Novembre 21, 2022
Par Lundi matin
214 visites

4 novembre 2022. Après quatre ans de doctorat et deux ans de pandémie, la vie universitaire m’emmerde profondément. État d’esprit que tout thésard est condamné à expérimenter : une conviction soudaine que la Recherche est inutile, que les conférences ne servent à rien, qu’il n’y a virtuellement plus aucune différence entre l’éducation et l’entreprise. Et ne parlons même pas de la lente transformation des « intellectuels » en bureaucrates de la pensée – ou, comme le disait je-ne-sais-plus-qui, en tautologues organisés, car cela nous mènerait à enclencher une critique enflammée de la division du travail qui remettrait peu à peu en cause l’ensemble du mode de production avant d’émettre la conclusion que nous sommes irrémédiablement aliénés. Bref, j’ai eu des jours meilleurs. Jusqu’à ce que tombe la nouvelle qui va éclairer ma journée : Grégoire de Fournas, député-viticulteur du Rassemblement National, vient poliment de demander à son collègue LFI Carlos Martens Milongo de « retourner en Afrique [2] ». Avant de surenchérir dans l’intellect en précisant qu’il ne parlait pas de lui mais bien (ouf !) des bateaux passeurs de « migrants » dont la question était à l’ordre du jour. Sans être vraiment surpris d’entendre des propos racistes sortir de la bouche du membre d’un groupe intitulé « Renaissance », force est d’avouer que quelque chose dans l’affaire vient me chercher. Une sorte d’impression de déjà-vu qui me paraît entrer directement en contradiction avec la stupéfaction affichée par les membres de l’Hémicycle. Mais refusant de sombrer dans la rhétorique de l’ « émotion », et bien décidé à effectuer une analyse rationnelle de ce qui vient de se produire, j’entame la lecture d’un ouvrage fondamental : L’Idéologie raciste, de Colette Guillaumin.

D’abord Guillaumin, c’est une photographie sur Wikipédia. Un cliché en noir et blanc qui saisit la sociologue en pleine réflexion : traits fatigués, regard songeur, index de la main gauche posée sur les lèvres dénotant tous la perplexité. « Je pense que votre façon de voir les choses est stupide », semble-t-elle nous dire. Dans la perspective du racisme, cette stupidité est incontestablement profonde. Ce que tendrait à prouver le fait que les médias en traitent encore comme un « incident ». Une « maladresse [3] ». Une négligeable petite sortie à laquelle votre député fasciste peut éventuellement se laisser aller en Assemblée. On comprend d’ailleurs pourquoi les meurtres raciaux passent encore en France pour des « accidents » : tout comme pour les représentants parlementaires, cette rhétorique de l’ « erreur » relève pour la police du garde-fou éthique, de l’assurance morale que la finalité de ses actions – malgré les inévitables « bavures » – reste le bien-être du citoyen. Dans les deux cas, cette stratégie discursive dissimule la dimension constitutive du racisme au sein du système capitaliste. Au prix d’une petite séquence « émotion » et « défense des valeurs de la République », elle permet le maintien d’un statu quo indispensable à sa perpétuation. Importe alors de rappeler ce qu’est véritablement le racisme : une séparation implicite entre ceux qui peuvent vivre et ceux qui doivent mourir. Césaire et Fanon avaient déjà eu la délicatesse de nous en informer de cela [4]. Mais au génie littéraire du premier et à la froide lucidité du second, Guillaumin ajoute une sorte de profondeur historique qui fait du racisme un phénomène à proprement parler vertigineux et qui, comme je vais essayer de le montrer, nous oblige aussi bien à remettre en cause la « civilisation » que nous-mêmes.




Lire Guillaumin, c’est l’impression de se prendre une claque monstrueuse à propos d’une saloperie que l’on pensait connaître mais qui se révèle en fait beaucoup plus vicieuse que prévue – et qui, dans les faits, se révèle toujours plus puissante, comme nous l’ont encore récemment prouvé de Fournas, Meloni, Kristersson et tous leurs joyeux émules. Claque monstrueuse et toujours plus actuelle qui se résume selon moi à trois ou quatre grands postulats :

1. Le racisme est une idéologie

La thèse centrale. C’est cette caractéristique qui en fait « un phénomène inattaquable et sans cesse renaissant [5] ». Malgré son caractère évident, celle-ci possède pour une sociologue marxiste plusieurs implications. Premièrement, qu’il s’agit du système d’idées de la classe dominante. L’élection de Trump reste le meilleur exemple récent de la manière dont le racisme part des élites pour se diffuser peu à peu dans la société. Ce que nos commentateurs politiques nomment communément « populisme » mais qu’il serait plus juste de renommer « élitisme » pour saisir sa fonction essentielle de préservation de la fortune. Diviser pour mieux régner – ce principe, peut-être plus que tout autre, est à la base du racisme. Nous amenant directement au second aspect de cette idéologie, à savoir qu’elle constitue la « forme mentale que prennent certains rapports sociaux déterminés [6] ». Et dans un régime d’accumulation, quels sont-ils ? Comme nous l’ont appris l’esclavage puis le capitalisme, l’exploitation, l’objectification et la déshumanisation. « L’idéologie raciste résulte ainsi de (…) l’extension systématique des exploitations [7] ». Ou plutôt, il est le reflet idéel de ces exploitations, la vision du monde globale qui en résulte.

En écartant toute approche psychologique, Guillaumin présente le racisme (ici européen) comme un produit inattendu de la rencontre entre le Capital et la science. Chef-d’œuvre de généalogie, le premier chapitre consacré à l’ « Histoire de la race » nous rappelle à quel point ce problème est relativement nouveau [8]. Le terme de racisme n’existe ainsi que depuis 1930 [9]. Quant à la « race », celui-ci était très peu utilisé avant le XIXe siècle et constituait encore moins une façon unilatérale d’appréhender l’autre. Si l’on en trouve les prémisses dès le XVIIIe dans les travaux de Bougainvilliers, et au début du siècle suivant dans les courants du polygénisme et du darwinisme en Angleterre [10], les « justifications auxquelles recouraient les conduites que nous appelons aujourd’hui « racistes » » étaient [au Moyen-Âge] avant tout d’ordre religieux [11] » et en aucun cas scientifiques. La haine de l’ « autre » se fondait alors davantage sur des motifs confessionnels. L’idée d’un ordre transcendant incarné par Dieu aurait par ailleurs très longtemps sauvegardé le principe d’une similarité fondamentale entre les hommes. « Le seuil de l’hétérogénéité, ou de la racisation si l’on préfère employer ce terme moderne, se situait [alors] en deçà de l’appartenance (…) à la nature humaine [12] ». Rousseau concluait même cette logique en ramenant toute inégalité individuelle à une inégalité sociale [13]. Donc non seulement le racisme n’était pas théorisé comme un tout cohérent avant cette période, mais il relevait aussi très largement de positions marginales peu écoutées dans la société. « La perception de l’autre comme essentiellement différent », conclut Guillaumin, « n’existait pas en Europe avant le XIXe siècle [14] ».

Situation qui va changer avec le développement conjoint de la biologie et de l’anthropologie. Comme elle l’explique, c’est « grâce » à elles que le terme race « acquiert le sens de groupe humain en quittant le sens plus étroit de lignée [15] ». Une sympathique époque au cours de laquelle fleurissent aussi la plupart des termes chers aux racistes – sémite, sémitique, antisémite… – et qui ont pour effet d’attribuer les disparités sociales à des causes internes et physiques. « De l’ordre du physique à l’ordre du mental on va [commencer à] nouer des liens indissolubles [16] ». « Différence » dont découle peu à peu une classification qui va elle-même donner lieu à une hiérarchisation. L’ Essai sur l’inégalité des races humaines publié par Gobineau en 1854 ne fait donc que théoriser le crédo de toute une époque. Idem pour le grand humaniste Ernest Renan qui affirme que « la nature a fait une race d’ouvriers (…), la race chinoise », « une race de travailleur de la terre (…), le nègre » et « une race de maîtres et de soldats(…) la race européenne [17] ». Toutes ces belles pensées, et tant d’autres encore, témoigne de la « confusion entre le fait sociologique et le fait biologique qui marque les XIXe et XXe siècles [18] ». La brutalité économique des premiers temps du temps capitalisme industriel puis de la colonisation entérineront un peu plus l’idée d’une différence fondamentale de nature entre les êtres humains.

Deux conclusions à tirer déjà. D’abord, que le racisme n’a pas toujours existé. C’est un phénomène moderne. On pourrait même le considérer comme la face sombre de la modernité, la « maladie infantile » du capitalisme. Il est ce qui se produit lorsqu’une société soi-disant égalitaire et démocratique doit motiver objectivement ses crimes. Et sur ce point, inutile de répéter que la science a joué un rôle fondamental. Elle a permis – et permet encore – aux dominants de « voir les appropriés comme de la matière (…) pourvue de caractéristiques spontanées [19] ». Un processus de réification qui n’est décidément pas sans évoquer la classification de l’économie néolibérale entre « winners » et « losers ». À quoi bon s’appesantir sur les conditions matérielles d’existence ? Autant proclamer que les inégalités sont naturelles. Hannah Arendt affirme ainsi que « l’impérialisme aurait dû inventer le racisme comme seule « explication » et seule excuse possibles pour ses méfaits même s’il n’avait jamais existé de pensée raciale dans le monde civilisé [20] ».

Ce qui nous mène à la seconde conclusion : une simple chasse aux racistes ne nous débarrassera pas des racistes. Quoique mentalement satisfaisante, la réhabilitation du bûcher ne résoudrait rien au problème. Parce qu’une « société est raciste ou ne l’est pas [21] ». Mais dès lors qu’elle l’est, alors elle l’est complètement. Profondément. Indécrottablement. Comme disait Miles Davis, elle l’est tellement que ça fait pitié. Cela en raison du simple fait que la race constitue depuis trois siècles une « catégorie intellectuelle et perceptive prioritaire [22] ». « Intellectuelle », car relayée en permanence par nos systèmes de savoir. « Perceptive », car faisant partie intégrante de notre perception. Et enfin « prioritaire », car découlant de la constitution directe de notre perception par les systèmes de savoir. Plus de trois cents ans d’un long et pénible processus discriminatoire qui nous aura au final appris à « voir » la race avant même d’y penser – comme un réflexe, ou un habitus sensoriel réduisant l’autre à une image en « noir » ou « blanc ». Bref : si des racistes comme de Fournas courent encore, c’est que rien ou presque n’a déroulé le bon déroulement de l’exploitation depuis trois siècles. Mais Guillaumin ne s’arrête pas là. Elle va plus loin. Toujours plus loin. Sentiment qui se confirme à la lecture de la punch-line suivante :

2. « La race n’existe pas [23] ».

Laquelle ne me confirme pas seulement que les massacres du XIXe et du XXe reposaient sur du vent, mais aussi que le racisme doit son efficacité à l’absence de tout ancrage réel. Cette structure irréelle étant précisément ce qui lui garantit un développement illimité. Empruntant à Freud, Guillaumin note que « le racisme est un monde du fantasme », et qu’ « il obéit aux mêmes lois que celui celui-ci [24] ». D’ailleurs un vrai raciste se fout pas mal de la cohérence. Il peut construire un mur de plusieurs mètres de haut pour lutter contre l’immigration et venir nous parler de « grand remplacement » après l’invasion européenne de l’Afrique – y compris, et surtout, lorsqu’il réside dans une gated community à la mixité sociale inexistante [25]. Aujourd’hui comme en plein boom colonial, cette absence d’autre réel lui permet d’imputer les pires intentions à un autre idéel, figure imaginaire à laquelle il transfère sa propre barbarie. Et c’est bien le problème avec le racisme. Vu qu’il « n’entretient aucun rapport avec la réalité des faits, il ne relève ni de la véracité ni de la fausseté des faits dont il tire nourriture. Car ce ne sont pas les faits réels qui le commandent mais bien l’univers imaginaire dont les exigences peuvent s’enraciner dans la vérité aussi bien que dans l’erreur [26] ».

Contredire un raciste ne sert donc à rien. Toute tentative pour le ramener à la raison est même contre-productive. Le racisme est à proprement parler un délire. L’angoisse sexuelle y côtoie l’angoisse civilisationnelle qui côtoie l’angoisse métaphysique. Un grand naufrage de la raison dont les meilleurs exemples restent à ce jour les pamphlets de Céline, mais qui n’est pas non plus sans évoquer le climat de fin du monde quotidiennement simulé sur le plateau de CNews où « forces obscures et cachées, puissances secrètes, ténèbres menaçantes cernent l’élite condamnée et d’ailleurs déjà à moitié dévorée », où « un magma démocratisé, enjuivé négrifié, féminisé obstrue l’horizon », où la « menaçante décomposition prend (…) les traits des minoritaires » et « où le monde à sauver, à maintenir (jamais à inventer) baigne dans une lèpre envahissante [27] ». Et où, donc, les « bateaux de migrants » doivent « retourner en Afrique ». À croire que Guillaumin avait anticipé coup sur coup De Fournas et Zemmour.

Mais sur quelles bases empile-t-il alors toutes ses idioties ? Tout simplement sur des signes. La « race » n’est rien d’autre qu’un gigantesque réseau de signes. Au sein de ce système, ces signes fonctionnent comme des marques qui assignent ses porteurs à une position prédéterminée. Pourtant une « différence physique réelle n’existe que pour autant qu’elle est ainsi désignée, en tant que signifiant, par une culture quelconque [28] ». Guillaumin ne manque d’ailleurs pas de relever que ces « signifiants varient [très largement] d’une culture à l’autre [29] ». Couleur de peau, forme du sexe, longueur des pieds. La forme exacte de cette différence compte peu. Il faut seulement qu’il y en ait une. Un minuscule petit rien du tout permettant à la classe dominante de s’octroyer un contrôle total de la classe dominée. Toute « différence » étant par conséquent arbitraire et consciemment instituée dans l’optique de l’exploitation : à la domination basée sur le droit naturel, le Capital a substitué sa propre domination basée sur un droit biophysiologique, renforcement de l’oppression qu’il nous est explicitement enjoint d’appeler « Progrès ».

La classe dominante ne s’attribue quant à elle aucune marque. Elle est transparente. La dimension métaphorique d’un tel terme montrant bien le nauséabond amalgame entre domaine physique et moral constamment à l’œuvre dans le racisme. « Pourra-t-on comprendre cette position ? » se demandait déjà Fanon. « En Europe, le mal est représenté par le Noir. (…) Le bourreau est l’homme noir, Satan est noir, on parle de ténèbres, quand on est sale, on est noir [30] ». À l’inverse, « qui pense que le blanc est une couleur ? [31] ». Asymétrie perceptive. S’il fallait encore le prouver, un Pouvoir qui marche est avant tout un Pouvoir qui ne se voit pas. Ceux qui l’exercent ayant pris le soin de s’être revêtus de la plus profonde et indiscutable apparence de normalité – normalité qui ne les voit pas seulement s’attribuer le droit de définir ce qui est normal, mais aussi de façon beaucoup plus inquiétante ce qui est anormal, et par voie de conséquence « marginal » et « minoritaire ». « Mise à part qui est le début de la chaîne logique qui, à son terme, aboutit au meurtre [32] ». Le racisme et le sexisme fonctionnent par conséquent comme des signalétiques répressives : une sémiologie générale permettant aux classes dominantes d’organiser l’exclusion (et au besoin le massacre) des classes dominées.

On oublie souvent que la bourgeoisie avait il y a encore peu tendance à se considérer comme une race différente du prolétariat [33]. Dans le cas inverse, certains intellectuels « marxistes » verraient plus clairement le lien entre classe et race [34]. Ainsi que vient de le redémontrer de Fournas, la race est un outil de contrôle de classe, « un moyen de rationaliser et d’organiser la violence meurtrière et la domination de groupes sociaux puissants sur d’autres groupes sociaux réduits à l’impuissance [35] ». Achille Mbembe utilise de son côté le terme de « nécropolitique » pour désigner cette réalité [36]. Le nazisme et le fascisme ne sont donc pas des accidents de l’Histoire. Ils n’ont fait qu’accélérer les tendances profondes du capitalisme. Ces mêmes tendances qui poussent aujourd’hui nos bienaimés dirigeants à considérer les banlieues comme l’habitat naturel de « classes dangereuses [37] » et à mobiliser la « menace islamiste » au premier signe de contestation sociale, tout en rêvant quotidiennement de les « nettoyer » – mais « épurer » correspondrait davantage à la nature de l’opération – au kärcher. Et s’ils restent irrémédiablement liés dans mon esprit à la Shoah et aux nombreux antécédents qui ont pris place en « périphérie » de la soi-disant « civilisation », je réalise que les premiers concernés par cette nécropolitique sont aujourd’hui les réfugiés politiques, dont les morts quotidiennes confirment que « la race n’existe pas, mais [que] le racisme tue ». Et qui me mène au troisième postulat selon lequel :

3. Nous sommes tous racistes (mais certains beaucoup plus que d’autres)

La réalité la plus désagréable à encaisser. Mais c’est la loi d’airain du structuralisme. Tout membre d’un système en partage plus ou moins largement les propriétés. La différence de traitement médiatique entre l’actualité ukrainienne et méditerranéenne ne laisse aucun doute là-dessus. Le climat de parfaite normalité, voire de je-m’en-foutisme total dans lequel se déroule ce que les prochaines générations désigneront vraisemblablement comme un crime contre l’humanité, traduit la persistance des mêmes mécanismes d’identification à travers le temps. Mécanismes qui n’ont par ailleurs rien à voir avec la distance, ou avec une sensibilité qui croîtrait ou décroîtrait selon la zone géographique – sans quoi, en toute « logique », l’opinion publique devrait être beaucoup plus affectée par les évènements de Melilla que par ceux de Dniepropetrovsk. Mais nous savons que ce n’est pas le cas. Et les raisons sont comme souvent beaucoup moins sophistiquées. C’est que dans l’esprit de beaucoup de français, d’européens, et plus largement d’occidentaux le degré de mélanine forme encore une ligne de fracture imaginaire entre « humains » et « animaux ».

Exagération ? Absolument pas. Pour Guillaumin, cette survivance du racisme dans l’inconscient collectif représente un retour du refoulé. Une conséquence de l’auto-flicage qu’a bien été obligée de s’imposer la société « évoluée » après les catastrophes d’Auschwitz et Dachau : au racisme paroxystique du XIXe siècle, véritable bacchanale nationaliste et xénophobe, répond le racisme coupable du XXIe siècle, « tolérant » et assoiffé d’ « ouverture ». Des concepts dont la spécificité n’est pas seulement d’être insignifiants mais aussi de reproduire une forme d’exclusion avec le sourire. « Là où les situations concrètes et les comportements concrets se révèlent trop en contradiction avec sa morale théorique, le langage changera, tendant à établir un compromis entre une morale et des conduites qu’on ne saurait abandonner (…) la conciliation entre les impératifs contradictoires ne s’effectuant qu’au niveau verbal et conscient présente une forme de satisfaction finalement sans danger pour la conscience raciste [38] ». Le racisme actuel présentant ainsi deux visages : l’un vintage, « fournassien », aussi redevable à Maurras qu’à Drummond ; l’autre newlook, « inclusif », davantage inspiré par McDonald’s et United Colors of Benetton.

Mais qu’elle s’exprime par un haineux « Retournez en Afrique » ou par un plus enthousiaste « Venez comme vous êtes », une idéologie reste une idéologie. L’essentiel est qu’elle soit là. À notre époque, ces deux faces peuvent d’ailleurs se manifester au cours d’une même et unique séquence télévisuelle : au dégoût de la classe politique et éditoriale peut alors succéder sans souci l’ « exotisme » des publicitaires, et inversement. Les deux relayant au bout du compte la même « appréhension de l’étrangeté », la même fascination suspecte pour « l’altérité d’une culture ou d‘un groupe [39] ». Et quand bien même cette discrimination positive relèverait d’une autre logique que celle du spectacle, elle n’en cesserait d’ailleurs pas d’être une discrimination : « Ne pas considérer ces attitudes « positives » comme partie intégrante du racisme en tant qu’il est le système de rapport à l’autre, les rejeter de l’ensemble, c’est ignorer à quel point les attitudes sont susceptibles de retournement à tout instant, c’est négliger cet aspect fondamental des attitudes affectives qu’est l’ambivalence [40] ». Façon de reconsidérer les quota, la diversité, et plus largement une « intégration » qui ne constitue en fin de compte rien d’autre qu’une « pratique agressive du groupe majoritaire destinée à supprimer l’autre [41] ».

Et lorsque sa propre hypocrisie lui devient intolérable, la white guilt offre le lamentable spectacle d’une classe entièrement occupée à requalifier son exploitation. « Étrangers » ? « Migrants ? » « Personnes non-blanches » ? Qu’importe, tant que cet enfumage linguistique lui permet de se racheter une fausse conscience. Non pas qu’il s’agirait de justifier l’utilisation de la vieille jactance raciste au nom d’une fantasmagorique liberté d’expression. Mais nier une réalité n’a jamais suffi à la faire disparaître. « Nos processus inconscients ne connaissent [effectivement] pas la négation. Un fait affirmé ou un fait nié ont (…) exactement le même degré d’existence (…) dans notre réseau affectivo-intellectuel (…) les idéologues racistes l’ont toujours parfaitement su, et c’est pourquoi aujourd’hui ils réitèrent leurs propos [42] ». Pire, cela tend à reproduire le même type de confusion entre social et biologique [43]. Le « majoritaire » peut donc bien utiliser la novlangue qui lui sied. Comme l’a très bien compris Guillaumin, l’essentiel est qu’il parle, puisque c’est toujours « celui qui parle qui distribue l’existence (…) dans un contexte culturel donné [44] ».

S’il ne s’agit pas d’une excuse pour ne pas réinventer nos mots propres, cela n’empêche que cette « organisation mentale de la saisie de l’ « autre » » est « un trait profond de notre culture auquel nul d’entre nous n’échappe [45] ». Entre de Fournas et nous-mêmes il n’y a donc pas une différence de nature. Il y a une différence de degré. C’est une autre conséquence de la réalité systémique : l’équation ne se pose pas en termes d’inclusion et d’exclusion, mais bien d’inclusion de l’exclusion, toute « déviance » étant par l’ordre des choses reliée à la norme. Aussi « le minoritaire se trouve intégré dans un système symbolique défini par le majoritaire quels que soient par ailleurs ses essais ou ses échecs à se constituer en système propre [46] ». Le syndrome Matrix, si l’on préfère. Toute critique est contenue dans la société qui lui donne naissance. Elle ne peut que prendre appui sur les conditions matérielles préexistantes. On ne peut donc en aucun cas espérer se débarrasser du racisme par des moyens légaux. En tant que fait systémique, le racisme ne peut logiquement disparaître qu’avec le système capitaliste dans sa totalité. Angela Davis ne dit pas autre chose quand elle dit que pour détruire les racines du racisme il faut renverser tout le système capitaliste [47] ». Ce qui me mène au quatrième et dernier grand postulat :

 4. Il faut nous débarrasser de cette merde

Celui-ci n’étant pas directement exprimé par Guillaumin mais par moi-même. Et je parle ici d’une position aussi bien personnelle qu’universitaire. La vérité est qu’il faut en finir une fois pour toutes avec ces conneries. Lorsque Houellebecq déblatère sur la décadence de l’Europe, lorsque Macron déclare la chasse à l’étranger, lorsque « beurette » se met à désigner une catégorie pornographique et lorsque la cinquième puissance mondiale prend la décision de « relocaliser » – interner ? – ses demandeurs d’asile au Rwanda [48], c’est bien simple : je me sens souillé, comme si on venait de me gerber directement à la gueule. Et j’ai beau être irrémédiablement attaché à cette époque, c’est-à-dire entaché d’à peu près tous ses préjugés, de tous ses mensonges, de toute son « éducation » et de sa « culture », cela ne m’empêche pas de désirer ouvertement son grand-remplacement. En même temps, qu’est-ce qu’on a à perdre ? Notre vie est une confirmation quotidienne de l’intuition de Deleuze : « On nous prépare d’autres fascismes. Tout un néo-fascisme (…) par rapport auquel l’ancien fascisme fait figure de folklore [49] ».

Mais comment éviter d’en rester au stade de la simple recommandation normative ? Encore une fois, en s’inspirant de Guillaumin. Que de nombreux camarades et moi-même nommons d’ailleurs affectivement Colette. Guillaumin Colette donc qui, loin de rejeter les procès d’intention de la droite, nous recommande plutôt d’en incarner les angoisses : tout d’abord, en envahissant vraiment l’université, comme eux ont d’ailleurs si bien su le faire dans les années 70 et 80 [50]. Cela nécessite d’en finir avec le fantasme heinichien d’une incompatibilité entre science et militantisme [51]. La science a toujours été un militantisme. Le positivisme se résume même de plus en plus à un combat à peine voilé contre la « menace » constructionniste. À la guerre comme à la guerre, il faut tout simplement accepter que « la recherche (…) encore moins que d’autres une activité « désintéressée » » et qu’ « elle n’est pas le fait de n’importe qui [52] ». Que les conservateurs fassent preuve d’une admiration soudaine pour Gramsci est d’ailleurs tout sauf un hasard. Sous la couche d’imbécilités de leurs discours repose quand même cette vérité : oui, l’université est bien une arène politique. Comme en 68 – le vrai 68, pas la caricature débile qui en a été donnée – cessons donc la tautologie organisée pour en refaire un « acte » et une « remise en cause de la société [53] ».

Ensuite, et contrairement aux tendances néo-universalistes (dans le plus mauvais sens du terme), en apportant un soutien unilatéral aux mouvements anti-racistes. Il est tout simplement impossible de séparer les questions de race des questions de classe. Affirmer l’inverse ne constitue pas seulement une erreur stratégique. Cela témoigne d’une incompréhension fondamentale de toute l’histoire du capitalisme. Plus encore, de la méconnaissance du fait que toutes les oppressions sont reliées entre elles. Nous le répétons avec Angela Davis : « l’aspect le plus important de la lutte contre le capitalisme est la lutte contre le racisme [54] » (et donc le sexisme). Il faut pourtant dégager trois types d’antiracisme radicalement distincts :

1. Un antiracisme cosmétique ou corporate, qui constitue une stratégie de purification morale des élites destinée à perpétuer l’exploitation (diversity-washing) ;

2. Un antiracisme réel constitué de mouvements sociaux comme Black Lives Matter et plus largement les courants féministes et marxistes qui opèrent un travail essentiel d’analyse, de déconstruction puis de réappropriation identitaire (guerre de position) ;

3. Un antiracisme utopique plus difficile à déterminer dans la mesure où il présuppose la destruction du capitalisme racial/patriarcal (antiracisme qui ne constituera par conséquent plus un « anti » ou un « non » racisme, mais quelque chose à quoi il est encore impossible de donner un nom).

Si le premier relève de l’aménagement symbolique et de la « soupape de sécurité [55] » du Système, c’est le troisième qui constitue le vrai objectif à atteindre. Un idéal politique qui ne présuppose pas uniquement la libération des groupes minoritaires mais aussi celle des groupes majoritaires. Colette, elle encore, nous rappelle que l’aliénation n’est pas seulement le fait des premiers mais qu’elle affecte bien l’ensemble de toute la société [56]. Également, qu’une stratégie réformiste ne suffira pas à nous en sortir, étant donné que « la minorité est toujours contrainte à la violence non seulement pour établir ses droits mais encore pour être reconnue en tant que telle et faire parvenir son existence à la conscience publique [57] ». La décolonisation ne s’est pas faite toute seule. D’ailleurs, elle n’est pas terminée. C’est ce que je réalise alors que le soleil s’est couché depuis un moment. Et que, chose plus étrange, tout sentiment de lassitude paraît avoir quitté mon âme. Comme si, d’une certaine façon, Colette avait trouvé le moyen de la convertir en quelque chose d’autre. Du ressentiment ? De la haine ? De la colère ? Probablement un peu des trois – en énergie prête à exploser. Et au moment de me lever pour ranger mes affaires et quitter la bibliothèque, ce ne sont pas ses mots mais ceux de Fanon – de Frantz, me reprends-je mentalement – qui résonnent dans ma tête : « La densité de l’Histoire ne détermine aucun de mes actes. Je suis mon propre fondement. Et c’est en dépassant la donnée historique, instrumentale, que j’introduis le cycle de ma liberté (…) Moi, l’homme de couleur, je ne veux qu’une chose : que jamais l’instrument ne domine l’homme. Que cesse à jamais l’asservissement de l’homme par l’homme, c’est-à-dire de moi par un autre. Qu’il me soit permis de découvrir et de vouloir l’homme, où qu’il se trouve. Le nègre n’est pas. Pas plus que le blanc [58] ».

[4Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme, Paris, Présence Africaine, 1950 ; et Frantz Fanon, Peau noire masques blancs, dans Œuvres, Paris, La Découverte, 2011.

[5Guillaumin, L’Idéologie raciste. Genèse et langage du racisme actuel, Paris, Gallimard, coll. « Folio Essais », p.20.

[6Colette Guillaumin, Sexe race et pratique du pouvoir. L’Idée de nature, Paris, éditions du Ixe, 2016, p.16.

[7Guillaumin, L’idéologie raciste, op.cit., pp.60-61.

[8Guillaumin se concentre sur la naissance du racisme en Europe, celui-ci présentant des similitudes mais aussi plusieurs différences avec celui qui existe aux États-Unis. Pour une étude pertinente, voir Femmes, race, classe d’Angela Davis, Paris, Des Femmes, 2007 ; ainsi que W.E.B du Bois, Les Âmes du peuple noir, Paris, La Découverte, 2007.

[9Ce qui ne veut pas dire que les conduites racistes n’existaient pas, mais que sa reconnaissance en tant que fait sociologique date du XXe. Ibid., p.98.

[10Hannah Arendt, Les Origines du totalitarisme, t.2 : L’Impérialisme, Paris, Points, coll. « Essais », p.99.

[11Ibid., p.25.

[12Ibid., p.26.

[13Jean-Jacques Rousseau, Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, Paris, Flammarion, coll. « GF », 2012.

[14Guillaumin, Ibid., p.27.

[15Ibid., p.31.

[16Ibid., p.37.

[17Ernest Renan, Réforme intellectuelle et morale, Paris, Michel-Lévy frères, 1871.

[18Guillaumin, Ibid., p.38.

[19Guillaumin, Sexe, race et pratique de pouvoir, op.cit., p.52.

[20Hannah Arendt, op.cit., p. 116.

[21Frantz Fanon, Peau noire masques blancs, op.cit., p.131.

[22Guillaumin, L’Idéologie raciste, op.cit., p.31.

[23Ibid., p.92.

[24Ibid., p.64.

[25David Garcia, « La Bourgeoise française se recompose à Versailles », dans Le Monde diplomatique, Août 2022.

[26Ibid., p.69.

[27Ibid., p.77

[28Ibid., pp.96-97.

[29À l’image de la « goutte de sang-noir », loi en vigueur dans certains états esclavagistes américains tels que la Virginie au début du XXe siècle qui suffisait il y a encore peu à réduire en esclavage tout individu ayant un ancêtre d’ascendance africaine. Il s’agit du thème central du roman de William Faulkner intitulé Lumière d’Août.

[30Fanon, Peau noire, masques blancs, op.cit., p.214.

[31Guillaumin, ibid., p.108.

[32Ibid., p.74.

[33Ibid., p.95. « Le « peuple » – les ouvriers – fut le support de la toute première théorie des différences raciales à la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe. »

[34Stéphane Beaud et Gérard Noiriel, « Impasse des politiques identitaires », dans Le Monde diplomatique, janvier 2021.

[35Guillaumin, Sexe, race et pratique du pouvoir, op.cit., p.211.

[36Achille Mbembe, Politiques de l’inimitié, Paris, La Découverte, 2018.

[37Benoit Bréville, « Un miroir de la prolophobie », dans le Monde Diplomatique, juillet 2022.

[38Guillaumin, L’Idéologie raciste, op.cit., p.129.

[39Ibid., p.104.

[40Idem.

[41Ibid., p.107.

[42Guillaumin, Sexe race et pratique du pouvoir, op.cit., p.183.

[43Les « migrants » étant déjà traités dans l’espace médiatique comme une espèce distincte de l’humanité…

[44Guillaumin, L’idéologie raciste, ibid, p.151.

[45Ibid., p.87.

[46Ibid., p.125.

[49Gilles Deleuze, Deux régimes de fous. Textes et entretiens 1975-1995, Paris, Éditions de minuit, 2014.

[50Grégoire Chamayou, La Société ingouvernable. Une généalogie du libéralisme autoritaire, Paris, La Fabrique Éditions, 2018.

[52Guillaumin, L’Idéologie raciste, op.cit., p.183.

[53Idem.

[55Guillaumin, L’Idéologie raciste, op.cit., p.174.

[56Ibid., p.180.

[57Ibid., p.169.

[58Fanon, Peau noire masques blancs, op.cit, p.251.




Source: Lundi.am