Le 11 mai dernier, chacun a pu déchirer l’infâme ausweis que l’on nous imposait. Le lendemain, lundi 12 mai, marquait la fin des Chroniques du Confinement, publiées sur le site web du Monde Libertaire. Elles ont été l’occasion de mieux nous connaître, de partager nos vies, nos colères, nos tristesses parfois, les coups de gueule aussi, les coups d’éclat. Dire les actions de solidarité, des plus modestes aux plus fortes, avec les sans-abris, les sans-papier, les jeunes migrants, les voyageurs privés d’hôtel, les précaires sans le sou, les squatters à la recherche d’un simple toit. De dire ces balcons de 20h d’où sortaient des chants ou des slogans révolutionnaires, ces balcons du 1er Mai qui on vu flotter les drapeaux noirs, affirmant que les anarchistes sont là, debout, et que même enfermés, ils continuent de crier au monde leur vision, cette société libertaire qu’ils veulent mettre en place ; plus libre, plus juste, où les décisions sont prises là où se posent les questions, où se trouvent les problèmes, et par celles et ceux qui les vivent.

Mais pour un grand nombre, plus faibles, hors normes, victimes désignées, confinement rimait avec enfermement – en enfer : femmes battues, enfants martyrisés, LGBT malmenés. Le huit-clos avec son bourreau a été un supplice pour beaucoup, et les hôpitaux surchargés n’ont pas accueilli que des victimes du virus. Ce petit enfant, sans autre famille que sa mère sévèrement contaminée, amené à l’hôpital entre deux gendarmes et aussitôt dirigé à la DASS ; Cet autre que le père amène aux urgences, car il ne peut s’empêcher de le frapper – un ultime éclair de lucidité l’aura sauvé du pire. La liste est longue des souffrances endurées que seule les connexions des mobiles vers l’extérieur ont parfois pu apaiser.

Nous n’insisterons pas sur l’incurie du gouvernement, elle n’a été que trop criante, se révélant à toutes celles et ceux qui ne voulaient pas la voir. À toute chose malheur est bon, dit-on, la période a montré que le Roi est définitivement nu, que l’État n’est pas le bon modèle, qu’il est impuissant à prendre soin de tous, qu’il ne peut fournir les protections les plus rudimentaires – les fameux « masques », passés d’inutiles à obligatoires, et que ses seules armes sont la contrainte et le mensonge. Plusieurs des articles de ce numéro brodent sur de ces morceaux de tissus, sur ce qu’ils nous disent quand ils tombent, et sur ce que peuvent l’initiative alliée à l’auto-organisation.

L’affaire des « masques » a révélé, au sens quasi photographique, le mensonge au fondement de l’État : celui de son efficience qui conditionne sa légitimité. En ces temps de grave crise économique qui s’annonce, sa violence s’apprête à s’intensifier, accompagnée dorénavant d’une surveillance de masse à base de robots équipés de dispositifs d’intelligence artificielle. Le 1 2 mai dernier, INRIA, le fleuron de la recherche informatique française, en charge de l’application STOP-COVID a annoncé son abdication : « Une partie [du code source] n’est pas publiée car correspondant à des tests ou à des parties critiques pour la sécurité de l’infrastructure ; » Deux petites semaines auront suffit pour que tombe aussi, ce masque là : le traçage anonyme sera en réalité une traque.

Ce faisant, il dévoile sa faiblesse. Alors que le capitalisme se nourrit des crises, et les chérit, l’État les craint car elles minent sa légitimité qui lui permet de nous contraindre à bas coût ; nul ne survit très longtemps à l’usage de la seule force ; il doit à tout prix donner l’illusion de l’utilité et de la légitimité. Cette période a révélé l’impuissance de l’État à protéger, elle a révélé l’impuissance de la technologie à prévenir et à guérir. Le récit techno-politique de la Startup nation, dominant racontait la « fin de l’histoire » et la mort de la mort. Miné par le virus, ce récit est maintenant inaudible; ce monde déprimé est dans l’attente du prochain ; à nous d’assembler le nôtre et de le vivre, c’est maintenant !


Article publié le 25 Mai 2020 sur Monde-libertaire.fr