Septembre 17, 2021
Par CQFD
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Le 8 mars 2021, dans le quartier kachin de San Chaung, à Rangoun, les manifestantes et manifestants des « lignes de défense » (casqués de jaune et de blanc) se protÚgent derriÚre des {htamein} suspendus. On distingue, au fond, des camions de la police.

Le 1er fĂ©vrier dernier, la Tatmadaw, toute-puissante armĂ©e birmane, invalidait les Ă©lections lĂ©gislatives de novembre 2020 oĂč ses partisans venaient de prendre une sacrĂ©e dĂ©rouillĂ©e. En parallĂšle, elle arrĂȘtait les leaders du mouvement dĂ©mocratique – dont « la Dame Â», Aung San Suu Kyi, PremiĂšre ministre de facto depuis 2016 â€“ et dĂ©clarait l’état d’urgence. Un putsch surprenant : la guerre civile permanente qui oppose l’État central Ă  plusieurs minoritĂ©s ethniques depuis l’indĂ©pendance du pays en 1948 garantissait de toute façon aux militaires de rester au centre du pouvoir malgrĂ© la relative dĂ©mocratisation des dix derniĂšres annĂ©es. La Constitution de 2008 leur rĂ©servait d’ailleurs un quart des siĂšges au Parlement. Qu’importe : probablement sĂ»re de sa lĂ©gitimitĂ©, l’armĂ©e, colonne vertĂ©brale historique de l’État birman [1], a prĂ©fĂ©rĂ© le coup d’État au trucage d’élections. Outre l’envie d’en finir un bon coup avec la minoritĂ© musulmane des Rohingyas, allĂšgrement persĂ©cutĂ©e avec le soutien tacite d’Aung San Suu Kyi, des intĂ©rĂȘts Ă©conomiques colossaux sont en jeu, du trafic de jade [2] aux projets d’infrastructures menĂ©s par de grands groupes occidentaux ou chinois, sur lesquels les galonnĂ©s perçoivent allĂšgrement leur dĂźme.

Mais cĂŽtĂ© rue, comme Ă  l’époque du mouvement pro-dĂ©mocratie de 1988, la jeunesse birmane a dit merde, rejoignant – et ça, c’est nouveau – les minoritĂ©s en lutte. TrĂšs vite, au cƓur de l’hiver, la contestation s’arme du vĂȘtement emblĂ©matique de la Birmanie : le longyi. ImportĂ© d’Inde Ă  l’époque de la colonisation anglaise, encouragĂ© par les juntes successives contre le port du pantalon (symbole de l’Occident honni), le longyi est une sorte de jupe nouĂ©e Ă  la taille, qui se porte aussi parfois en turban. Il se dĂ©cline en version fĂ©minine (htamein) et masculine (paso). Son motif et ses couleurs permettent gĂ©nĂ©ralement de reconnaĂźtre Ă  quelle ethnie appartient celui ou celle qui le porte. Aussi, quand, en fĂ©vrier dernier, les manifestantes et manifestants commencent Ă  brandir leurs longyi en Ă©tendard face Ă  l’armĂ©e dans les rues de Rangoun, le message est clair : les minoritĂ©s sont lĂ . Les Kachins avec leurs motifs Ă  losanges, les MĂŽns avec leurs tissus unis, les Karens avec leur bande de couleur sur fond uni. Comme souvent dans l’histoire birmane – par exemple pendant la lutte contre le colonisateur britannique –, les femmes sont trĂšs actives dans la contestation, et leurs htamein deviennent des instruments de choix pour faire ralentir les tanks.

C’est la rançon du patriarcat, explique Claude Delachet-Guillon, spĂ©cialiste de la Birmanie. La tradition locale suppose les femmes dĂ©pourvues de la qualitĂ© du phĂČn, mĂ©lange d’énergie, de respectabilitĂ© et de valeur morale, et les dĂ©crit comme faibles, fourbes et lubriques – et donc inaptes Ă  exercer des charges publiques. Mais leur sexe, « considĂ©rĂ© comme impur Â», peut aussi devenir une arme : en passant sous une femme ou un vĂȘtement de femme, un homme risquerait de perdre son phĂČn [3].

Pour arrĂȘter les chars de l’armĂ©e, rien de plus simple, donc, que de tendre des htamein sur des cordes Ă  linge en travers des avenues. La combine, diffusĂ©e sur les rĂ©seaux sociaux, se rĂ©pand rapidement dans tout le pays, avec le coup de main d’artistes militant·es et des mouvements fĂ©ministes en plein essor depuis dix ans [4]. Partout, la mĂȘme scĂšne se reproduit : les soldats hĂ©sitent, marronnent, finissent par descendre de leur tourelle pour dĂ©crocher, trĂšs prudemment, les htamein – laissant aux insurgé·es le temps de se carapater. La sauce prend. AprĂšs la « rĂ©volution safran Â» des moines en 2007, le mouvement de 2021 sera la « rĂ©volution du htamein Â». Les femmes en rajoutent une couche, en suspendant des serviettes hygiĂ©niques dans les rues ; le 8 mars, certains hommes enfoncent la porte et adoptent le htamein [5]. Six mois plus tard, aprĂšs plus de mille morts et des milliers de manifestantes et manifestants arrĂȘtĂ©s, torturĂ©s, violĂ©s ou disparus, la terreur rĂšgne – mais le combat continue.

Laurent Perez


Document militant anonyme. En haut est Ă©crit : « Ligne de dĂ©fense anti-chiens Â». « Chien Â» (khwei) est apparu ce printemps dans l’argot des manifestations afin de dĂ©signer les policiers et les militaires,par analogie avec les nuisances causĂ©es par les chiens errants et malgrĂ© les protestations des rares animalistes birmans. L’inscription en bas Ă  gauche se traduit par « RĂ©volution du printemps 2021 Â».


Document militant anonyme. En « premiĂšre ligne Â», de gauche Ă  droite, on reconnaĂźt des htamein chin, bamar (ethnie birmane majoritaire), commun Ă  toutes les ethnies, arakanais et, de nouveau, bamar. En « deuxiĂšme ligne Â», une ribambelle de serviettes hygiĂ©niques.


La Une du n° 201 de CQFD, illustrée par Gwen Tomahawk {JPEG}

- Cet article a Ă©tĂ© publiĂ© dans le dossier « Des fringues & des luttes Â», publiĂ© dans le numĂ©ro 201 de CQFD, en kiosque du 3 au 30 septembre 2021. Son sommaire peut se dĂ©vorer ici.

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Source: Cqfd-journal.org