L’idée selon laquelle nous fournirions du travail gratuit aux grandes plateformes d’Internet est de plus en plus répandue. Mais elle ne fait pas l’unanimité. Petit tour d’horizon des possibilités quand on envisage le rapport que nous entretenons avec les Gafam.

On appelle Gafam – pour Google, Apple, Facebook, Amazon, et Microsoft – les entreprises qui sont derrière les grosses plateformes numériques centralisées américaines. Ces plateformes omniprésentes suscitent beaucoup de débats  : surveillance de masse, fichage, ingérences démocratiques, collaboration avec les États… Pour mieux comprendre les enjeux, on peut se questionner sur la nature de notre relation à ces entreprises. On entend souvent que «  si c’est gratuit, c’est toi le produit  ». Est-ce aussi simple  ?

Que sont les Gafam ? Essentiellement, ce sont des vendeurs d’espaces publicitaires. On peut donc déjà dire que nous ne sommes pas leurs clientes et clients, qui sont les annonceurs. La particularité, et ce qui fait la forte valeur ajoutée des publicités vendues par les Gafam, est qu’elles sont fortement ciblées et donc efficaces. On peut se demander qui contribue à la création de cette valeur ajoutée. Bien sûr, il y a des employé·es des Gafam dont le travail est de développer des outils qui transforment des données brutes en profils aussi précis que possible. Grâce à ces outils, les précieux profils publicitaires sont construits et affinés en permanence à partir des données personnelles des utilisateurs et utilisatrices. Il serait alors tentant de répondre que nous sommes pour les Gafam une forme de matière première. Mais ce serait nous confondre avec nos données, que ces entreprises s’accaparent.

En effet, pour transformer une matière première, il faut d’abord la récupérer  : avant d’être transformées en bijoux dans une joaillerie, les pierres doivent être extraites d’une mine par des prolétaires. Dans cette analogie, nous serions… la mine ! On a vu que des employé·es des Gafam jouent le rôle du joailler, mais alors qui joue le rôle des mineurs et des mineuses  ? D’autres employé·es des Gafam produisent les outils d’extraction, à savoir les plateformes, mais ce sont les internautes qui, par leurs activités dessus, extraient leurs propres données. Nous serions donc pour les Gafam à la fois un gisement de matière première, et les prolétaires qui l’exploitent. Pourtant, nous ne sommes pas des employé·es de ces entreprises mais des utilisateurs et utilisatrices de leurs plateformes, donc des consommateurs et consommatrices. Est-ce alors raisonnable de parler de travail ? Cela concerne-t-il uniquement l’extraction des données ?

Qui sommes-nous
pour les Gafam  ?

Pour que les annonceurs achètent de l’espace publicitaire, encore faut-il qu’il y ait du public pour ces publicités. Or, contrairement aux médias vivant traditionnellement de la publicité, une particularité des Gafam est qu’elles ne proposent rien elles-mêmes à part une plateforme. En effet, ce sont les internautes qui fournissent le contenu qui va servir à attirer d’autres utilisateurs et utilisatrices sur la plateforme, ainsi qu’à les y faire revenir, puis rester le plus longtemps possible (bien que dans certains cas, de la publicité ciblée joue aussi le rôle de contenu). Que ce soit une vidéo très élaborée ou un simple message d’une centaine de caractères, ces productions sont indispensables pour la plateforme. Y aurait-il alors deux types d’utilisation  : la production de contenu et la consommation ?

Mais s’il est déjà difficile d’imaginer une utilisation ne produisant aucun contenu – un commentaire, un «  j’aime  », ou un partage sont déjà du contenu –, il est pour le coup impossible d’en concevoir une qui ne produise aucune donnée, puisque le simple fait d’accéder à un contenu plutôt qu’un autre, à une heure plutôt qu’une autre, d’un endroit plutôt que d’un autre, depuis un ordinateur plutôt qu’un téléphone, etc. sont déjà des informations permettant d’affiner les profils publicitaires. Du point de vue économique des Gafam, il n’y a pas vraiment de distinction pertinente entre la production « active » et la production « passive » de contenu et de données. Dans les deux cas, l’intérêt est double. D’une part, fournir du contenu  : que ce soit une photo de vacances ou une notification du type «  j’aime  », l’intérêt pour la plateforme est de faire (re)venir et rester les gens, à la fois comme cibles pour les annonceurs et comme producteurs et productrices de contenu et de données.

D’autre part, améliorer les profils publicitaires  : publier un message avec un lien vers un article d’Alternative libertaire plutôt que du Monde ou aimer ce message permet dans les deux cas d’affiner un profil. De plus, on peut remarquer qu’il arrive que la production «  active  » de contenu soit rémunérée par le partage d’une partie des recettes publicitaires. C’est par exemple le cas pour les vidéos YouTube monétisées  : vidéaste («  youtubeur  », «  youtubeuse  ») est aujourd’hui un métier, une activité reconnue comme du travail par les Gafam elles-mêmes. Or comme on vient de le voir, du point de vue des Gafam, il n’y a pas de différence de nature entre ce travail rémunéré et les autres productions, «  active  » comme «  passive  », qui ne le sont pas. La simple utilisation de ces plateformes consiste donc en du travail gratuit (dans le même sens que le travail domestique dont parle Christine Delphy, par exemple).

Instaurer
un rapport de force

Consommateurs et consommatrices, matière première, prolétaires non rémunérés… Notre relation aux Gafam est clairement complexe. Sur le long terme, il est clair que le projet de société communiste libertaire est incompatible avec l’existence de ces monstres. Sur le plan des revendications immédiates, on peut demander plus de transparence, d’interopérabilité, un meilleur contrôle de nos données, l’arrêt du fichage… Mais ces demandes sont déjà incompatibles avec le modèle économique du capitalisme de surveillance et donc des Gafam. Une lutte est inévitable. Que l’on parle de boycott (de la consommation), de grève (du travail), ou d’autre chose encore, comme un arrêt massif d’utilisation, même temporaire, qui instaurerait un rapport de force économique.

En attendant, il existe des plateformes alternatives, libres, ouvertes, interopérables, et reposant sur un modèle de fédération compatible avec notre projet de société. Alors que ce soit via une instance de Mastodon, de PeerTube, de Diaspora, bientôt de Mobilizon, … rendez-vous sur le Fediverse !

Pablo (UCL Saint-Denis) & Marie


Article publié le 16 Sep 2019 sur Unioncommunistelibertaire.org