Novembre 20, 2020
Par Demain Le Grand Soir
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★ Emma Goldman : Durruti n’est pas mort ! (1936).

« Durruti, que j’ai rencontrĂ© pour la derniĂšre fois il y a un mois, est mort en luttant dans les rues de Madrid.

J’ai tout d’abord connu ce vaillant combattant du mouvement anarchiste et rĂ©volutionnaire en Espagne par ce que je pouvais lire de lui. Lorsque j’arrivai Ă  Barcelone, j’entendis beaucoup d’anecdotes Ă  propos de lui et de sa colonne. J’étais donc impatiente de me rendre sur le front d’Aragon, front oĂč il galvanisait les milices courageuses qui luttaient contre le fascisme.

À la tombĂ©e de la nuit, j’arrivai Ă  son Ă©tat-major, complĂštement Ă©puisĂ©e par le long voyage effectuĂ© en voiture sur un chemin accidentĂ©. Quelques minutes avec Durruti me procurĂšrent un grand rĂ©confort, elles me firent l’effet Ă  la fois d’un rafraĂźchissement et d’un encouragement. Homme musclĂ©, comme ciselĂ© dans la pierre Ă  coups de marteau, il reprĂ©sentait certainement la figure la plus dominante parmi les anarchistes que j’avais rencontrĂ©s depuis mon arrivĂ©e en Espagne. Comme pour tous ceux qui l’approchaient, son Ă©norme Ă©nergie m’impressionna.

Je trouvai Durruti au milieu de ses compagnons, dans une ambiance aussi active que celle d’une ruche. Des hommes allaient et venaient, il Ă©tait constamment sollicitĂ© au tĂ©lĂ©phone, et, en mĂȘme temps, des coups de marteau assourdissants retentissaient sans arrĂȘt car des ouvriers Ă©taient en train de construire une charpente en bois pour son Ă©tat-major. Au milieu de cette activitĂ© bruyante et continue, Durruti restait serein et patient. Il me reçut comme s’il me connaissait depuis des annĂ©es. L’accueil cordial et chaleureux de cet homme, engagĂ© dans une lutte Ă  mort contre le fascisme, Ă©tait pour moi un Ă©vĂ©nement inattendu.

J’avais beaucoup entendu parler de sa forte personnalitĂ© et de son prestige dans la colonne qui portait son nom. Je lui demandai comment il avait rĂ©ussi Ă  mobiliser 10 000 volontaires sans aucune expĂ©rience ni aucun entraĂźnement, d’autant plus que l’armĂ©e ne l’avait pas aidĂ© dans cette tĂąche. Il parut surpris de ce que moi, une vieille militante anarchiste, je lui pose une telle question.

– J’ai Ă©tĂ© anarchiste toute ma vie, me rĂ©pondit-il, et j’espĂšre continuer Ă  l’ĂȘtre. C’est pourquoi il me serait trĂšs dĂ©sagrĂ©able de me transformer en gĂ©nĂ©ral et de commander mes hommes en leur imposant la discipline stupide que prĂŽnent les militaires. Ils sont venus Ă  moi de leur plein grĂ©, ils sont disposĂ©s Ă  donner leur vie pour notre lutte antifasciste. Je crois, comme j’ai toujours cru, en la libertĂ©. Une libertĂ© qui repose sur le sens de la responsabilitĂ©. Je considĂšre que la discipline est indispensable, mais qu’elle doit reposer sur une autodiscipline, motivĂ©e par un idĂ©al commun et un fort sentiment de camaraderie.

Durruti avait gagnĂ© la confiance et l’affection de ses hommes, parce qu’il ne s’était jamais considĂ©rĂ© supĂ©rieur Ă  eux. Il Ă©tait l’un d’entre eux. Il mangeait, dormait comme eux. Souvent il renonçait Ă  sa part, au bĂ©nĂ©fice d’un malade ou d’un individu faible, plus nĂ©cessiteux que lui. Il partageait le danger avec eux dans toutes les batailles. Tel Ă©tait certainement le secret de son succĂšs avec sa colonne. Ses hommes l’adoraient. Non seulement, ils obĂ©issaient Ă  tous ses ordres, mais ils Ă©taient toujours disposĂ©s Ă  le suivre dans les actions les plus dangereuses pour conquĂ©rir les positions du fascisme.

J’arrivai la veille d’une attaque qu’il avait prĂ©parĂ©e pour le lendemain. À l’heure indiquĂ©e, Durruti, comme le reste de ses miliciens, le Mauser pendu Ă  l’épaule, ouvrit la marche. Avec ses camarades il fit reculer l’ennemi de quatre kilomĂštres. Il rĂ©ussit aussi Ă  rĂ©cupĂ©rer un nombre considĂ©rable d’armes que l’ennemi avait abandonnĂ©es dans sa fuite.

Son Ă©galitarisme sans affectation n’était certainement pas l’unique explication de son influence. Il y en avait une autre : sa grande capacitĂ© Ă  faire comprendre aux miliciens le sens profond de la guerre antifasciste. Sens qui avait dominĂ© son existence et qu’il avait enseignĂ© aux plus pauvres et aux plus dĂ©munis.

Durruti me parla des problĂšmes difficiles que lui posaient ses hommes quand ils lui demandaient une permission au moment oĂč ils Ă©taient le plus nĂ©cessaires au front. Il est Ă©vident qu’ils connaissaient leur dirigeant ; qu’ils connaissaient sa dĂ©cision, sa volontĂ© de fer. Mais ils connaissaient aussi la sympathie et la gentillesse que dissimulait son attitude austĂšre. Comment rĂ©sister quand les hommes lui parlaient des maladies et des souffrances qu’enduraient leur famille, leurs parents, leur Ă©pouse ou leurs enfants ?

Avant les journĂ©es glorieuses de juillet 1936, Durruti fut poursuivi comme une bĂȘte fĂ©roce dans tous les pays. Il Ă©tait continuellement emprisonnĂ© comme un criminel. Il fut mĂȘme condamnĂ© Ă  mort. Lui, l’anarchiste, rĂ©pudiĂ©, haĂŻ par la Sinistre TrinitĂ© que constituent la bourgeoisie, l’État et l’Église, ce vagabond sans foyer Ă©tait incapable d’éprouver les sentiments dont l’odieux capitalisme l’accusait, prouvant que ses ennemis le connaissaient fort mal Durruti. Et comprenaient bien peu son cƓur, toujours dĂ©bordant d’amour ! Jamais il ne sut rester indiffĂ©rent aux besoins de ses compagnons. Maintenant qu’il Ă©tait engagĂ© dans une lutte dĂ©sespĂ©rĂ©e contre le fascisme, pour la dĂ©fense de la RĂ©volution, chacun devait occuper son poste. À mon avis, il avait une tĂąche trĂšs difficile. Il Ă©coutait patiemment les hommes qui lui confiaient leurs souffrances, il diagnostiquait leurs causes et proposait des solutions chaque fois qu’un malheureux souffrait sur le plan moral ou physique. À cause de l’excĂšs de travail, de la nourriture insuffisante, du manque d’air pur, ou de la perte de la joie de vivre.

– Tu ne vois pas, camarade, que la guerre que toi, moi, et tous les autres nous menons, vise Ă  sauver la RĂ©volution, et que la RĂ©volution veut mettre fin aux misĂšres et aux souffrances des hommes ? Nous devons Ă©craser notre ennemi fasciste. Nous devons gagner la guerre. Tu es une part essentielle de celle-ci. Tu ne le vois pas, camarade ?

Les camarades de Durruti s’en rendaient bien compte et restaient. Parfois, un compagnon se refusait à entendre ces raisons et insistait pour abandonner le front.

– TrĂšs bien, lui disait Durruti, mais tu t’en iras Ă  pied, et quand tu arriveras chez toi, tout le monde saura que tu as manquĂ© de courage, que tu as dĂ©sertĂ© l’accomplissement du devoir que toi-mĂȘme tu t’étais imposĂ©.

Ces paroles produisaient de magnifiques rĂ©sultats. L’homme suppliait alors Durruti de ne pas le laisser partir. Aucune sĂ©vĂ©ritĂ© militaire, aucune coercition, aucun chĂątiment disciplinaire ne maintenait la colonne de Durruti au front. Seulement la grande Ă©nergie de l’homme qui les poussait et les faisait sentir Ă  l’unisson avec lui.

Un grand homme, l’anarchiste Durruti. Un homme prĂ©destinĂ© pour diriger, pour enseigner. Un camarade attentif et tendre. Tout en un. DĂ©sormais Durruti est mort. Son cƓur ne bat plus. Son corps imposant s’est abattu comme un arbre gĂ©ant. Pourtant, Durruti n’est pas mort, comme en tĂ©moignent les centaines de milliers de personnes, qui, le dimanche 22 novembre 1936, lui ont rendu un dernier hommage.

Non, Durruti n’est pas mort. Le feu de son esprit ardent a Ă©clairĂ© tous ceux qui l’ont connu et aimĂ©. Jamais il ne s’éteindra. DĂ©jĂ  les masses brandissent la torche qui est tombĂ©e de ses mains. Triomphalement elles sont en train de la porter sur le sentier qu’il a Ă©clairĂ© durant de nombreuses annĂ©es. Le sentier qui conduit au sommet de son idĂ©al. Cet idĂ©al, c’est l’anarchisme – la grande passion de sa vie – auquel il se consacra en entier et fut fidĂšle jusqu’à son dernier soupir ! Non Durruti n’est pas mort ! Â»

Emma Goldman, novembre 1936




Source: Demainlegrandsoir.org