Avril 15, 2022
Par CQFD
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Nouvel épisode de la chronique de Denis L., qui nous livre chaque mois des fragments de son quotidien d’auxiliaire de vie dans un Ehpad (établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes) public.

Illustration de Gautier Ducatez

Gérard est assis face à la baie vitrée, il regarde le jour tomber. En décembre, je venais souvent m’asseoir à côté de lui pour observer les ballets d’étourneaux. La discussion se limitait à « Oh la la, t’as vu ça  ? », mais c’était un moment agréable pour tous les deux et, pour moi, une petite pause avant d’attaquer le service du soir. Depuis, les étourneaux sont partis, Gérard est encore là et il s’emmerde.

— On devrait faire comme eux, je lui dis, foutre le camp en Afrique !

— Ah oui, bonne idée !

— Où est-ce qu’on pourrait aller ?

— Au Maroc ?

— Parfait, je préviens la direction.

— Mets juste « absent » sur la porte, suggère-t-il.

Gérard est un jeune de 71 ans, valide, facile à vivre, qui aime plaisanter, manger, chanter, faire des mots fléchés et raconter ses virées à mobylette ou en combi Volkswagen. Mais comme ici il n’y a rien à faire, il passe le plus clair de son temps à rêvasser, allongé sur son lit. Que fait-il en Ehpad ? La santé n’est pas brillante, il ne peut pas se passer de soins, et sa mémoire est défaillante : il faut souvent le guider pour qu’il retrouve sa chambre.

Mme Viguier, elle, a l’âge d’être la maman de Gérard. Avant, elle était dans un fauteuil droit et suffisamment bas pour qu’elle puisse se déplacer avec les pieds. Mais en raison de douleurs aux jambes, elle est passée en fauteuil confort, plus profond et avec repose-pieds, ce qui a sonné la fin de sa toute relative autonomie. Souvent, pour lui occuper les mains, je lui donne les lavettes à plier. Ce qu’elle préfère, ce sont les bandeaux verts en microfibres pour dépoussiérer. Elle prend cette tâche très au sérieux : elle les lisse vigoureusement du plat de la main puis les plie soigneusement en deux. Ce qui ne sert à rien vu qu’on les fourre tel quel dans le tiroir du chariot de nettoyage, mais ce n’est pas grave.

— Merci Betty, vous me rendez bien service 

— Oh vous savez, j’aime bien me rendre utile, me répond-elle.

Dès qu’il y a un rayon de soleil, je la sors dans le parc, elle ne demande que ça. « Vous êtes bien couvert  ? » s’inquiète-t-elle dans l’ascenseur. Je l’installe à l’abri du vent et elle me raconte sa vie d’aide-soignante à l’hôpital. Elle se souvient de tout et me refait même les dialogues. Parfois ce n’est pas très gai, surtout quand elle évoque son père et son grand-père, « de beaux salauds, je vous prie de croire  ! »

Un jour de grand soleil, vu que Betty a une visite de sa fille, je sors d’autres personnes et lorsqu’elle réclame à sortir, il n’est plus l’heure. Elle est contrariée. « Faites voir », me dit-elle. J’ai encore le manteau de Suzanne et son écharpe sur le bras. Elle tâte le tissu puis lâche : « C’est un beau manteau, ça. Elle a tout pour être heureuse, elle  ! » « Demain, je vous sors, Betty, c’est promis  ! »

Mais le lendemain, je ne travaille pas, j’avais oublié, et il y a fort à parier que personne ne prendra le temps de l’accompagner.

Finalement, pourquoi Gérard ne promènerait-il pas Betty, une fois de temps en temps ? Ça leur ferait prendre l’air, il s’ennuierait moins et elle aurait l’attention qui lui fait si souvent défaut. Hélas, sans assistance de notre part, c’est pratiquement impossible : il faut prendre l’ascenseur, composer le code pour sortir puis slalomer entre les voitures du parking, souvent garées dans le passage faute de place. Et pour rentrer : code à nouveau (différent du premier), ascenseur, long couloir… Et s’il y avait un pépin ? Seules les chambres et les salles à manger donnent directement sur le jardin, ce n’est pas évident de jeter un œil de temps en temps. Donc autant être là, pousser le fauteuil, ouvrir les portes et faire la conversation. Et sonner la fin de la récré en fonction de nos contraintes. Ou, encore plus simple : ne pas sortir du tout.

Les gens arrivent à l’Ehpad en raison d’une dépendance mais, une fois entrés, l’institution achève de les rendre dépendants pour presque tout. Quand des changements sont proposés pour pallier l’irrémédiable ennui et leur rendre un peu de liberté d’action, soit c’est impossible pour des raisons de sécurité, soit la force de l’habitude et l’inertie du personnel découragent les bonnes volontés. Quand j’en parle aux anciennes, elles me répondent souvent : « Avant, ça se faisait  ! » Aujourd’hui, profiter d’un rayon de soleil, c’est toute une histoire. Conclusion : séjourner dans cet Ehpad, ça ne vaut pas des vacances au Maroc, évidemment, mais ce n’est pas non plus Orpea1

Denis L.

Je vous écris de l’Ehpad est une chronique qui revient tous les mois dans CQFD depuis novembre 2020. Nous les mettons progressivement en ligne. Ci-dessous les précédents épisodes :
1 : « Alors, tu vas torcher les vieux ? »
2 : « Tu commences à avoir la même mentalité que les filles »
3 : « Bonjour Claudie, vous aimez le rap ? »
4 : « Oh la barbe ! »
5 : « On dansait à en mourir »
6 : « Je t’aime comme un frère ! »
7 : « Ça va Denis, tranquille ? »
8 : « Elle a pas fini de vous emmerder, celle-là ! »
9 : « Une vie sociale un peu terne »
10 : « Ça va encore faire des trucs à histoire… »
11 : « On va nous prendre pour des Gitans ! »
12 : « Les pigeons, ils valent mieux que vous ! »
13 : « Quand y a que des nénettes… »
14 : « Les Allemands ! »
15 : « Potage, deux louches ! »


1 Groupe gérant une chaîne d’Ehpad privés dont les pratiques ont été dénoncées par le journaliste Victor Castanet dans son livre Les Fossoyeurs – Révélations sur le système qui maltraite nos aînés (Fayard, janvier 2022).




Source: Cqfd-journal.org