Mai 30, 2021
Par Le Monde Libertaire
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Six personnages en quête d’auteur de Luigi PirandelloREPRISE
Mise en scène Emmanuel DEMARCY-MOTA

TRADUCTION : François Regnault – ASSISTANT A LA MISE EN SCENE Christophe Lemaire – SCENOGRAPHIE ET LUMIERE : Yves Collet – MUSIQUE : Jefferson Lembeye – COSTUMES : Corinne Baudelot – MAQUILLAGES : Catherine Nicolas.
AVEC LA TROUPE DU THÉÂTRE DE LA VILLE
Hugues Quester, Alain Libolt, Valérie Dashwood, Sarah Karbasnikoff, Stéphane Krähenbühl, Chloé Chazé, Céline Carrère, Charles-Roger Bour, Philippe Demarle, Sandra Faure, Gaëlle Guillou, Gérald Maillet, Pascal Vuillemot, Jauris Casanova, Alizée Demarle et Blanche Vignes

S’il y a une pièce dans le répertoire théâtral qu’il est impossible de rayer de la carte, c’est bien celle de PIRANDELLO Six personnages en quête d’auteur écrite en 1921 par un écrivain qui avait à son actif un grand nombre de romans et de nouvelles. Pirandello qui disait de lui même « Je ne suis pas un dramaturge mais un narrateur » dans sa préface raconte comment il s‘est trouvé dépassé en tant qu’auteur par ses personnages. Sa boule de cristal c’est l’Imagination ; il est important de le souligner parce que sans elle, oui, notre perception se retrouverait rétrécie à un point inimaginable, celui du vide sans doute et de l’ennui.
Les interrogations d’un écrivain sur l’art du théâtre, la mise en scène, les comédiens et les personnages qu’ils interprètent, ne sont pas censées concerner tout le monde. Elles ont pourtant une portée universelle parce qu’elles questionnent le sentiment d’identité de tout individu dans un environnement balisé qui le dépassera toujours. Qui que nous soyons, nous n’avons pas d’autre moyens pour ne pas nous noyer dans la masse que de croire à la carte d’identité que nous avons reçue au berceau.
Ce qui est fascinant d’observer dans cette pièce c’est combien la frontière est mince entre ceux qui croient appartenir à la réalité, le metteur en scène, les comédiens et les autres qui affirment leur qualité de personnages. Or c’est sur cette ligne de mire infinitésimale, que les comédiens et les personnages vont se confronter et jouer leur pièce.
En résumé, lors d’une répétition d’une pièce de Pirandello, décrite comme mauvaise, les artistes voient débarquer sur scène des personnages qui leur prient de jouer leur propre drame. Le metteur en scène intéressé demande aux personnages de le jouer devant les comédiens. Lorsque c’est au tour de ces derniers d’interpréter les rôles, les personnages se moquent d’eux, manifestant leur sentiment d’avoir été mal compris, mal joués. Leur vérité disent ces personnages est bien supérieure et eux seuls peuvent l’exprimer pour l’éternité.
Dans ce jeu de miroirs, la troupe qui devient le public pour les personnages et ces derniers publics des comédiens, Pirandello met en scène un véritable psychodrame, un jeu de rôles actif, et tant qu’on est dans le jeu tout se tient. Mais les comédiens n’entendent pas que le drame se déroule véritablement et se retrouvent assommés par sa réalité. Occupés à travailler leurs rôles et la future mise en scène, ils n’ont pas pris au sérieux le cri d’alarme des personnages.
Ces personnages en quelque sorte font partie de toute cette humanité anonyme des spectateurs qui se poussent du coude, exercent leur esprit critique et dont certains rêveraient de monter sur scène pour parler de leurs propres drames. Devenus personnages, ils ne pourraient craindre pour leur pudeur, mais contrairement à la télé réalité, la scène du théâtre doit rester intemporelle et purement subjective. Le personnage chez Pirandello, s’affirme, il refuse d’être un individu comme les autres. Il ne se projette d’abord que pour lui-même, il a cet orgueil, cette arrogance qui défit toutes les normes.
Aussi sordide que soit le drame familial que jouent les personnages, au théâtre il devient extraordinaire, merveilleux, spectaculaire parce qu’il a été vécu et que chacun des protagonistes éprouve comme unique chacune des scènes de sa vie, aussi dramatique soit elle.
Ainsi les personnages deviennent par leur posture excessive, cet idéal qui peut hanter chaque comédien, celui de leur donner vie, en les faisant jaillir de leur imagination et leurs émotions.
La mise en scène d’Emmanuel DEMARCY-MOTA ne fait que suivre le propos de Pirandello lui-même qui formule que l’imagination est une servante. C’est grâce à ce sens d’humilité que le public peut découvrir les coulisses du théâtre, assister à une répétition, regarder les régisseurs, les comédiens et les techniciens à l’œuvre. Toute une ambiance où chaque détail, chaque objet et lieu et place se distribuent de façon magique avec pour seule finalité, la création.
Il est possible d’obéir, obéir dans le sens le plus noble, aux personnages de Pirandello, en les écoutant, en ayant l’impression de se mêler à eux comme les comédiens, en se moquant d’eux également.
Point de vue extraordinaire, qui ne tient qu’au subtil déplacement d’une image, celle d’un groupe de personnages, de silhouettes, de dessins, qui soudain sortent de l’ombre, réclament la lumière et l’obtiennent grâce à un metteur en scène, chamboulé.
Le scénario inimaginable de Pirandello n’est pas évident car il est à la fois fantastique et concret. Mais il suffit de poser le doigt sur cette crête de d’imagination active, sans enfoncer des portes ouvertes, pour se réjouir que des personnages puissent témoigner, à notre place, de nos drames, nos rêves et nos folies.
La distribution qui fait appel à plus de 26 artistes et techniciens sur scène et en coulisses, est impressionnante. Hugues QUESTER, le père et Valérie DASHWOOD, la belle fille, notamment, sont excellents
Un grand merci à toute l’équipe de ce spectacle qui rend hommage de façon magnifique à Pirandello, tout à fait génial dans cette pièce. Non, Pirandello n’est pas classique, il est tout simplement visionnaire. A ses yeux, nous sommes tous des personnages en quête de rôles et la vie, une comédie.

Eze le 30 mai 2021
Evelyne Trân

au THÉÂTRE DE LA VILLE – ESPACE PIERRE CARDIN – 1 Avenue Gabriel 75008 PARIS
du 19 Mai au 13 Juin 2021.
Horaires selon les jours de représentation 15 H – 18 H 30 – 20 H




Source: Monde-libertaire.fr