DĂ©cembre 20, 2021
Par CQFD
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Photographie de Louis Witter

« Le vĂ©ritable ennemi voyage en jets privĂ©s, pas sur des embarcations de fortune. Â» (Tag sur un mur du centre-ville de Douvres, octobre 2021)

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Rivage français

De la plage de Sangatte, par temps dĂ©gagĂ©, on voit clairement les falaises blanches de Douvres, de l’autre cĂŽtĂ© du Channel. Elles miroitent Ă  une trentaine de bornes, pas plus, quasiment la porte Ă  cĂŽtĂ©. Mirage sĂ©duisant qui explique sans doute que certains exilĂ©s se lancent Ă  l’assaut de la Manche depuis cet endroit passablement surveillĂ©. Cela rĂ©ussit rarement. « Il y a peu, trois Soudanais y ont tentĂ© le passage en kayak au petit matin, mais ils ont vite Ă©tĂ© arraisonnĂ©s par les gardes-cĂŽtes Â», expliquait dĂ©but octobre Gabriella * du collectif Watch the Channel.

Proche du rĂ©seau europĂ©en AlarmPhone qui apporte une assistance tĂ©lĂ©phonique aux personnes en dĂ©tresse dans leur traversĂ©e de la MĂ©diterranĂ©e [1], Watch the Channel a Ă©tĂ© crĂ©Ă© en 2018 par des militants français et anglais, en rĂ©ponse Ă  la hausse des tentatives de passage par la mer. L’objectif : donner aux personnes concernĂ©es et aux associations qui les aident le maximum d’informations pour attĂ©nuer les risques. Parmi ces consignes, dans le petit flyer que le collectif distribue aux exilĂ©s, cet impĂ©ratif : « Do not try without an engine Â». Sans moteur, en effet, le risque est grand de se faire emporter beaucoup plus au nord par les courants. Si le drame a Ă©tĂ© Ă©vitĂ© pour le trio en kayak dont parlait Gabriella, ce n’est pas toujours le cas. Le jeudi 11 novembre, trois personnes Ă©taient portĂ©es disparues aprĂšs s’ĂȘtre lancĂ©es sur le mĂȘme type d’embarcation.

Comme pour le passage via les ferries ou les wagons d’Eurotunnel, de moins en moins plĂ©biscitĂ© car toujours plus difficile au vu des techniques de surveillance quasi dystopiques qui y sont dĂ©sormais dĂ©ployĂ©es, les modalitĂ©s des tentatives maritimes varient selon de multiples donnĂ©es. S’y croisent mĂ©tĂ©o, logistique des rĂ©seaux de passeurs et bouche-Ă -oreille. Parmi ces facteurs, l’accroissement constant du harcĂšlement policier Ă  Calais et dans ses environs est dĂ©terminant. ConsĂ©quence : les tentatives se font depuis des zones toujours plus Ă©loignĂ©es, rĂ©parties sur le littoral de 130 kilomĂštres faisant face Ă  l’Angleterre, du Dunkerquois Ă  la baie de Somme.

Mais si les passages rĂ©ussis sont nombreux (environ 26 000 personnes entre janvier et fin novembre 2021), de mĂȘme que les sauvetages (8 200 cĂŽtĂ© français pour la mĂȘme pĂ©riode, selon la prĂ©fecture maritime), les drames se multiplient Ă  l’approche de l’hiver. Officiellement trois personnes mortes et quatre disparues de janvier Ă  mi-novembre – des chiffres sous-estimĂ©s selon Watch the Channel. Avec en outre des sauveteurs estimant ĂȘtre au « bord du point de rupture [2] Â». Et une nouvelle glaçante qui tombe Ă  l’instant T de la rĂ©daction de cet article, mercredi 24 novembre : vingt-sept nouveaux morts dans un naufrage au large de Calais. Vingt-sept.

Le bilan pourrait ĂȘtre plus lourd encore. Car, contrairement Ă  ce qui se passe en MĂ©diterranĂ©e, ici les secours en mer officiels mĂšnent pour l’instant un travail essentiel, des deux cĂŽtĂ©s de la ligne sĂ©parant les eaux françaises et anglaises. Gabriella Ă©voque ainsi le cas de ce small boat en difficultĂ© cĂŽtĂ© France, dont deux des occupants sont secourus tandis que les autres choisissent de continuer, avant d’ĂȘtre Ă  leur tour rĂ©cupĂ©rĂ©s quand la situation empire. Mais les militants calaisiens craignent une dĂ©tĂ©rioration du secours. Mi-octobre, Gabriella lançait l’alerte : « On commence Ă  avoir des gens qui disent “On a attendu des heures avant d’ĂȘtre secourus”. Ou bien les deux cĂŽtĂ©s qui se renvoient la balle. Et alors que l’hiver s’annonce et que les cas d’hypothermie se multiplient, on redoute des drames encore pires. Â» Et d’ajouter : « Le climat politique en Angleterre ne pousse pas vraiment Ă  l’optimisme. Â» C’est peu dire.

Rivage anglais

Dans le port de Douvres, beaucoup moins sĂ©curisĂ© que celui de Calais, il y a une zone Ă  l’écart oĂč sont prises en charge les personnes rĂ©cupĂ©rĂ©es par la Border Force. Souvent dĂ©barquĂ©es au petit matin, elles sont rĂ©guliĂšrement filmĂ©es par des militants d’extrĂȘme droite, explique Mark*, de Watch the Channel, me montrant sur son smartphone des photos des poĂštes en question qui, selon un autre tĂ©moignage [3], « intimident et harcĂšlent les migrants Â» rĂ©guliĂšrement : « Ces gens font des live-stream des arrivĂ©es en expliquant qu’elles font partie d’une invasion Â», dĂ©taille Mark. « Proches [du groupe d’extrĂȘme droite] English Defense League, ils veulent imposer la narration du grand remplacement. Et leur discours a clairement une porositĂ© auprĂšs du gouvernement, qui a une posture de plus en plus extrĂ©miste. Â»

En octobre 2020, des documents fuitent dans la presse anglaise, concernant les discussions menĂ©es au ministĂšre de l’IntĂ©rieur pour enrayer les passages maritimes. Parmi les plans Ă©voquĂ©s : la mise en place d’une gigantesque machine Ă  vagues anti-small boats ou la construction d’un mur flottant [4]. Projets irrĂ©alistes, sans doute, mais qui avancent avec d’autres propositions plus concrĂštes. Comme l’éventuelle construction d’un centre de dĂ©tention pour migrants sur l’üle de l’Ascension, territoire britannique d’outre-mer, Ă  4 000 kilomĂštres au sud, en plein Atlantique. Les Britanniques lorgnent de fait avec insistance du cĂŽtĂ© de l’Australie, qui mĂšne une politique de refoulement vers des camps-prisons hors de son territoire continental. Quant Ă  la criminelle proposition de la ministre de l’IntĂ©rieur Priti Patel de recourir aux pushbacks (refoulements) en mer pour repousser les embarcations vers la France, elle est trĂšs sĂ©rieusement discutĂ©e par la classe politique anglaise et a mĂȘme donnĂ© lieu Ă  des exercices au large de Douvres, avec des jet-skis de la Border Force s’entraĂźnant Ă  arraisonner des embarcations. La marque d’un dĂ©bat Ă©chappant Ă  tout contrĂŽle, dans lequel Patel se sent pousser des ailes.

Ministre de l’IntĂ©rieur du gouvernement Johnson depuis 2019 et Ă©gĂ©rie de l’aile droite du parti conservateur, Priti Patel se veut une dure Ă  cuire. Admiratrice de Thatcher, partisane de la peine de mort et fervent soutien du Brexit, elle est celle qui incarne le mieux l’extrĂȘme-droitisation du gouvernement. Elle porte d’ailleurs un projet de loi actuellement discutĂ© au Parlement, le « Nationality and Borders Bill Â», mĂȘlant durcissement du droit d’asile et criminalisation accrue des personnes dĂ©barquant clandestinement par bateau. Alors mĂȘme que le nombre de demandeurs d’asile a baissĂ© en 2020 [5] et que le pays accueille proportionnellement beaucoup moins de personnes exilĂ©es que ses voisins europĂ©ens, le dĂ©bat est devenu tellement toxique que l’incendiaire Patel est accusĂ©e dans ses propres rangs d’ĂȘtre trop droit-de-l’hommiste. Une course Ă  l’échalote nationaliste qui influe Ă©galement, quelle surprise, sur la situation de l’autre cĂŽtĂ© de la Manche.

Ping-pong sécuritaire

« Calais, tunnel sous l’humain Â». Ainsi Ă©tait titrĂ© l’article publiĂ© dans le dernier numĂ©ro de CQFD. Une autopsie froide de la traque aux personnes exilĂ©es menĂ©e par l’État français. Depuis notre passage, elle continue dans l’indiffĂ©rence gĂ©nĂ©rale (lire dans ce mĂȘme numĂ©ro, « ExilĂ©s dans la boue et le froid : l’État assume Â»), avec pour seule rĂ©ponse une inflation des moyens sĂ©curitaires, Ă  Calais et ailleurs. Aux drones et policiers Ă  cheval patrouillant sur les rivages s’ajoute ainsi la course Ă  la vidĂ©osurveillance cĂŽtiĂšre. Une Ă©volution documentĂ©e par les canards locaux, Ă  l’image de la Voix du Nord publiant le 22 octobre dernier un article intitulĂ© « Les Ă©lus du Calaisis (presque) tous favorables aux camĂ©ras anti-passeurs Â», mentionnant la dĂ©ception du maire de Marck-en-Calaisis : « Seul bĂ©mol, l’installation de quatre camĂ©ras a Ă©tĂ© proposĂ©e. C’est insuffisant pour l’élu. Â» Un Ă©lu qui donne le la : aujourd’hui comme hier ou demain, c’est insuffisant, il faut toujours plus de camĂ©ras, de barbelĂ©s Ă  lames rasoirs, de drones…

Lundi 22 novembre, le ministre de l’IntĂ©rieur GĂ©rald Darmanin annonçait ainsi un plan de dotation matĂ©rielle de 11 millions d’euros pour des quads, des 4×4 ou des camĂ©ras thermiques. Soit une petite partie de l’enveloppe de 62,7 millions d’euros promise en 2021 par les Anglais pour lutter contre l’immigration clandestine. L’objectif : une militarisation toujours plus marquĂ©e de la frontiĂšre, dans la droite ligne des politiques europĂ©ennes en la matiĂšre.

C’est ainsi que, de mois en mois, se perpĂ©tue des deux cĂŽtĂ©s de la Manche le spectacle d’une invasion mise en scĂšne comme ingĂ©rable et exigeant une rĂ©ponse martiale immĂ©diate, dans un jeu de ping-pong politique misant sur des symboles et une mĂ©diatisation anxiogĂšnes. « Calais est un espace hautement stratĂ©gique en matiĂšre de communication, oĂč l’on expĂ©rimente de nouvelles politiques sĂ©curitaires sur des personnes Ă©trangĂšres Â», nous rappelait Juliette Delaplace du Secours catholique Ă  la mi-octobre. Dit autrement par les militants de Corporate Watch [6] : « [La ville] a une importance fondamentale en tant que symbole pour la propagande anti-migrants – le parfait rĂ©cit alarmiste qui guide le rĂ©gime des frontiĂšres. Â»

L’éniĂšme drame qui vient de se dĂ©rouler au large de Calais, lequel aura un temps orientĂ© sur place camĂ©ras et politiciens, s’inscrit dĂ©jĂ  dans cette narration sĂ©curitaire, mĂȘlant dĂ©nonciation des passeurs et appels Ă  Frontex, le bras armĂ© des frontiĂšres europĂ©ennes. Une chose est sĂ»re : le sang du Channel ne sera pas lavĂ© par ceux qui l’ont fait couler.

Émilien Bernard

* Prénom modifié.


De l’autre cĂŽtĂ© du miroir

L’histoire du renforcement de la frontiĂšre franco-anglaise est faite de multiples jalons, de l’accord du Touquet, en 2003, rĂ©partissant les rĂŽles entre les deux Ă‰tats (les Anglais financent, les Français contrĂŽlent) Ă  celui de Sandhurst, en 2018, le prolongeant en resserrant les boulons sĂ©curitaires. Des deux cĂŽtĂ©s de la Manche, leur socle, l’instrumentalisation de la question migratoire s’est dĂ©veloppĂ©, tout au long de cette pĂ©riode, avec des visĂ©es Ă©lectoralistes Ă©videntes. On en connaĂźt logiquement mieux les rances contours français. Mais le miroir anglais de cette grandissante xĂ©nophobie d’État est tout aussi Ă©difiant. Dans un ouvrage intitulĂ© The UK Border Regime (2018), les militants de Corporate Watch dĂ©taillent ainsi l’alliance successive de « la guerre du Labour contre les demandeurs d’asile Â» menĂ©e suite Ă  l’élection du travailliste Tony Blair en 1997, puis la politique dite de l’ Â» environnement hostile aux migrants Â» de Theresa May, Ă  partir de 2012. Une factice construction de l’immigration comme problĂšme Ă  rĂ©soudre urgemment, menĂ©e main dans la main avec des mĂ©dias rĂ©actionnaires faisandĂ©s et une industrie sĂ©curitaire florissante, dĂ©bouchant sur ce que le collectif dĂ©signe comme une Â« escalade dramatique de la rĂ©pression des migrants Â». Le tout ayant depuis Ă©tĂ© parachevĂ© par le triomphe de Boris Johnson, du Brexit et des dĂ©lires nationalistes made in Perfide Albion. France-Angleterre : zĂ©ro-zĂ©ro.


Cet article fait suite Ă  un reportage publiĂ© dans le n°203 de CQFD (novembre 2021), « Calais, tunnel sous l’humain Â».



- Cet article a Ă©tĂ© publiĂ© dans le numĂ©ro 204 de CQFD, en kiosque du 3 dĂ©cembre 2021 au 7 janvier 2022.

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Source: Cqfd-journal.org