Février 22, 2021
Par Lundi matin
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Le poème qui ouvre cette anthologie bilingue, donne le ton. Un regard critique et ironique, sans complaisance, mais non dépourvu d’une certaine douceur, parfois amère, souvent amusée.

En souvenir de

Bon. Le bilan des années soixante-dix

peut-être bref.

Pas moyen de joindre les renseignements.

Étrange prodige, la multiplication des pains

ne concerna que Düsseldorf et ses environs.

La terrible nouvelle tomba sur les téléscripteurs,

fut enregistrée et archivée.

C’est grosso modo sans résistance

qu’elles se sont englouties elles-mêmes,

les années soixante-dix, n’offrant aucune

garantie pour les générations suivantes,

les Turcs et les chômeurs.

Quelqu’un s’en souviendra-t-il avec indulgence ?

Ce serait trop demander.

Pas de nostalgie donc, juste l’émotion, « tout simplement » (« La maison d’autrefois »), et, de l’intime (« Le divorce ») au bilan d’une époque (« Brève histoire de la bourgeoisie »), l’investigation des puissances et des formes (jusque dans l’absurde : « Situations de privilège »), des lieux et des moments d’une vie. Ces poèmes sont autant de façons de « Rire des lois, du magistrat et des dieux » (Saint-Just), mais sous un mode mineur, en ce qu’ils déjouent la grandiloquence, et détraquent le jeu des forces, pour se fixer sur la poésie. « Baisser le ton » est d’ailleurs le titre de l’un de ses textes, où pourrait se donner à lire « l’art poétique » de Hans Magnus Enzensberger :

Encore et toujours augmenter la dose,

grave erreur. Pour un temps,

laisser de côté le plus gros –

c’est pas mal non plus : des mots plus amènes,

moins de vacarme dans la poésie

et les supermarchés.

Il se peut qu’elle se présente encore,

l’heure bleue, pour un temps,

avant que le premier crétin venu

ne se mette à tirer dans la foule.

Ce choix de poèmes, écrits sur plus de trois décennies, fixe une époque qui est toujours la nôtre, se débattant avec ses monstres et ses redites. Le regard mesure la distance et le contemporain. La fragilité, la pesanteur surtout. Mais, à partir de l’écart introduit par l’acte poétique, en fonction de ces infimes déplacements, qui ouvrent la porte aux dérèglements. Et comment ne pas lire le réjouissant « Avant de se retirer » à l’aune de la pandémie et de l’agitation gouvernementale actuelles ?

Plein de compréhension

pour le ministre de la Santé

qui, dépassé, croit gouverner mais,

épuisé par la pagaïe inextricable,

tandis qu’au sous-sol son équipe

de planification danse sur les tables,

résout entre deux séances

sur son bureau vide

un dernier sudoku,

je songe moi aussi, parfois,

à remettre ma lettre de démission

À plus de 90 ans, Hans Magnus Enzensberger n’a toujours pas démissionné, et il semble bien qu’il continue à jouer de toutes les saisons de l’anarchie (il est l’auteur du Bref Été de l’anarchie. La vie et la mort de Buenaventura Durruti, Gallimard, 1975), préférant, éventuellement, s’en remettre à l’éphémère. « Éventuellement » est d’ailleurs le titre qui clôt cette anthologie ou, plutôt, qui lui donne son envol final :

En attendant, je suis encore là. Je persévère

comme le papillon noir

sur le blanc du plafond. Je ne bouge pas.

Pour l’heure, mes dispositions sont provisoires.

Nul triomphalisme. Juste de temps à autre

de minuscules illuminations, millimétriques,

passagères comme le bonheur, la fumée

de l’avant-dernière cigarette.

Frédéric Thomas




Source: Lundi.am