Par Victor {JPEG}

« Nous sommes dans une vallée encaissée, un territoire de montagne où il est dur de faire les choses tout seul. C’est pour cela qu’il existe ici une certaine culture d’entraide », explique Elsa, boulangère à Irazein. Depuis maintenant plus d’un mois, elle fait partie des producteurs et bénévoles engagés au sein du réseau Biros Entraide. Ce système d’approvisionnement local a été mis sur pied dans la petite vallée ariégeoise du Biros après la fermeture, pour cause de pandémie, du marché de Saint-Girons, la sous-préfecture du coin. Chaque samedi matin, des dizaines de paysans de la région y vendaient leurs productions aux habitants des vallées environnantes.

« Très vite, des messages et des mails ont circulé pour faire remonter de la bouffe dans le Biros. Le but est de permettre aux personnes les plus vulnérables de subvenir à leurs besoins sans se déplacer et d’aider les producteurs du Couserans [province historique pyrénéenne, NDLR] à écouler leur stock, raconte Ruppert, du Relais montagnard, une auberge associative sise à Bonac. Désormais, des légumes, du miel, de la viande, du fromage, des œufs et même des plants potagers sont livrés chaque semaine en différents points de la vallée. »

Esprit collectif

Encaissée aux confins des Pyrénées ariégeoises et jouxtant la frontière espagnole, la vallée du Biros dénombre à peine plus de 350 habitants. Le réseau d’entraide s’est constitué à partir de la fusion de différentes listes mails : celle qui rassemblait les élus locaux mobilisés pour soutenir les personnes âgées, celle des parents d’élèves, celle des organisateurs du carnaval ou encore celle des membres de l’auberge de Bonac. Biros Entraide approvisionne aujourd’hui plus de 112 personnes de tout âge et de tout horizon social.

« Notre vallée est traversée par une seule route. Ça impacte profondément tes relations sociales car tu es obligée de passer à chaque trajet par tous les hameaux du territoire, souligne Elsa, la boulangère. Tout le monde sait donc qui sont les habitants potentiellement les plus fragiles face au coronavirus, ce qui permet plus de bienveillance et de solidarité. »

Depuis maintenant sept ans, dans le hameau d’Irazein, Elsa gère avec son compagnon et deux autres salariés le fournil de l’Oie, qui alimente en pain bio au levain et cuit au feu de bois les villages alentour. En 2014, un collectif a repris sous forme associative le Relais montagnard, une auberge qui, après un an et demi de fermeture, a été mise à leur disposition par la mairie de Bonac-Irazein. Aujourd’hui cinq salariés, quatre saisonniers et une flopée de bénévoles font tourner ce joyeux établissement. « Il y a trois ans, les parents se sont mobilisés pour relancer la cantine de l’école du coin, à Sentein, reprend Ruppert. Depuis, le Relais montagnard prépare les repas bio et/ou locaux pour ses 25 élèves. C’est une petite victoire car cela a participé au maintien du seul établissement scolaire de la vallée. » Une micro-brasserie, une meunerie artisanale et deux installations paysannes en chèvres et vaches laitières ont encore récemment éclos dans le Biros.

L’autonomie chevillée au corps

« Il ne faut pas oublier que nous sommes dans un coin où beaucoup sont venus pour vivre autrement. Par ailleurs, ces initiatives sont ancrées dans une longue tradition de faire-ensemble, dans la lignée de celles et ceux qui se sont installés ici dès les années 1970-1980 avec cette culture des chantiers collectifs, de mise en commun d’expériences et de savoir-faire, insiste Elsa. Nous marchons aussi sur les pas de ceux qui nous ont précédés. »

C’est qu’il y a longtemps déjà que les habitants de ces étroites vallées pyrénéennes cultivent farouchement leur autonomie et le sens du collectif. Le Biros a été en effet un des théâtres de la guerre des Demoiselles, une rébellion paysanne qui s’est déroulée au début du XIXe siècle. En 1827, un nouveau Code forestier est rédigé pour restreindre les droits d’usages locaux en termes de ramassage de bois, de cueillette, de pêche ou de pâturage. Dès son entrée en vigueur à l’été 1829, les paysans biroussans, déguisés en femmes (d’où le nom de l’épisode historique), attaquent les charbonniers venus couper les forêts au profit des propriétaires terriens et de l’industrie.

Quelques années plus tard et jusqu’en 1950, les hauteurs du Biros sont exploitées pour le zinc et le plomb argentifère sur les sites du Bentaillou et du Bulard – parmi les plus hautes mines d’Europe, situées à 2 500 mètres d’altitude. EDF construit pour sa part des centrales hydrauliques en vallée. Les paysans de la région se muent en mineurs et travailleurs industriels, empreignant la vallée de culture ouvrière.

Réseau social

« Dès le début du confinement, il y a eu comme un élan collectif et solidaire pour constituer ce réseau d’entraide, constate Ruppert. Ce sont des bénévoles, majoritairement des femmes, qui s’investissent au jour le jour afin que le système d’approvisionnement puisse exister. » Un volontaire référent pour chaque producteur local s’occupe en amont de la commande sur papier ou sur Framacalc, un tableur en ligne libre et collaboratif. Pour respecter les principes de distanciation sociale, des points de distribution ont été mis en place dans chaque village : à Bonac dans l’auberge, à Irazein dans l’ancienne forge ou à Sentein dans un local associatif. Chaque producteur dispose de sa propre cassette pour son paiement. « Une habitante a mis une affichette sur la cabine téléphonique d’Antras pour savoir qui veut du pain. Puis elle me passe commande, détaille Elsa. Je viens ensuite livrer trois fois par semaine sous le porche de la place du village et je récupère l’argent laissé dans une boîte. »

« La première semaine, la ferme du Champ Boule, par exemple, a vendu en cinq jours ce qu’elle écoulait habituellement en un mois », s’enthousiasme Ruppert. Loin des queues monstres au drive du McDonald’s, le Relais montagnard propose même désormais une fois par semaine son « Mac Izard » à emporter, le burger bio et local du Biros.

« Sûr qu’il en restera quelque chose après, pronostique Elsa. Des gens qui ne se parlaient jamais se sont mis à échanger, d’autres ont découvert les productions des paysans locaux vers qui ils ne seraient jamais allés auparavant. »

Pour célébrer le retour du printemps, un carnaval est traditionnellement organisé dans le Biros mi-mars. Mais ce moment collectif important pour la vallée a été annulé à cause du coronavirus. Ironie de l’histoire, cette année le thème devait être le futur. Et si dans le Biros, le futur c’était maintenant ?

Mickaël Correia

La Une du n°187 de CQFD, illustrée par Marine Summercity {JPEG}

- Cet article a été publié sur papier dans le numéro 187 de CQFD, en kiosque du 30 avril au 4 juin. Voir le sommaire du journal.

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Article publié le 05 Mai 2020 sur Cqfd-journal.org