Mai 17, 2023
Par Marseille Infos Autonomes
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Émilio, 60 ans, est un but que l’institution a marquĂ© contre son camp, il est ce coup manquĂ© du 3 juillet 2011 , un homme que les lacrymogĂšnes ont retournĂ©, l’espace d’une suffocation.

Cette vie d’avant, il nous en parle Ă  travers ses stigmates de sa vie d’« ectoplasme Â». Une existence de football, de tĂ©lĂ©vision, de paraĂźtre. Puis il nous dit cette journĂ©e d’aiguillage soudain, avec les mots des tripes ; les yeux enflammĂ©s, il dĂ©crit sa transformation en « aguerri Â» No TAV, qui a dĂ©sormais fondu son quotidien avec le combat de sa vallĂ©e. Entre deux marchĂ©s, il promĂšne sa « grande gueule Â» dans toute l’Italie, pour y exercer sa spĂ©cialitĂ© : parler avec ardeur de la dĂ©termination des Valsusains, faire ressentir leur colĂšre Ă  grand renfort de cette emphase qui vous tire des larmes. Les luttes populaires sont faites de ces bifurcations, de ces inattendus, de ces personnages hauts en couleur dont les mots frappent le cƓur : « Le mouvement est impossible Ă  battre parce qu’il y a de tout, il y a le pacifique, le catholique, l’aguerri, l’intellectuel, tu comprends ? Il y a le peuple. Â»

Emilio le poissonnier

Entretien rĂ©alisĂ© par trois membres de la Mauvaise Troupe en avril 2015, sur le marchĂ© de Sant’Ambrogio

Le DIGOS [1] m’a dit : « Mais qu’est-ce que tu fais avec les No TAV ? Toi tu as une belle voiture Â». Ça signifie bien qu’ils sont lĂ  pour dĂ©fendre les riches. Et la preuve, c’est que le chantier est militarisĂ©, il coĂ»te 100.000 euros par jour, et c’est la collectivitĂ© qui paie. Ils en ont fait un « site stratĂ©gique d’intĂ©rĂȘt national Â». À l’intĂ©rieur du chantier, il y a le corps des chasseurs de Sardaigne, et ceux de Calabre – c’est un corps spĂ©cial qui s’occupe de lutter contre les preneurs d’otages en Calabre, parce qu’une des stratĂ©gies de la ’Ndrangheta [2] c’est d’enlever des gens – il y a les celerini [3], les carabiniers, la police et la guardia di finanza [4]. Il manque seulement la Marine, parce que la vallĂ©e n’est pas navigable ! C’est leur zone rouge, avec son portail, ses checkpoints oĂč ils contrĂŽlent tout ce qui entre et sort, les plaques minĂ©ralogiques…

Moi, en dĂ©cembre j’ai achetĂ© cette voiture, une belle voiture qui reprĂ©sente la bourgeoisie, et avec mes moyens, je me suis bien habillĂ© – parce que d’habitude, mon look c’est celui des jeunes, je leur ai dĂ©jĂ  demandĂ© pardon, aux jeunes des centres sociaux, c’est important ça, parce que moi, il y a quelques annĂ©es, j’étais comme le veut le systĂšme, je faisais mon travail, je croyais faire le bien parce que je ne faisais de mal Ă  personne, je lisais le journal et je croyais que c’était la vĂ©ritĂ© parce que c’était Ă©crit par les journalistes et que les journalistes disent la vĂ©ritĂ©, j’écoutais parler les politiciens et je me disais : « Madone, ce sont les gens les plus Ă©thiques que nous avons, si eux ils le disent, c’est parfait. Â» Je savais tout du football, des championnats, pas seulement les buts, aussi le nom des prĂ©sentateurs de la tĂ©lĂ©vision, alors moi j’étais comme ça. Et ils m’avaient fait croire que les jeunes des centres sociaux Ă©taient affreux, sales et mĂ©chants. Heureusement, je suis descendu dans la rue, je suis entrĂ© en contact avec ces jeunes, et j’ai compris, je me suis ouvert, j’ai dĂ» abandonner les lieux communs selon lesquels la politique Ă©tait Ă©thique, les journalistes Ă©crivaient la vĂ©ritĂ©, et je suis devenu Dame-jeanne molotov. Parce que mon idĂ©e c’est celle-lĂ  : combattre. Je suis devenu No TAV parce que j’ai vĂ©cu sur le terrain les Ă©motions de la situation, et lĂ  tu te rends compte que nous sommes dans le vrai, c’est pour ça que je te racontais ce truc-lĂ , parce que moi dans le chantier j’y suis entrĂ© de nuit et j’ai coupĂ© les grilles, j’ai fait les marches de 80.000 personnes, j’ai fait de l’information dans toute l’Italie, j’ai fait des heures de priĂšre main dans la main avec les catholiques, tout, tu comprends, j’ai pris les inculpations, les coups de matraque.

Mais cette histoire de la voiture est trĂšs grave, parce que pour eux je suis Dame-jeanne molotov, celui qui reprĂ©sente les aguerris. Le mouvement est impossible Ă  battre parce qu’il y a de tout, il y a le pacifique, le catholique, l’aguerri, l’intellectuel, tu comprends ? Il y a le peuple. Et il y a aussi ce mouvement plus dur Ă  l’intĂ©rieur, ils savent que moi je reprĂ©sente ce… disons groupe, alors il a suffi que moi je prenne ma nouvelle voiture, qu’ils ne connaissaient pas, je me suis bien habillĂ©, j’ai mis les lunettes de repos – je ne le dis pas mais j’ai besoin de lunettes pour regarder la tĂ©lĂ©vision – je suis allĂ© au chantier, leur zone infranchissable, checkpoint, zone rouge, chef de poste, sous-chef de poste, responsable de la sĂ©curitĂ©, parce que ces 100.000 euros, ils doivent les justifier en disant que nous sommes des terroristes et qu’eux ils sont lĂ  pour dĂ©fendre le chantier. Moi je suis arrivĂ©, il y avait dĂ©jĂ  les jeunes qui portaient la table pour l’apĂ©ritif du vendredi soir, ils ne m’ont pas reconnu parce qu’ils ne connaissaient pas ma voiture, que j’avais la chemise, etc. Quand je suis arrivĂ© au portail, les jeunes m’ont insultĂ©, pour dire la vĂ©ritĂ©, j’ai entendu : « Connard, t’en fais pas, c’est nous qui la payons ta grosse bagnole. Â» Moi je rigolais, parce que j’avais vu qui Ă©tait lĂ , et je me disais que quand je sortirais, si je sortais, je crierai un peu sur ceux qui m’avaient insultĂ© ! J’ai fait un appel de phares, les policiers m’ont ouvert, ils se sont poussĂ©s, et je suis entrĂ© dans le chantier. J’ai fait deux kilomĂštres Ă  l’intĂ©rieur ! Quand je suis arrivĂ© lĂ -haut, ils m’ont arrĂȘtĂ©, les blindĂ©s sont arrivĂ©s, parce qu’évidemment de lĂ -haut ils ont vu cette voiture, et ils se sont dit : « Mais qui c’est, nous n’attendons personne Â», et ils ont demandĂ© aux autres qui c’était et ils leur ont rĂ©pondu : « Nous n’avons pas contrĂŽlĂ©, c’est un 4X4, on croyait que c’était l’ingĂ©nieur. Â» Quand aprĂšs ils ont dĂ©couvert que c’était moi, celui qui faisait le contrĂŽle a dit : « Mais quelle galĂšre, putain, comment on va faire maintenant pour justifier d’avoir Dame-jeanne lĂ -dedans, et que c’est nous qui l’ayons fait rentrer ? Â» Ils ont essayĂ© de camoufler la chose. Mais entre eux, ça a Ă©tĂ© la pagaille. Alors pour Ă©touffer l’affaire, ils se sont dit : « Si on le faisait sortir sans faire trop de bruit, ça nous arrangerait… Â» Si cette chose-lĂ  se sait dans leur milieu… C’est sorti dans deux journaux : « Un activiste No TAV est entrĂ© dans le chantier Â», comme si c’était une chose naturelle. Alors le sĂ©nateur 5 Ă©toiles [5] de la vallĂ©e, quand il a lu ça, il a posĂ© Ă  l’assemblĂ©e cette question, en disant que ces militaires-lĂ  ne servent Ă  rien. C’est aussi la preuve qu’un activiste, s’il s’habille bien, peut violer la zone rouge et entrer dans le chantier, ça aurait pu ĂȘtre un terroriste avec une bombe pour miner leur tunnel !

Mais moi je savais dĂ©jĂ  qu’ils Ă©taient dĂ©cĂ©rĂ©brĂ©s, parce que cet Ă©tĂ©, et aussi l’étĂ© d’avant, je suis allĂ© au chantier avec mon fourgon, celui que j’utilise pour le travail, avec ma femme. Je lui ai dit : « Marinella, maintenant je vais te montrer une chose que tu ne croiras jamais. Â» J’arrive devant le chantier et je demande une information Ă  la police, comme si j’étais perdu : « Excusez-moi, j’ai besoin d’une information, pourriez-vous me dire, on m’a dit qu’il y avait un raccourci, un tunnel pour aller en France, vous sauriez me dire oĂč il est ? Â» Et vous savez ce que m’ont dit ces militaires ? « Moi, pour dire vrai je ne sais rien sur cette route, ce tunnel, ce raccourci pour la France. Â» Je me suis tournĂ© vers ma femme et je lui ai dit : « Tu as vu ce dialogue. Â» Alors ces jeunes militaires m’ont dit : « Attendez un instant, on va demander Ă  nos collĂšgues, parce qu’on est lĂ  depuis peu mais eux ils doivent savoir Â», ils demandent aux autres militaires, ils Ă©taient dix ou quinze : « Toi tu sais, le monsieur dit qu’il y a une route pour aller en France, un raccourci, un tunnel Â», et tous ces militaires disaient : « Moi je ne sais pas, je ne sais pas du tout, toi tu sais ? Â» Je regarde ma femme : « Tu as vu le niveau, ils ne comprennent mĂȘme pas que je me fous de leur gueule. Â» Alors je leur ai dit : « Vous ne servez mĂȘme pas de bureau d’information, vous ne valez vraiment rien ! Â» AprĂšs ils ont compris que je me moquais d’eux, parce que j’ai fait marche arriĂšre et je suis entrĂ© dans le camping No TAV juste devant la centrale. Ils Ă©taient ridiculisĂ©s.

Un jour, aprĂšs cette histoire, une journaliste est venue et elle a fait une interview, dans les bois, de nuit. Elle m’a posĂ© une question trĂšs intĂ©ressante : « Mais comment es-tu devenu un No TAV, on ne naĂźt pas No TAV ? Â» Et ma rĂ©ponse a Ă©tĂ© : c’est parce que je participais Ă  une manifestation organisĂ©e, autorisĂ©e, c’est un droit constitutionnel de rejoindre une manifestation, et je n’y aurais jamais cru si je ne l’avais pas vu de mes yeux. J’étais Ă  cĂŽtĂ© de ma femme, on avait les mains en l’air comme ça, tous les policiers Ă©taient alignĂ©s devant leurs jeeps. Moi j’y Ă©tais juste allĂ© pour voir cette militarisation. Ma femme, mon neveu et moi on Ă©tait dans les premiers rangs Ă  regarder ça, et je me disais : « Mais bordel c’est quoi ce chantier avec tous ces policiers ! Â» Quatre jeunes se sont approchĂ©s des grilles en criant des slogans : « Bas les pattes de la vallĂ©e Â», « Rentrez chez vous Â», « Esclaves de l’État Â». Ça ne mettait pas la police en danger physiquement, c’était des slogans, mais ils ont attaquĂ© avec le canon Ă  eau pour Ă©loigner les jeunes de la grille. Ma femme, qui est toute ma vie, c’est une femme trĂšs forte, mais elle a un problĂšme, elle est asthmatique, elle doit prendre de la ventoline et moi qui me sens si fort, j’ai cru mourir, parce que quand ils ont lancĂ© l’eau sur les jeunes, ma femme a fait : « Ă‰loignons-nous, ils nous arrosent Â», et ils nous ont tirĂ© dessus, Ă  hauteur d’homme, Ă  tir tendu. Il y a eu ce boum, ils nous touchaient. Je n’avais jamais vu le CS, le gaz, c’était la premiĂšre fois, il y a trois ans, le 3 juillet 2011. Je me suis retrouvĂ© dans ce nuage de gaz, je l’ai respirĂ©, j’ai pris une inspiration, et j’ai vraiment pensĂ© : je n’espĂšre mĂȘme pas me sauver mais plutĂŽt mourir tout de suite. Alors je me suis enfui pour trouver de l’air, j’ai fait quelques pas et j’ai eu honte d’exister, parce que j’ai pensĂ© : « Merde, mais oĂč je suis en train d’aller, il y a ma femme lĂ  et je ne la vois plus. Â» Alors j’ai pensĂ© : « Si moi qui me sens fort, je me sens si mal, comment doit se sentir ma femme ? Â» Alors je ne me suis plus enfui, je l’ai cherchĂ©e dans ce nuage blanc, et je l’ai trouvĂ©e par terre qui vomissait, ça m’a mis dans une rage telle que si j’avais eu une bombe grande comme ça je l’aurais lancĂ©e sur eux et moi avec. Alors aprĂšs j’ai jetĂ© toutes les pierres qu’il y avait en Clarea [6], jusqu’à ce j’aie trop mal Ă  l’épaule. La rage, tu comprends. AprĂšs j’ai compris Ă  quoi servaient les pierres, elles leur servent Ă  eux, pour justifier leur militarisation, et nous on est les terroristes. Quand je suis arrivĂ© Ă  la maison le soir, ma belle-mĂšre nous a dit qu’on Ă©tait des petits voyous parce qu’on avait jetĂ© des pierres Ă  la police. Ma femme lui a dit : « Maman, j’ai risquĂ© de mourir, nous n’avions rien fait, la police nous a tirĂ© dessus. Â» Dans ma vie, je pensais que si quelqu’un me tirerait un jour dessus ce serait la mafia, un criminel. Mais la police… Moi je croyais que la police nous dĂ©fendait de la criminalitĂ©, ils sont payĂ©s pour ça. Et non, maintenant la police m’a tirĂ© dessus, une certitude s’est envolĂ©e et depuis ce jour j’ai compris qu’il y a quelque chose qui ne va pas dans ce systĂšme. J’ai ouvert les yeux, et je suis sorti de ce grand thĂ©Ăątre que le systĂšme fabrique. J’ai pu le faire parce que je suis descendu dans la rue. Les No TAV sont la partie la plus propre de l’Italie, pas parce qu’on est No TAV, mais parce qu’on est contre le systĂšme marchand qui organise tout ça. Et on donnera notre soutien Ă  tous ceux qui se mettront en lutte.

C’est pas trop difficile de conjuguer la lutte No TAV et ton travail sur les marchĂ©s ?

Je t’explique. C’est clair qu’on a une vie personnelle, mais toutes mes ressources physiques, mentales, je les reverse Ă  part Ă©gale pour nourrir ma famille, et pour aider des gens, et mon engagement c’est de me battre contre ce truc-lĂ , pour une raison trĂšs simple : parce que je suis en train de me soigner d’un cancer. J’ai Ă©tĂ© opĂ©rĂ© en 2014 et ils ont dĂ©couvert un cancer, mais je suis un vrai sanglier, je suis increvable, pour me tuer ils devront me tirer dessus Ă  la chevrotine. Ma femme, en 2013, a eu elle aussi une tumeur. Mais on est trois dans la famille : moi, ma femme et notre fille de 28 ans. S’ils veulent qu’elle aussi tombe malade pour faire le compte, qu’ils me le disent. Ils dĂ©placent des millions de mĂštres cubes de remblai qui contient des matĂ©riaux que nous appelons problĂ©matiques (dedans il y a de l’amiante, de tout) et juste pour un petit tunnel exploratoire. Ils disent qu’ils n’ont rien trouvĂ© de dangereux, mais je n’ai plus confiance dans les donnĂ©es du gouvernement, parce qu’ils mentent sur les paramĂštres, sur tout, ils n’ont plus honte de rien. Alors moi je suis un pĂšre qui est en train de dĂ©fendre la santĂ© de sa fille, et je ne me rendrai jamais, parce que toutes mes ressources de temps, de persĂ©vĂ©rance, je les dĂ©die Ă  ça, je ne regarde plus la tĂ©lĂ©vision, je ne m’intĂ©resse plus au football, je n’ai plus Sky [7], parce que maintenant je fais partie du mouvement, je ne suis plus seulement un No TAV, je suis plus que ça, et c’est une victoire si aujourd’hui je convaincs une personne et que je rĂ©ussis Ă  lui ouvrir les yeux en faisant du catĂ©chisme, parce qu’on rĂ©ussira Ă  rĂ©veiller les endormis, mais nous n’avons pas les mĂ©dias, la tĂ©lĂ©, les journaux, donc je dĂ©die toutes mes ressources au mouvement. Mais ce n’est pas pour arrĂȘter la Lyon-Turin, parce que ça tout le monde a dĂ©jĂ  compris que c’était une arnaque.

Imagine-toi un chantier de millions de mĂštres cubes qui dure vingt ans avec les camions qui font des va-et-vient en dĂ©plaçant ce remblai dans une vallĂ©e qui a dĂ©jĂ  des problĂšmes de tumeurs. On a un pourcentage de cancers important, parce que cette montagne contient de l’amiante, ce sont des montagnes amiantifĂšres. Dans les annĂ©es 50, on est devenus exportateurs d’amiante, aujourd’hui on sait que c’est dangereux, alors avec l’action du vent, ce n’est plus cette zone saine que l’on imaginait avant, mais on y vit, alors on dit : « Ne percez pas sinon ce sera pire ! Â» Ils s’en foutent, c’est pour le business, le business de la ’Ndrangheta. C’est elle qui est spĂ©cialisĂ©e dans les dĂ©placements de terre, et lĂ  il faut dĂ©placer 3 millions de mĂštres cubes de terre…

« Presidio Â» n’a pas de traduction en français, tu peux nous expliquer ce que c’est ?

Le presidio est important, parce que c’est une adresse pour se retrouver. Quand ils nous ont brĂ»lĂ© le troisiĂšme presidio, on Ă©tait tous malheureux, et moi j’ai dit : « Les presidi c’est pour avoir un toit, mais les vrais presidi sont dans notre cƓur, partout oĂč on est c’est un presidio. Un presidio c’est un bois, un chĂątaignier, parce que le presidio c’est nous. Â» Et s’ils pensaient nous Ă©liminer en brĂ»lant les presidi, ils se sont vraiment trompĂ©s de stratĂ©gie. S’ils veulent Ă©liminer le mouvement, ils devront nous brĂ»ler avec du napalm, nous, les gens, pas les presidi. Un presidio c’est bien si tu veux faire la fĂȘte, pour manger, mais le vrai presidio ne doit pas avoir de toit, ne doit pas avoir d’adresse, le presidio c’est nous quatre, lĂ , oĂč que nous soyons, si on a un cƓur qui bat et qu’on est contre le systĂšme. Le presidio c’est le ciel, c’est nous, et les presidi disparaĂźtront si notre envie de continuer Ă  nous battre disparaĂźt. Parce qu’à quoi ils servent les presidi, si tu n’as pas un cƓur vĂ©ritable qui a la volontĂ© de continuer Ă  battre ? On ne peut pas prĂ©tendre ĂȘtre tous des courageux, les meilleurs d’entre nous sont peut-ĂȘtre les pacifistes, je les apprĂ©cie tous comme ils sont, pourtant ils ne m’ont pas convaincu. Mais je ne juge pas, comme personne ne devrait juger, je dis : « Je ne m’énerve pas contre vous, il y a des situations oĂč on a besoin de gens, mais vous non plus ne vous Ă©nervez pas contre nous si on fait des choses plus dures. Â» Si nous on dĂ©cide de faire une vraie pression, clairement on ne verra pas les pacifistes, donc je ne vous juge pas, ne nous jugez pas.

Les dynamiques humaines sont trĂšs compliquĂ©es, mais l’unique problĂšme qu’on a eu dans le mouvement, c’est une dispute entre deux groupes. Je suis trĂšs Ă©nervĂ© par cette situation-lĂ , parce que le mouvement cherche Ă  dĂ©molir le systĂšme qui, avec toutes ses forces, n’a pas rĂ©ussi Ă  nous vaincre. Mais nous pouvons nous dĂ©truire de l’intĂ©rieur. Il y a eu des disputes entre les autonomes et les anarchistes, et moi je suis au milieu, parce qu’il y a quelques annĂ©es je n’étais rien, j’étais un ectoplasme, un fantĂŽme. Alors aujourd’hui, qu’est-ce que je suis ? Un activiste No TAV, mais pas seulement No TAV, contre le systĂšme, toujours. Mais quand je fais les choses, comme une marche pacifique ou un assaut au chantier, on fait un appel, si vous trois vous arrivez, je ne veux pas savoir si vous ĂȘtes anarchistes ou autonomes – bon, ça ne me plairait pas d’ĂȘtre Ă  cĂŽtĂ© d’un fasciste – pour moi que tu sois l’un ou l’autre, je m’en fiche, on est en train de faire quelque chose ensemble. Au contraire, eux, pour une hostilitĂ© d’appartenance, pour faire groupe… C’est une erreur parce que justement le systĂšme a besoin de cette division. Et une dispute que tu pourrais rĂ©gler dans une assemblĂ©e, face Ă  face, avec internet ça provoque un cataclysme. C’est parti d’une action : il y a un groupe Ă  Bologne qui a incendiĂ© des cĂąbles, des fibres optiques, et ça a crĂ©Ă© un peu d’agitation. AprĂšs, un autre groupe qui ne revendiquait pas ce truc-lĂ  a dit : « Vous avez fait du mal parce que c’est la pĂ©riode de NoĂ«l, la ligne du pendulaire a Ă©tĂ© bloquĂ©e et beaucoup de gens ont eu du mal Ă  se dĂ©placer. Â» Les anarchistes, eux, ils soutiennent toujours le sabotage. Et ces deux groupes se sont Ă©pinglĂ©s Ă  propos de cette action, « Il fallait la faire, il ne fallait pas la faire, etc. Â». Mais si nous avons dit que le sabotage est une forme civile de contestation – et ça a mis deux ans pour dire ça – sans faire de mal aux ĂȘtres vivants, et un ĂȘtre vivant, ça veut dire aussi une petite souris, on est Ă©cologistes, on est des dĂ©fenseurs des animaux, mais un camion on peut le brĂ»ler, frapper la grande vitesse, on peut le faire, si quelqu’un l’a fait et s’est trompĂ© dans le timing, c’est pardonnable.

Quand j’ai fait une intervention dans l’assemblĂ©e, j’ai dit : « Je suis Ă©nervĂ© Ă  mort contre ceux qui ont fait ce sabotage Ă  Bologne, parce qu’ils ne m’ont pas appelĂ©, ils ont fait une belle chose, et ils ne m’ont pas dit de venir la faire avec eux ! Â» C’était une maniĂšre de dire : « Oh, mais qu’est-ce que j’en ai Ă  foutre qui l’a fait, ce qui m’embĂȘte c’est que pour une chose aussi belle ils ne m’aient pas invitĂ© ! Â» J’ai dĂ» parler avec ceux d’Aska [8] : « Mais arrĂȘtez de critiquer cette action ! Â» Seulement tout ça s’est retrouvĂ© sur internet, ces disputes entre les autonomes et les anarchistes, et ils ont apportĂ© dans le mouvement No TAV leurs embrouilles qui existent depuis toujours. On ne doit pas se battre Ă  l’intĂ©rieur du mouvement, le mouvement est tellement plus grand que les misĂšres humaines, c’est une erreur trĂšs grave. Mais s’ils ne comprennent pas ça, parce qu’ils se sentent plus beaux en appartenant Ă  ce groupe, non ! Pour moi les gens s’ils sont beaux, ça se juge Ă  leur comportement, pas Ă  leur appartenance Ă  un groupe. Il faut se dĂ©pouiller de ces dynamiques d’appartenance Ă  des groupes qui s’affrontent. Parce que tu devras dĂ©montrer, toi personne physique et unique, si tu es une belle personne, par ta gĂ©nĂ©rositĂ©, etc. pas parce que tu fais partie d’un groupe. Que tu fasses partie d’un groupe, je m’en fiche ! Parce que devant les policiers il y aura des belles personnes et aussi des merdes. Ça a Ă©tĂ© un peu embĂȘtant tout ça, ça a Ă©tĂ© ennuyeux. Maintenant moi, je ne cherche pas Ă  savoir qui a raison et qui a tort, ça n’a aucune importance. Bon, parce qu’on est deux vieux boucs, on se tape la tĂȘte, et pour une petite connerie de rien on pourrait finir notre vie chacun de notre cĂŽtĂ©, parce que je ne fais pas un pas en avant, et que tu ne fais pas un pas en avant, et pour une connerie on arrĂȘte d’ĂȘtre solidaires et d’ĂȘtre une force. Chacun chez soi. Ça ne va pas, ça. Alors si je sais que j’ai raison, c’est Ă  moi de faire un pas en avant, de dire : « Pardonne-moi, on ne s’est pas compris Â», c’est ce que devraient faire les gens qui ont un peu de bon sens. Parce que si c’est « Ă§a ou rien Â», c’est comme ça que sont les fascistes, CasaPound [9]. Mais ce sont des dynamiques de merde qui font partie des gens. Une chose est sĂ»re, si on veut porter atteinte Ă  un systĂšme marchand, on doit combattre, et on doit crĂ©er un ciment qui est l’affection, quand j’interagis avec les gens, je dois apprendre Ă  leur vouloir du bien.

Si tu arrives Ă  crĂ©er ça… Comme moi dans mon groupe, je me sens une puissance militaire, mĂȘme si nous n’avons pas d’armes, nos armes c’est nous, notre conviction. Mes camarades, je sais que si j’avais besoin, ils arriveraient lĂ  tout de suite comme je le ferais pour eux. Mon groupe c’est ça. Ce n’est pas un groupe, c’est pour s’organiser facilement. Par exemple, la semaine prochaine, il y a un appel pour aller Ă  notre presidio qui n’en est pas vraiment un, c’est un grand chĂątaignier centenaire, nos chaises ce sont des troncs qu’on a trouvĂ©s et mis lĂ  tout autour, au centre il y a une grande pierre oĂč on peut faire du feu, et on peut rester deux ou trois jours, avec un sac de couchage, au-dessus du chantier. Il s’appelle « L’inhospitalier Â». C’est mon presidio, celui qui me plaĂźt, parce qu’on est proches du chantier, et c’est la dĂ©monstration qu’on fera toujours pression sur le chantier. Parce que notre force n’est pas militaire, on ne veut pas jouer Ă  celui qui a la plus grosse ou la plus longue avec l’armĂ©e. Notre force, c’est la persĂ©vĂ©rance, la continuitĂ©, le fait de ne pas faire un pas en arriĂšre. Eux ils se disent qu’on va rentrer chez nous Ă  cause des militaires, vous savez, la « pacification Â», et ils n’ont rien compris. Comme si nous, ces annĂ©es de lutte, on pouvait les vendre pour 120.000 euros ! Et eux ils disent : « Payez cette somme pour le procĂšs des 53, nous on se retire en tant que partie civile, mais vous vous rentrez Ă  la maison, fini le mouvement Â». Une rĂ©ponse immĂ©diate c’est de dire : « Rentrez-vous dans le crĂąne que vous devrez nous supporter toute la vie, parce que nous on est en train d’apprendre Ă  nos enfants Ă  lutter. Â» C’est une rĂ©ponse.

Comment tu fais avec ta fille, tu lui as donnĂ© une Ă©ducation No TAV ?

Ma fille c’est ma vie, mais elle est un produit de la sociĂ©tĂ© moderne, parce que j’ai eu cette prise de conscience il n’y a pas longtemps, je ne suis pas un activiste depuis vingt ans… Donc elle est encore le produit de celui que j’étais avant, elle a dĂ©jĂ  commencĂ© Ă  comprendre, mais c’est difficile d’extirper 25 ans de vie. Elle a fait miss Italie parce que c’est une belle fille, elle travaille pour la Juventus, au stade, elle est hĂŽtesse. C’est un travail propre, Ă©thique, mais sur le mode du paraĂźtre. Les celerini viennent au stade pour faire le service d’ordre, et ils savent que c’est ma fille, la fille de Dame-jeanne molotov, et la semaine derniĂšre, quand ils l’ont vue avec son tailleur gris de la Juventus, en train de placer les gens, l’un d’entre eux lui a dit : « Avane, ton pĂšre nous a fait passer pour des cons Ă  Chiomonte ! Â» C’était un de ceux qui Ă©taient lĂ -bas quand je suis rentrĂ© dans le chantier avec ma voiture. Mais ma fille n’était pas au courant, alors quand elle est arrivĂ©e Ă  la maison, elle m’a dit : « Papa, qu’est-ce qui s’est passĂ© ? Ils m’ont dit que mon pĂšre les avait fait passer pour des cons. Â»

Hier soir Ă  l’apĂ©ritif, il y avait le chef de la DIGOS, celui qui m’a donnĂ© des coups de pied un jour, alors que j’étais par terre en train de faire de la rĂ©sistance passive. Normalement ils doivent te porter plus loin, pas te taper. Alors hier je lui ai dit : « Tu n’es pas un homme, parce que si tu Ă©tais un homme, tu te rendrais compte de tes responsabilitĂ©s, parce que mĂȘme Ă  un chien on ne donne pas de coups de pied. Â» Lui il m’a dit : « C’est pas vrai que je t’ai donnĂ© des coups de pied. Â» Alors je lui ai dit : « Tu es aussi un menteur, alors. Â» Et lĂ  il m’a dit : « Je porte plainte pour diffamation. Â» Je lui ai rĂ©pondu : « Que tu portes plainte contre moi c’est un honneur. Â» Il la fera sa plainte, mais moi j’en ai dĂ©jĂ  sept, alors ça fera un chiffre pair.

Pour quelles raisons tu as ces inculpations ?

La raison, c’est que je ne suis plus un jeune homme, je n’arrive pas Ă  m’enfuir rapidement, et ils m’ont attrapĂ©. Les jeunes Ă©taient allĂ©s sur l’autoroute Ă  Chianocco, c’était pas coordonnĂ©, c’était aprĂšs la condamnation des 53. Mais ce soir-lĂ , on ne devait pas bloquer, parce que c’était aussi le moment du procĂšs des quatre jeunes, et les avocats avaient dit : « Ne foutez pas le bordel parce qu’on va demander l’assignation Ă  domicile. Â» C’était l’idĂ©e, mais tu sais comment c’est, dans les luttes populaires, nous n’avons pas de gĂ©nĂ©ral qui nous dit : « On ne fait pas ça Â», on est tous gĂ©nĂ©raux et tous soldats. Donc une action spontanĂ©e, ça peut arriver, quelques jeunes, un peu plus entreprenants, s’éclipsent et vont faire un truc. Je me suis donc retrouvĂ© avec les jeunes qui s’enfuyaient, mais deux groupes de policiers sont arrivĂ©s en tapant sur leurs boucliers, les autres s’en allaient rapidement, ce sont des jeunes de vingt ans, ils courent comme des liĂšvres ! Moi j’étais sur la bretelle d’accĂšs au-dessus, et j’entends « On y va, on y va ! Â» Devant moi j’avais sept ou huit mĂštres de vide, et derriĂšre la police. Il y avait une grille avec un prĂ© derriĂšre, elle Ă©tait haute et elle n’était pas vraiment attachĂ©e en haut, quand tu l’attrapais, elle se penchait et tu ne pouvais pas grimper. Alors j’ai essayĂ© de tirer en dessous mais la grille est faite de maniĂšre Ă  empĂȘcher le passage des sangliers, avec du ciment. Heureusement, j’avais une veste Ă©paisse, je me suis couvert le visage et quand ils m’ont donnĂ© des coups de matraque, ça a un peu amorti. Mais qu’est-ce que j’avais fait, moi ? Rien, j’avais regardĂ© les jeunes pour voir ce qui se passait. Ce jour-lĂ  je suis rentrĂ© Ă  la maison avec « rĂ©sistance aggravĂ©e Ă  un officier de la force publique Â». OĂč elle est la rĂ©sistance ? J’ai juste protĂ©gĂ© mon visage, c’est de la rĂ©sistance, ça ? Puis « explosion et incendie Â», parce que les jeunes avaient quelques pĂ©tards, puis trois autres motifs encore. C’est un thĂ©Ăątre de rĂ©pression. Le jour oĂč j’irai devant le juge, mon discours sera celui-ci : « Je ne demande pas la clĂ©mence, je demande seulement la justice, donc tu te dĂ©pĂȘches de faire ce thĂ©Ăątre de la Madone parce que je voudrais m’en aller le plus vite possible car j’ai un autre blocage de route Ă  faire. Â»

Ce jour-lĂ , ils m’ont attrapĂ© parce que je ne suis pas arrivĂ© Ă  courir assez vite. Mais patience, c’est une limite, la limite des jambes, mais l’important c’est qu’on ne perde pas la volontĂ© de continuer Ă  faire des choses. Parce que c’est sĂ»r que si on prend peur et qu’on ne fait plus de rĂ©sistance active, seulement de la rĂ©sistance passive, le mouvement perd de la force. Alors malheureusement des plaintes on en prendra encore, c’est sĂ»r, et moi par mon caractĂšre, je ne veux pas dĂ©lĂ©guer les actions aux autres, je veux y ĂȘtre, et tout le monde devrait ĂȘtre comme ça, car si on n’a pas peur de l’inculpation, ils ne peuvent pas nous inculper, si on est nombreux face Ă  leur systĂšme de rĂ©pression, comment ils peuvent faire pour arrĂȘter mille personnes en un soir ? OĂč ils les mettent ? Avec quels chefs d’inculpation ? Eux ils en veulent dix, vingt, mais si il y en a mille… La force des mouvementistes c’est de ne pas avoir peur d’aller au violon, parce que plus on est, plus on est une force, et plus ils ont des difficultĂ©s Ă  justifier cette rĂ©pression de masse devant l’opinion publique.

Mais tu n’as pas peur pour ta maison ou pour ta belle voiture ?

Je te dis une chose : si un jour ils essayent de me prendre la maison, je l’ai dĂ©jĂ  dit en assemblĂ©e oĂč je sais que la prĂ©fecture nous Ă©coute, je m’appelle Emilio, je suis inscrit aux impĂŽts, je ne suis pas incognito, ce que j’ai dit dans ma vie je le maintiens, toujours, en bien et en mal, s’ils pensent venir me prendre la maison, je le dĂ©clare Ă  la presse, s’ils viennent dans la cour pour prendre la propriĂ©tĂ©, je tire, mais pas cachĂ© dans l’obscuritĂ©. Puis j’irai en prison la tĂȘte haute, parce que je mourrais de honte si j’allais en prison pour avoir volĂ© de l’argent Ă  une vieille dame, mais pour dĂ©fendre tes idĂ©aux, tu dois te battre Ă  l’extrĂȘme. Donc j’estime que le logement est un droit constitutionnel, ma maison, je l’ai construite avec le fruit de mon travail, c’est le toit de ma fille, s’ils pensent qu’ils peuvent me faire cette oppression, ils se trompent. Parce que oui, la maison ils la prendront, mais je me procurerai une arme, et celui qui entre dans la cour est prĂ©venu, il paiera pour tout le monde. Sinon on est dans les mains de ce systĂšme marchand. Je ne peux pas le permettre.

Dans une lutte dure, sans peur, tu dois te battre aussi pour ces principes. Alors eux ils ont les armes de l’oppression, et s’ils veulent me prendre la maison, je ne demanderai pas que le mouvement me paie les frais, je l’ai dĂ©jĂ  dit, je suis contre la rĂ©colte de fonds pour payer l’État qui se dĂ©clare partie civile, mais je donne mon soutien Ă  celui qui pense autrement. Je ne suis pas d’accord, mais ça me va bien cette rĂ©colte de fonds, cependant j’ai dit mon idĂ©e, si nos RĂ©sistants savaient que nous faisions une rĂ©colte de fonds pour payer l’État, ils se retourneraient dans leur tombe. Mais si l’idĂ©e c’est qu’on doit suivre la voie bureaucratique, lĂ©gale, alors on fait la rĂ©colte de fonds, j’aiderai. Par contre si moi je devais en avoir besoin, je ne prendrais pas un euro dans cette caisse commune, parce que mes responsabilitĂ©s sont les miennes, en tant que personne physique. La solidaritĂ© est dĂ©jĂ  trĂšs importante dans le simple fait de ne pas se sentir seul, il y a une communautĂ© trĂšs agrĂ©gĂ©e qui vaut dĂ©jĂ  un patrimoine, nous sommes le futur. Comme communautĂ©, j’estime que c’est le futur, parce que si ce pays fait dĂ©faut comme la GrĂšce, nous on est dĂ©jĂ  en avance sur le dĂ©sastre Ă©conomique, parce qu’on est une communautĂ©, on se soutient, on ne laisse personne derriĂšre. Nos presidi, les campings… il y a dĂ©jĂ  cette forme d’agrĂ©gation, de soutien. Ça vaut un patrimoine, parce que je pense Ă  tous ces gens avec leurs petits salaires, leurs petites retraites, et qui ne soutiennent pas la lutte, si le systĂšme s’effondre, ils se retrouveront dĂ©sespĂ©rĂ©s sans aucun soutien, parce que s’ils ne parlaient pas avec leur voisin, le jour oĂč ils seront dans le besoin et qu’ils iront sonner chez lui pour demander de l’aide, ils se retrouveront devant une porte fermĂ©e. Nous on essaie dĂ©jĂ , parce que nos petites ressources on sait les partager, on sait coexister.

Il y a eu des discussions dans le mouvement autour du paiement des amendes ?

Oui, diffĂ©rentes idĂ©es, certains demandaient si on pourrait ne pas payer mais faire Ă  la place des travaux d’intĂ©rĂȘt gĂ©nĂ©ral, mais ce n’est pas possible. Puis les anarchistes ne veulent pas payer parce que c’est de l’argent qui va aux policiers. Eux dĂšs qu’ils tombent, dĂšs qu’il se font mal quelque part, ils disent que c’est nous qui les avons blessĂ©s, c’est pour se faire de l’argent, et les manifestants arrĂȘtĂ©s doivent payer ces policiers « blessĂ©s Â», donc les anarchistes sont contre. Mais les autonomes disent qu’on ne peut pas laisser des gens derriĂšre, parce que les amendes sont Ă  payer solidairement dans les groupes. Si tu ne paies pas, tu mets les autres dans l’embarras. On a trouvĂ© juste d’aider les gens qui ont quelque chose Ă  perdre et qui doivent payer ou perdre leur maison, mais comment les aider si ce n’est en payant l’amende ? Alors le mouvement est en train de s’interroger, on a dĂ©jĂ  fait quatre ou cinq assemblĂ©es, mais on n’a pas tranchĂ©.

Pour l’instant, on dit qu’on va payer et on a le temps, mais s’ils devaient vraiment prendre les maisons des gens, on chercherait l’argent, on l’a dĂ©jĂ  fait. Il y a dĂ©jĂ  eu une rĂ©colte de fonds, de peut-ĂȘtre 300.000 euros, pour Alberto, une mairesse et un troisiĂšme, c’était beau de voir cette solidaritĂ©, non pas nationale mais internationale. Il y a des gens qui ont envoyĂ© dix euros de l’autre cĂŽtĂ© de l’ocĂ©an. Ce soir je ne vais pas manger la pizza, je donne ces sous, ça veut dire que ce sont dix euros qui viennent de quelqu’un qui a des problĂšmes, ce ne sont pas mille euros de celui qui a les moyens, c’est le geste qui est beau. Ça montre que le mouvement a du soutien, et beaucoup de luttes se rĂ©fĂšrent Ă  notre mouvement, donc nous ne devons pas briser cet espoir, mĂȘme si on ne peut pas prĂ©voir tout ce qui advient dans un mouvement, parce qu’il y a aussi les dynamiques de misĂšre humaine. Le mouvement a une raison d’exister, il est dĂ©jĂ  presque un drapeau qui s’agite, un espoir pour ce pays, s’il ne flotte plus, ça veut dire qu’on s’est rendus, que le systĂšme a gagnĂ©, qu’il a fait de nous ce qu’il voulait, comme des moutons. Un des devoirs du mouvement c’est de ne pas se disloquer, c’est pour ça que j’y crois, et je suis sĂ»r que je serai le dernier, je ne me rendrai jamais, je ferai comme le Japonais sur son rocher qui ne savait pas que la guerre Ă©tait finie depuis vingt ans, car personne ne l’avait averti.

Il t’arrive de voyager pour aller parler de la lutte, pour dĂ©montrer la solidaritĂ© du No TAV Ă  d’autres mouvements ?

La semaine derniĂšre, je suis allĂ© en Sicile pour une lutte importante qui s’appelle No M.U.O.S [10]. et je leur ai exposĂ© nos idĂ©es. Il y avait les femmes No M.U.O.S. – il y a un comitĂ© de 700 mĂšres qui se battent pour la santĂ© de leurs enfants, parce que ces implantations sont dangereuses – puis il y avait les maires qui s’étaient attribuĂ©s cette victoire, alors que le mouvement No M.U.O.S. n’est pas fait par les maires, c’est un mouvement de la base, des gens, mais comme il y a une victoire, les politiques se l’attribuent, pour leur visibilitĂ©. Moi j’ai dit aux maires : « Souvenez-vous que c’est de ces gens que vous devez prendre soin, parce que ce sont les meilleures personnes que vous avez, ce sont des gens qui se battent pour des principes, ça ce sont les gens que vous devez aider. Ils demandent des centres de soin, et le premier mandat que vous avez, c’est de dĂ©fendre la santĂ© publique, donc si quelqu’un veut polluer les personnes de vos communes, vous ne devez pas vous prĂ©occuper des ordres des partis, tu es maire d’un village, tu n’as rien Ă  voir avec la grande politique, tu dois dĂ©fendre celui qui subit les problĂšmes. Â» Donc le dogme du nombre doit finir, ils sont minoritaires, mais un seul de ceux qui sont lĂ  vaut mille de ces endormis qui restent Ă  la maison. Parce que ceux-lĂ  croĂźtront en nombre. Eux ils vont rĂ©veiller les endormis, alors qu’un endormi ne rĂ©ussira jamais Ă  changer quelqu’un en activiste.

Pourquoi on te surnomme « Dame-jeanne molotov Â» ?

On m’appelle Dame-jeanne molotov, mais je n’ai jamais pensĂ© faire de mal Ă  des ĂȘtres vivants, je ne fume pas et je n’ai jamais eu de briquet, on ne m’appelle pas comme ça parce que je voudrais brĂ»ler le monde, mais parce que, en assemblĂ©e, quand on parlait de la Moretti – tu sais, la biĂšre, c’est comme ça qu’on appelle ici le petit cocktail molotov – j’ai dit : « Pour le mal qu’ils sont en train de nous faire, c’est pas des Moretti mais des dames-jeannes molotov qu’on devrait leur jeter ! Â» Vu qu’on est la terre des dames-jeannes. Puis il a suffi qu’une camarade mĂ©ritante dise quand elle m’a revu : « Salut Dame-jeanne molotov ! Â» Et c’est devenu mon surnom. Moi j’ai dĂ©cidĂ© quoi faire de ma vie : lutter, pour ce mouvement qui est aussi le futur. Donc je suis fier de m’appeler Dame-jeanne molotov, mĂȘme si je ne veux pas faire la guerre aux bellicistes, nous ne sommes pas l’armĂ©e, nous sommes le peuple qui a ouvert les yeux et veut se rebeller, en en payant les consĂ©quences, parce que nous savons que l’ennemi est trĂšs fort, qu’il a des armes, qu’il s’est construit les fortins, la magistrature, les mĂ©dias, les fausses lois, mais nous on met notre barricade de bois, de paperasses – parce qu’on a aussi des gens qui font ça. C’est humain de se coucher par terre devant eux, tu prendras quelques coups de pied de ces merdes de DIGOS qui font un travail infĂąme, qui dĂ©fendent les trente deniers de Judas, ils pourraient dĂ©serter, mais ils dĂ©fendent ces trente deniers, leur paie, ils matraquent le peuple pour dĂ©fendre un chantier qui est un vol Ă  la collectivitĂ©. Moi je pensais que la justice avait un sens, alors qu’en fait ils font le guet. Mon pĂšre m’a appris que lĂ  oĂč il y a un vol, il y a aussi celui qui fait le guet. Et la police est en train de faire le guet. Toi, le policier, tu suis des ordres, et tu crois que je suis Ă  ta merci. Moi, la seule Ă  qui j’ai donnĂ© des ordres, c’est Ă  ma mule, mais je ne l’ai jamais entendue s’en vanter ! Tu trouves ça normal de m’arrĂȘter quatorze fois par semaine ? Tu trouves ça normal de faire des contrĂŽles d’identitĂ© dans un bois ? Un bois c’est Ă  la collectivitĂ©, c’est lĂ  oĂč les gens sont le plus libres.

Un jour je m’étais coupĂ© le doigt, le majeur, j’avais une grosse poupĂ©e avec une attelle, et j’avais Ă©crit dessus « No TAV Â». Alors ils m’arrĂȘtent : « papiers Â», on Ă©tait quatre dans la voiture, il y avait quatre ou cinq blindĂ©s avec les gyrophares qui tournaient. « Pourquoi vous nous arrĂȘtez ? Â» « Vous allez Ă  la manifestation, etc. Â». Moi je lui parlais avec mon doigt levĂ©, No TAV, et ce commandant me dit : « Vous pouvez baisser votre doigt s’il vous plaĂźt Â», moi je l’ai regardĂ© et je lui ai dit : « Je prĂ©sume que parmi vos multiples diplĂŽmes, il n’y a pas celui de mĂ©decine, je ne vous considĂšre pas non plus comme mon mĂ©decin, donc faites comme moi, supportez-le. Parce que si je baisse le doigt, ça me fait mal, donc je le lĂšve, et vous supportez. Â» Il faut les mettre dans une situation de malaise, plutĂŽt que d’ĂȘtre apeurĂ©. « Rendez-leur les papiers ! Â» Et on est partis. Ils me considĂšrent comme un casse-couille, parce que quand je suis entre leurs mains, je parle, je parle, je parle…



COURTE CHRONOLOGIE DE LA LUTTE NO-TAV

À l’aube des annĂ©es quatre-vingt dix, les habitants de la Val Susa apprennent qu’ils sont un « maillon manquant Â» sur le « corridor 5 Â», un projet de connexion entre les lignes TGV reliant Lisbonne Ă  Kiev. Sur le tronçon Lyon-Turin, le projet implique le percement d’un tunnel de 57 km reliant la vallĂ©e de Susa Ă  celle de la Maurienne.

1990 / 2002 – Les prĂ©mices de la lutte

À partir de 1991, un important travail d’information sur les mĂ©faits du TAV est rĂ©alisĂ© dans la vallĂ©e. GrĂące Ă  celui-ci et Ă  la forte implication des maires, dĂšs 1996 les manifestants No TAV se comptent par milliers. En 1996-1997, une premiĂšre sĂ©rie de sabotages est menĂ©e contre du matĂ©riel liĂ© au TAV, contre l’autoroute et des antennes relais. Au printemps 1998, trois personnes sont arrĂȘtĂ©es sous rĂ©gime antiterroriste pour ces actes, deux d’entre elles, Sole et Baleno, se suicident. Les accusations Ă  leur encontre s’écrouleront par la suite. À la fin des annĂ©es quatre-vingt dix, les premiers comitĂ©s No TAV sont crĂ©Ă©s et les campings estivaux commencent dans la vallĂ©e, et se poursuivent jusqu’à nos jours.

2003 / 2005 – Premiùres batailles populaires

DĂšs 2003 des initiatives No TAV prennent pour cible les premiers forages qui commencent dans la vallĂ©e. C’est Ă  cette occasion que les emblĂ©matiques presidi , ces cabanes occupant et dĂ©fendant les lieux des forages, commencent Ă  fleurir dans la vallĂ©e.

La bataille de Seghino : Le 30 octobre 2005, aprĂšs avoir rĂ©ussi Ă  empĂȘcher l’arrivĂ©e d’une foreuse, les No TAV nĂ©gocient le retrait des forces de l’ordre acculĂ©es. Mais Ă  la nuit, malgrĂ© la parole donnĂ©e, la foreuse est tout de mĂȘme installĂ©e. Le lendemain, les routes et les gares de la basse vallĂ©e sont bloquĂ©es par les manifestants. L’État italien place la zone oĂč travaille la foreuse sous occupation militaire.

La libre rĂ©publique de Venaus : Un mois plus tard, un presidio permanent est bĂąti Ă  Venaus oĂč doit commencer le chantier d’un tunnel d’exploration. Le lendemain matin, la police s’installe sur des terrains voisins et contrĂŽle les routes alentour. Le presidio reste cependant occupĂ©. Mais le 6 dĂ©cembre, les forces de l’ordre mĂšnent un raid nocturne causant de trĂšs nombreux blessĂ©s chez les No TAV. DĂšs le lendemain matin, les habitants bloquent l’autoroute, les nationales, la voie ferrĂ©e. Des barricades sont Ă©rigĂ©es partout jusque dans les plus petites rues des villages, et une grĂšve gĂ©nĂ©rale est dĂ©clenchĂ©e. Le 8 dĂ©cembre, un cortĂšge de 70.000 personnes conflue sur les terrains de Venaus d’oĂč elles chassent les troupes d’occupation.

2006 / 2010 – L’entracte

Suite Ă  cette incroyable victoire, le statu-quo sur le terrain va durer 5 ans durant lesquels le mouvement va continuer un travail de fond. En face, des tractations politiques sont entamĂ©es avec les Ă©lus de la vallĂ©e pour les Ă©loigner du mouvement. « L’observatoire Â» est crĂ©Ă© pour amĂ©nager le projet et proposer des compensations. Le projet est remaniĂ©, puis relancĂ© en 2010.

2010 / 2011 – L’empire contre-attaque

Une nouvelle campagne de sondages commence : 96 devaient ĂȘtre rĂ©alisĂ©s dont 36 dans la vallĂ©e, en rĂ©alitĂ© seuls cinq seront menĂ©s Ă  bien. La multiplication des lieux Ă  dĂ©fendre entraĂźne la multiplication des presidi . Le 22 mai 2011, les No TAV s’installent Ă  la Maddalena, le site oĂč doivent commencer les travaux. DerriĂšre les barricades la « Libre rĂ©publique de la Maddalena Â» voit le jour : campement, territoire autonome, espace de fĂȘtes et de dĂ©bat. Le 27 juin, 2500 policiers viennent mettre fin Ă  ces 35 journĂ©es inoubliables. Ils construisent rapidement un fortin dans lequel ils se barricadent. Le 3 juillet, 70.000 personnes tentent de reproduire l’exploit de Venaus et de reprendre la place, en vain. Jusqu’à la fin de l’annĂ©e, un nombre incalculable de marches, attaques et initiatives diverses maintiendront la pression sur ce qui n’est encore qu’un « non-chantier Â».

2012 – La vallĂ©e est partout

L’annĂ©e commence avec la rafle, le 26 janvier, d’une quarantaine de No TAV dans toute l’Italie ; l’opĂ©ration policiĂšre concerne les affrontements du 27 juin et du 3 juillet. La solidaritĂ© est immĂ©diate et massive. Le 25 fĂ©vrier, une manifestation de 75.000 personnes marche de Bussoleno Ă  Susa et affirme : « Nous sommes tous des black blocs ! Â» Deux jours plus tard, Ă  l’aube, pour Ă©tendre le pĂ©rimĂštre du chantier, la police attaque un presidio. C’est au cours des affrontements que Luca tombe foudroyĂ© en tentant d’échapper Ă  un policier qui voulait le dĂ©loger du pylĂŽne Ă©lectrique oĂč il s’était rĂ©fugiĂ©. ImmĂ©diatement, l’autoroute 21est occupĂ©e et de nombreuses barricades bloquent les axes de circulation de la vallĂ©e durant trois jours. De nombreuses actions de solidaritĂ© sont menĂ©es partout en Italie. Quelques jours plus tard, Luca sort du coma.

2013 / 2015 – Sabotages et procùs

Les procĂ©dures judiciaires se multiplient, un millier de procĂšs sont en cours contre des habitants de la Val Susa. Le 13 mai 2013, lors d’une attaque nocturne, un groupe parvient Ă  pĂ©nĂ©trer dans l’enceinte du chantier et Ă  incendier une gĂ©nĂ©ratrice. Jusqu’à l’automne 2013, de nombreux sabotages sont menĂ©s dans la Val Susa contre des entreprises participant au chantier du TAV. En dĂ©cembre 2013, puis en juillet 2014, sept personnes sont arrĂȘtĂ©es sous procĂ©dure anti-terroriste pour le sabotage de la nuit du 13 mai. L’assemblĂ©e No TAV revendique la pratique du sabotage, et plus particuliĂšrement celui-ci, au travers le slogan « cette nuit-lĂ  nous y Ă©tions tous ! Â» Une grande campagne de solidaritĂ© est menĂ©e dans toute l’Italie.

Les sept sont condamnés à des peines fluctuant entre 34 et 42 mois de prison. Les accusations de terrorisme sont abandonnées et ils sont placés en arrestation domiciliaire.

Courant dĂ©cembre 2014, des sabotages frappent les voies ferrĂ©es italiennes Ă  Bologne et Florence. Un mois plus tard, au cours du maxi-procĂšs pour les journĂ©es de 2011, 47 inculpĂ©s No TAV sont condamnĂ©s Ă  plus de 140 annĂ©es de prison et des centaines de milliers d’euros de dommages et intĂ©rĂȘts. La question de comment faire face Ă  cette pluie d’amendes et de condamnations devient un enjeu majeur du mouvement.




Source: Mars-infos.org