Décembre 26, 2020
Par La Brique
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Darmanin porte matrakNombreuses furent les personnes qui vécurent comme une asphyxie la seconde fermeture des bars, des restaurants, des cinémas, des salles de spectacle, des clubs de sport – bref, de la plupart des lieux de sociabilité – parce qu’on l’avait déjà vécu et qu’au fond de nous, on se dit qu’elle ne va pas durer… Pour d’autres, déjà victimes de privations au quotidien par la précarité, ce sont les derniers espaces publics de respiration qui ont disparus.

Depuis quelques temps, une des stratégies rhétoriques privilégiées du gouvernement consiste à revendiquer le mot « République ». On voit bien le bénéfice : en France, « République » ferait écho à la Révolution française, aux philosophes des Lumières… et en particulier, tiens, tiens, à leur lutte contre le « préjugé religieux » ou l’autoritarisme. Pourtant, on aura beau se frotter les yeux jusqu’au sang, on ne parviendra jamais à associer Macron à Raison ou Darmanin à lutte contre l’arbitre policier (voir p.13 notre article sur Ian B). Plutôt comme dirigeants d’une France forteresse qui laisse mourir à ses frontières (Calais, Vintimille, Méditerrannée…) et traque l’ennemi.e intérieur.e au dedans (voir ici p.11 sur les mineurs marocains, ou p. 13-14-15 sur les « morts naturelles » liées à la police).

Cette République bourgeoise qui, quelques années après son institution, organise un référendum pour l’autodétermination du peuple algérien pour ensuite organiser la répression meurtrière du 17 octobre 1961 immortalisée par cette phrase : « Ici on noie des Algériens ». C’est à l’anniversaire de cette date que le gouvernement a choisi de façon très cynique de commencer le couvre-feu de 2020. Le couve-feu, c’est la mesure de Sarkozy pour contrôler les révoltes dans les quartiers populaires. Il n’a jamais été généralisé en métropole depuis la guerre d’Algérie en 1961 (voir p. 16 l’interview de Mathieu Rigouste), avant ça, le dernier date de 1944, pendant la collaboration avec les nazis.

Aucune surprise, donc, de voir le mot « République », dévoyé, revenir maintenant pour justifier les attaques réactionnaires qui s’abattent sur nous : loi anti-musulman.es, loi flic’and’love, loi contre la liberté de penser à l’université ou dans les associations, lois contraignant la liberté de la presse… Leur république concerne de moins en moins la chose publique, qui offre un visage autoritaire (avec Jupiter à sa tête) : une république impérialiste, coloniale, avec son aristocratie et son règne sans partage tant dans la rue que dans les têtes.

Les mots de cette République ne doivent être pris que comme des mots d’ordre ; des mots qui se bornent à dire : soumets-toi (à l’étranger, à l’ouvrier.e, aux jeunes, aux femmes etc.) Il en est bien sûr ainsi de la prétendue « liberté d’expression » qu’on nous a resservie suite à l’assassinat de Samuel Paty. La liberté d’expression ? Dans un pays où la presse est aux mains des premières fortunes de France ? Où lorsqu’on ose souligner l’évidence autoritaire, prononcez par exemple les termes de « violences policières », « d’islamophobie », de « racisme institutionnel », on s’attire immédiatement les cris d’orfraies des éditorialistes et de ces bourgeois.es de salon. Cachez-nous ces insupportables Gilets jaunes que je ne saurai voir dans mes beaux quartiers !

Darmanin porte nawak 

La liberté d’expression est une notion relative dans ce pays. Beaucoup pensent qu’elle n’existe plus et qu’elle devrait exister : que l’égalité, le droit de tous et toutes à l’expression, ont été temporairement détruits par le cadenassage du discours public, et qu’il s’agit maintenant de réclamer de la « pluralité », afin de recréer les conditions d’un « libre débat » où chaque voix trouverait à « s’exprimer ». Aussi longtemps qu’on a le droit de parler, c’est que ce qu’on dit est inoffensif, et dans chaque moment d’obscurité se resserrent les bâillons des contre-pouvoirs. Voici bien la seule vérité énoncée par Macron : « nous sommes en guerre ». Cette guerre, la bourgeoisie et la réaction la mènent main dans la main contre celles qui ne sont pas résigné.es, et les médias dominants sont sciemment utilisés dans cette lutte (voir notre article sur nos collègues de la Voix du Nord). À La Brique, nous ne voulons pas lutter pour cette liberté d’expression-là : nous préférons un monde où on peut dire ce que l’on veut tant que les contre-pouvoirs existent et ne sont pas réprimés. Nous préférons les médias qui donnent la voix à celles et ceux que les autres ne daignent pas regarder. La liberté d’expression ne s’use que si on ne s’en sert pas. Autrement dit, la volaille-qui-fait-l’opinion, sauce CNews, ne participe pas de la pluralité des expressions.  Elle ne fait que se draper dans du politiquement incorrect pour mieux légitimer le Pouvoir et les oppressions.

Nous vivons un temps où le seul discours toléré n’entretient plus aucun rapport au réel. Macron est le visage d’une époque qui se donne pour tâche de s’aveugler : à coups de LBD, de jusqu’au boutisme productiviste (voir notre dossier industrie, en particulier p. 9 pour apprendre comment se débarrasser des poulets) sur fond de crise écologique ou de slogans creux (voir p.26, nos comptes-rendus des expos pour bourges). Le gouvernement tisse tout autour de nous ses flics d’acier. Mais à jouer ce jeu dangereux, les ambitions des poulets les plus extrémistes n’auront bientôt plus de mesure. À l’heure où nous terminons cet édito, les sirènes des manifestations sauvages de keufs retentissent autour de nous…

Macron nous promet le retour « des jours heureux ». Quelle blague ! De notre côté c’est surtout le moment où les mauvais jours finiront que l’on espère. C’est le nom du programme du Conseil National de la Résistance à la sortie de la guerre, une république… sociale. Car, oui, à chaque déconfinement, nos luttes ont aussitôt redémarré. À chaque « retour au réel », leur agenda leur échappe, la rue est chaude, voilà pourquoi l’arsenal (guerrier, judiciaire, législatif…) est en train de se mettre en place.

Le collectif de la Brique

« Une poule sur un mur

En a marre de picorer du pain dur

Elle veut de la brioche, des croissants

Et puis danser la rumba, en buvant du punch ou de la vodka.

Pain dur, pain sec,

Elle en a ras le bec ! »

Bernard Friot




Source: Labrique.net