La loi Blanquer et ses petits amendements croustillants auxquels les journalistes ne veulent rien comprendre, c’est la cerise sur le gâteau. Récapitulons. Une maternelle obligatoire juste pour pouvoir obliger les communes à subventionner le privé, un regroupement des écoles qui pourront être pilotées depuis les collèges, maternelle comprise, une loi sur la confiance qui oblige les profs au devoir de réserve, l’obligation de faire des heures supplémentaires en guise d’augmentation de salaire, des drapeaux en lieu et place des markers, de l’encre pour les photocopieuses et du papier….

Et en embuscade derrière, une réforme des retraites et du statut des fonctionnaires.

Certes, l’école actuelle est difficile à défendre telle quelle. Il faut dire que ça fait des années qu’elle subit réformes sur réformes. Des années aussi que les moyens sont réduits : salles de classe surchargées, manuels manquants, constructions insuffisantes, informatique défaillante, précarisation de l’enseignement, la FCPE a calculé qu’en moyenne, un.e élève de Seine Saint Denis perdait une année de scolarité en enseignant.e.s non remplacé.e.s. Et l’école a toujours eu une double face, émancipation par le savoir et normalisation idéologique, possibilité d’ascension sociale et reproduction de l’élite. Mais c’est à un véritable tournant qu’on assiste en ce moment, un alignement sur le modèle anglo-saxon. On peut parler d’une double promotion du privé : d’une part par la destruction du service public et d’autre part en introduisant dans le public la concurrence et le management du privé.

Le discours du pouvoir a toujours été un discours mensonger. Mais on atteint en ce moment des sommets : un ministre qui déclare le contraire des décrets qu’il vient de signer, un discours de liberté totalement orwellien alors qu’il est en train de restreindre les possibilités de choix des lycéens. L’autoritarisme est flagrant : c’est bien une taylorisation de l’enseignement qu’il est en train d’imposer : méthodes pédagogiques imposées dans le primaire, encadrement des pratiques pédagogiques dans le secondaire par une évaluation permanente contrôlée qui imposera son stress et son rythme, programmes prévus pour une élite dans des conditions qui l’empêchent d’être accessibles pour les autres, diminution drastique de l’enseignement général dans la voie professionnelle… On pourrait continuer longtemps sur ce thème.

Face à ça, l’éducation nationale gronde comme elle a rarement grondé, mais de façon un peu dispersée et sans atteindre la masse critique qui permettrait de bloquer les réformes. Il est difficile de faire le décompte du nombre de grèves reconductibles qui ont eu lieu dans un secteur qui n’est pas un habitué de la chose (aucun secteur ne l’est d’ailleurs). Mais elles sont parties à des dates différentes dans des endroits différents, et il n’y a jamais eu une grève reconductible massive à l’échelon national. Il faut dire que les enseignant.e.s, comme beaucoup, croient de moins en moins à la grève, et certainement pas aux grèves de 24h. Mais ce sont ces dernières qui sont le plus massivement suivies, comme celle du 2 avril qui a connu dans la région parisienne des taux de l’ordre de 70 à 80% dans le primaire. L’AG des instits à Paris a réuni environ 500 personnes.

Devant l’impasse des formes traditionnelles de mobilisation, d’autres outils ont été recherchés. Dans plus de 700 lycées (sur un total d’un peu plus de 1500) des actions ont été mises en place du type mettre 20/20 à tous les élèves, faire des conseils de classe silencieux, démissionner du poste de professeur principal, toutes formes d’action relativement nouvelles dans ce milieu. Un collectif contre les réformes s’est mis en place, qui certes s’adresse beaucoup aux syndicats pour les pousser à la mobilisation, mais qui fonctionne aussi relativement bien pour faire connaître les actions et tenter de les coordonner. De ce point de vue, on n’avait jamais connu un mouvement d’une telle ampleur.

Mais d’un autre côté, c’est un peu comme la mobilisation contre la loi travail ou les gilets jaunes (deux mobilisations auxquelles beaucoup se réfèrent). Il y a une minorité déterminée significative et active, mais qui n’arrive pas à étendre le mouvement à un point où le pouvoir pourrait céder. Tout est pourtant tenté : AG de villes, mobilisations communes avec les parents, écoles occupées, jonctions avec les gilets jaunes… Et le problème n’est pas tant l’acceptation par le milieu enseignant des réformes, après tout ce sont des fonctionnaires, et un fonctionnaire par définition ça fonctionne, mais plutôt un fatalisme lié à un grand sentiment d’impuissance, sentiment renforcé par la caporalisation et la dégradation des conditions de travail ainsi que du statut social des enseignants.

Bien sûr, en face, le pouvoir dégaine les outils qu’il maîtrise le mieux : désinformation et répression. Il y a eu des consignes des rectorats pour interdire les débats autour de la réforme, notamment ne pas laisser les enseignants s’inviter aux réunions d’information à destination des parents. Blanc’air est un vrai bateleur de foire et laisse les enseignant.e.s sidéré.e.s devant l’aplomb de ses mensonges, au point qu’il faut souvent se faire confirmer les consignes officielles par une administration qui ne sait souvent pas répondre. Les journaux se font les porte-parole officiels du gouvernement avec une unanimité et sans la moindre contre-enquête d’une façon qui laisse pantois. En ce qui concerne la répression, il y a en ce moment des affaires de mutations forcées de représentants syndicaux accusés de harcèlement, et beaucoup de dépôts de plaintes à l’occasion de plusieurs actions. Il faut dire que plusieurs rectorats ont été occupés, ce qui là encore n’est pas dans la tradition des fonctionnaires. Le grand jeu en ce moment semble être de pousser des salarié.e.s à porter plainte contre les militant.e.s (pour harcèlement, menaces, violence, ça dépend…). Ce qui a bien marché, c’est l’écrasement des lycéens cet hiver. La répression féroce qu’ils ont subie pèse sur les capacités de mobilisation actuelle, et d’autant plus fortement que les enseignant.e.s n’ont pas toujours su être à la hauteur de la solidarité.

Il est donc difficile de prévoir comment ce mouvement va évoluer. Va-t-il se faire écraser en rase campagne dans un silence médiatique complet, ou au contraire le bac est-il menacé cette année (pour dans 2 ans, il n’existera plus de toutes façons) ?


Article publié le 26 Mai 2019 sur Oclibertaire.lautre.net