franchi les limites de la Catalogne, puisqu’ils avaient déjà offert leurs services au gouvernement Caballero de Madrid. Par là, les anarchistes viennent de donner le coup de grâce à leur idéologie libertaire et l’avenir dira dans quelle mesure les travailleurs auront pu s’en désintoxiquer.

Tout le drame vécu par les travailleurs espagnols réside dans ce tragique contraste entre la puissance des facteurs objectifs de la Révolution : faiblesse de la bourgeoisie, acuité des antagonismes sociaux, capacité combative des masses, et impuissance du prolétariat à se forger son parti. Les prolétaires espagnols ne peuvent se sauver qu’en reprenant le chemin d’une lutte des classes impitoyable contre les Franco, Caballero, Companys. Prolétaires industriels et agricoles, paysans pauvres doivent se rassembler sur le terrain de leurs intérêts spécifiques de classe, celui qui puisse, seul, féconder le guide indispensable pour les mener à la Révolution prolétarienne. Les prolétaires de France, de Belgique, d’Angleterre, d’Allemagne, d’Italie, de Russie peuvent aider leurs frères d’Espagne dans la mesure où ils combattent leur propre bourgeoisie.




Source: Archivesautonomies.org