Novembre 19, 2021
Par Contretemps
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Alors que ressort en salle Rocky 1 (en version restaurĂ©e ), le film culte de Sylvester Stallone, il vaut la peine d’interroger la signification culturelle du plus grand boxeur imaginaire de l’histoire. Nous publions pour cela un extrait du livre de l’historien LoĂŻc Artiaga, Rocky. La revanche rĂȘvĂ©e des blancs (Éditions Amsterdam), qui restitue les fantasmes entourant le destin glorieux de Rocky. Ainsi montre-t-il que celui-ci « cristallise les frustrations sociales, les hantises raciales et autres peurs viriles de son Ă©poque oĂč s’invente aussi, dans le monde « rĂ©el », le sport spectacle Â». 

Qui veut la peau du Castro noir ?

Comme le cinĂ©ma, la boxe n’est pas un univers neutre. Elle transforme en spectacle violent les oppositions de race, de classe, de religion, de nationalitĂ© et leur donne un dĂ©nouement temporaire – un camp l’emportera sur l’autre, au moins le temps d’un match. Si Daniel Mendoza fut en Europe un des premiers pugilistes Ă  attirer les foules, c’est parce qu’il Ă©tait juif et qu’une majoritĂ© souhaitait le voir au tapis. Durant la guerre froide, les cĂąbles diplomatiques Ă©tats­uniens accordent Ă  la boxe une place plus grande qu’à n’importe quel autre sport. Les voyages de Mohammed Ali, reçu en chef d’État en Afrique, en Asie et dans les CaraĂŻbes, font ainsi l’objet de l’attention constante et inquiĂšte des autoritĂ©s. En dĂ©pit de positions politiques erratiques, il reprĂ©sente pour une large part de ses soutiens un « Castro noir[1] Â». Il compte aussi de nombreux ennemis. La haine Ă  son encontre enfle lorsqu’il rend publique sa conversion Ă  l’islam, tandis que ses prises de positions antiracistes et son opposition Ă  la guerre du ViĂȘt Nam suscitent l’indignation. Ali est trop volubile, trop militant, trop sĂ©duisant – autant de traits absents chez Balboa, Ă  bien des Ă©gards son inverse â€“, et personne ne semble en mesure de le contrecarrer durablement.

En 1969, interdit de compĂ©tition officielle parce qu’il a refusĂ© son incorporation dans un centre de recrutement de l’armĂ©e, Ali se prĂȘte pour quelques milliers de dollars Ă  une curieuse mise en scĂšne. Un combat simulĂ©, imaginĂ© par Murray Woroner, un affairiste de Miami, l’oppose Ă  Rocky Marciano – retirĂ© du circuit depuis quatorze ans, c’est le dernier grand champion blanc amĂ©ricain depuis Max Baer et James Braddock. Plusieurs jours durant, les deux hommes rĂ©unis sur le ring exĂ©cutent des enchaĂźnements divers. Ils sont filmĂ©s puis leur combat est montĂ© grĂące aux calculs d’un ordinateur, supposĂ© analyser les qualitĂ©s des deux hommes. Marciano, une perruque sur la tĂȘte et des gouttes de ketchup sur le visage, enchaĂźne les mouvements grotesques, pliant avec peine ses genoux pour Ă©viter les coups ralentis de son adversaire. Le public n’a que faire du dĂ©sĂ©quilibre du rapport de force, du corps fatiguĂ© de Marciano et de la supercherie du recours Ă  l’informatique. Comparant le climat du Midwest et du Sud profond Ă  celui de l’Apartheid, le journaliste Arnold Davis souligne la dimension politique de ce faux combat : « Nous avons besoin de Marciano pour soumettre Ali. Ils dĂ©terreront les vieux hĂ©ros pour dire que nous avions Ă  l’époque de vrais hommes blancs virils qui pouvaient faire face aux NĂšgres comme lui [
] Marciano va battre Ali Ă  mort. Et ça fera un tabac en Afrique du Sud, sans parler de l’Indiana et de l’Alabama[2]. Â»

Le match est retransmis simultanĂ©ment dans un millier de salles Ă  travers le pays. À Philadelphie, en prĂ©sence d’Ali, les spectateurs laissent Ă©clater leur joie lorsque le Greatest est mis KO[3]. Ce dernier regrette sa participation et dĂ©nonce la mystification lors d’une Ă©mission tĂ©lĂ©visĂ©e. Il a cependant retenu la leçon : le public a cru en sa dĂ©faite parce qu’il l’espĂ©rait. Cette volontĂ© d’en dĂ©coudre avec l’homme noir, un autre film de l’annĂ©e 1976 la donne Ă  voir avec une visĂ©e critique. Dans Taxi Driver de Martin Scorsese, la tension raciale est restituĂ©e sans fard, comme le moteur vĂ©ritable de la paranoĂŻa du personnage principal jouĂ© par Robert De Niro. Dans sa version initiale, le scenario est sur ce point plus explicite que le long mĂ©trage. Insistant sur le racisme du personnage principal, le scĂ©nariste Paul Schrader explique que la tuerie finale ne devait impliquer que des Noirs. Les producteurs reculent car ils craignent des Ă©meutes[4].

« L’erreur, Ă©crivait Marc Bloch, ne se propage, ne s’amplifie, ne vit enfin qu’à une condition : trouver dans la sociĂ©tĂ© oĂč elle se rĂ©pand un bouillon de culture favorable. Â» Et l’historien de conclure : « Seuls [
] de grands Ă©tats d’ñme collectifs ont le pouvoir de transformer une mauvaise perception en une lĂ©gende[5]. Â» Dans les annĂ©es 1970, l’AmĂ©rique blanche est mĂ»re pour soutenir le prochain challenger en mesure de contester la suprĂ©matie des Africains-­AmĂ©ricains sur le ring, mĂȘme si son champion ne s’illustre que dans des combats virtuels. C’est parce qu’elle a dĂ©testĂ© Mohammed Ali qu’elle s’est entichĂ©e de Rocky Balboa. Ce dernier restaure la suprĂ©matie blanche sur la boxe, mettant un terme Ă  la pĂ©riode Ali. Le spectre de Marciano hante encore Rocky V, qui instaure une continuitĂ© insensĂ©e entre le champion des annĂ©es 1950 et son avatar cinĂ©matographique de la fin du xxe siĂšcle. Un bouton de manchette prĂ©sentĂ© comme appartenant Ă  Marciano et montĂ© en pendentif est religieusement transmis entre diffĂ©rents personnages masculins, tissant un lien entre les boxeurs de gĂ©nĂ©rations diffĂ©rentes.

Ali, maĂźtre incontestĂ© de la mise en scĂšne, n’est pas dupe. En 1977, sur la scĂšne des Oscars, il apostrophe avec humour Stallone, qui boxe maladroitement face Ă  lui : Â« Je suis le vĂ©ritable Apollo Creed ! Tu as volĂ© mon histoire ! Â» The Greatest a raison. Stallone a fait de l’adversaire de son hĂ©ros un double d’Ali, affadi en deux temps : Ali est remplacĂ© par un autre, et cet autre n’a pas son aura. Nourrir la vie de Balboa dans deux cycles successifs, c’est contribuer Ă  effacer Ali, en forgeant un contre-rĂ©cit oĂč triomphe un autre type de champion, dĂ©fendant des valeurs opposĂ©es, mais aussi une autre reprĂ©sentation du masculin, moins marquĂ©e par l’ostentation. À l’issue d’une projection privĂ©e du deuxiĂšme volet, durant laquelle il pointe tout ce que le personnage d’Apollo Creed lui a empruntĂ©, du jeu de jambes aux provocations verbales, Mohammed Ali explique la nĂ©cessaire dĂ©faite de son avatar : « Que le Noir se rĂ©vĂšle supĂ©rieur aurait Ă©tĂ© contre les valeurs amĂ©ricaines. J’ai Ă©tĂ© tellement gĂ©nial qu’ils ont dĂ» crĂ©er Rocky, une reprĂ©sentation blanche pour l’écran, afin de contrer ce que je reprĂ©sente sur le ring. L’AmĂ©rique se doit d’avoir ses icĂŽnes blanches, peu importe oĂč elle va les chercher. JĂ©sus, Wonder Woman, Tarzan, Rocky[6]. Â»

Le public en redemande et Stallone amplifie durant quatre dĂ©cennies la force et le pĂ©rimĂštre de la revanche que le personnage incarne. Il contrecarre la domination sportive des Africains-­AmĂ©ricains (Rocky, Rocky II, Rocky III, Rocky Balboa), celle des athlĂštes des dĂ©mocraties populaires (Rocky IV), met en Ă©chec les Ă©lites noires parvenues aux commandes du sport­spectacle (Rocky V) avant de contrĂŽler sur le dernier versant de sa carriĂšre la destinĂ©e de la boxe professionnelle Ă  travers son protĂ©gĂ© (Creed, Creed II). « Beaucoup de gens voulaient Rocky, parce qu’il Ă©tait le mec blanc, pas le Noir Â», rĂ©sume Larry Holmes[7]. Rocky est effectivement le roi d’un monde factice oĂč les ennemis que s’est choisis l’AmĂ©rique conservatrice sont, le temps d’un match, battus Ă  la rĂ©guliĂšre. Pendant ce temps, Ali, atteint par la maladie de Parkinson, se retire de la vie publique et adopte une parole rare. La scĂšne mĂ©diatique est Ă  prendre.

Trois figures archĂ©typales permettent au personnage de Balboa de se construire et de s’ériger contre : le Noir, le Communiste et, dans le cercle intime, l’Épouse. Au fil des Ă©pisodes, des figures mineures de masculinitĂ©s dĂ©gradĂ©es – l’homme sans succĂšs, le pochard, celui qui perd le contrĂŽle – servent Ă©galement de contrepoints Ă  « l’Étalon italien Â». La saga des Rocky se construit Ă©galement avec des figures absentes, comme celle des gays. Il ne faut pas oublier que celui qui fonde et diffuse les rĂšgles modernes de la boxe Ă  la fin du xixe siĂšcle, John Douglas, marquis de Queensberry, est aussi celui qui prĂ©cipite la chute d’Oscar Wilde. Poursuivant John Douglas en diffamation pour injure – Douglas ayant qualifiĂ© Wilde de « somdomite Â» (sic) – Wilde est finalement condamnĂ©, dans un terrible retournement, aux travaux forcĂ©s. Comme le montre le chapitre 3, la boxe est un espace de domination masculine oĂč la place des femmes est limitĂ©e. Dans un contexte d’« homohystĂ©rie Â», oĂč le soupçon d’ĂȘtre gay, alimentĂ© par l’explosion des cas de HIV chez des hommes perçus comme hĂ©tĂ©rosexuels, le cinĂ©ma de Stallone apparaĂźt comme un repĂšre : « C’était donc une pĂ©riode oĂč les hommes occidentaux voulaient ressembler Ă  Rambo sur un plan physique et Ă©motionnel, de façon Ă  prouver que personne n’était gay[8]. Â» Le cantonnement de ces diffĂ©rentes figures de l’altĂ©ritĂ© aux univers sociaux les plus limitĂ©s ou leur effacement constitue le vĂ©ritable combat de Rocky.

Notes

[1]. Eldridge Cleaver, Soul on Ice, New York, Delta, 1999 [1968], p. 117.

[2]. CitĂ© par Sean Ingle, « The Forgotten Story of
 the Rocky Marciano v Muhammad Ali Super Fight Â», The Guardian, 13 novembre 2012.

[3]. Robert Lypsite, « The Computer Fight Â», The New York Times, 22 janvier 1970.

[4]. Geoffrey McNab, « I Was in a Bad Place Â», The Guardian, 6 juillet 2006.

[5]. Marc Bloch, RĂ©flexions d’un historien sur les fausses nouvelles de la guerre, Paris, Allia, 2007 [1921], p. 16.

[6]. Roger Ebert, « Watching Rocky II with Muhammad Ali Â», Chicago Sun Times, 31 juillet 1979.

[7]. Entretien avec Larry Holmes, 12 juillet 2019.

[8]. Eric Anderson, « Masculinities and Sexualities in Sport and Physical Cultures: Three Decades of Evolving Research Â», Journal of Homosexuality, vol. 58, n° 5, 2011, p. 565-578.

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Source: Contretemps.eu