Au moins 164 Ă©cologistes sont morts en 2018 : ils se battaient contre des projets miniers, forestiers ou agro-industriels, majoritairement dans les Philippines, en Colombie, en Inde, au BrĂ©sil [1].

Qu’on ne nous rĂ©torque pas que c’est normal, que ces pays sont arriĂ©rĂ©s, mais que nous, nous sommes en dĂ©mocratie ! Évidemment, nous n’avons rien Ă  envier aux Philippins que la police peut assassiner en toute impunitĂ© [2]. Mais si les Ă©cologistes en France ne se font pas assassiner par dizaines, ce n’est pas parce que l’État français est plus clĂ©ment [3] ou plus soucieux des prĂ©occupations Ă©cologiques.

C’est parce que, pour l’instant, à de rares exceptions près, nous les écologistes français.e.s et occidentaux, nous n’avons pas vraiment cherché à arrêter la destruction du monde, contrairement aux populations dont les existences s’ancrent dans les lieux qu’elles habitent (pour le meilleur et aujourd’hui pour le pire).

Cet attentisme se paie au prix fort : sur notre territoire, comme partout ailleurs, les forĂŞts continuent de brĂ»ler, d’être rasĂ©es ou surexploitĂ©es, les terres d’être bĂ©tonnĂ©es, les mers de monter, le glyphosate d’être Ă©pandu, et les espèces de disparaĂ®tre. A nos frontières et dans nos villes, les migrants, climatiques ou non, continuent de mourir ou d’errer dans l’indiffĂ©rence gĂ©nĂ©rale. Le rĂ©chauffement, boostĂ© par les Ă©missions des multinationales françaises, poursuit inlassablement son cours.

Qu’attendons-nous ?

Quand nous disons que nous, Ă©cologistes français, nous « attendons Â», nous ne cherchons pas Ă  minimiser les efforts ni le travail qui ont Ă©tĂ© faits ces derniers mois et annĂ©es. Nous disons simplement que nous n’avons pas opposĂ© une rĂ©sistance suffisamment dĂ©terminĂ©e – sauf en de rares endroits comme sur les ZAD. Quand nous bloquons une usine Monsanto une demi-journĂ©e, mais qu’au fond, nous pensons que Monsanto devrait disparaĂ®tre dĂ©finitivement de la surface de cette planète, Ă  quoi cela a-t-il servi ?

D’une autre manière, lorsque nous bloquons la SociĂ©tĂ© GĂ©nĂ©rale pour revendiquer l’arrĂŞt du financement des Ă©nergies fossiles, tout en poursuivant une campagne de lobbying auprès de ses dirigeants, ne faisons-nous pas le jeu de la banque, en lui permettant de se rendre « Ă©cologiquement acceptable Â» ? Il s’agit dès lors d’être clair sur l’objectif de nos actions : voulons-nous un monde de « finance propre Â» ou un monde sans banques ? Si c’est la deuxième option que nous choisissons, et c’est sans doute celle que commande l’urgence, nous devons rapidement gagner en offensivitĂ©, afin de neutraliser les activitĂ©s ravageuses des multinationales et des États.

C’est peut-être une douce résignation et un manque d’attachement au monde qui nous retiennent de tout faire pour bloquer les activités de destruction massive du vivant. Nous craignons vaguement pour nos vies, mais cette réalité ne nous apparaît pas encore concrètement. Les habitants de la forêt amazonienne ou des ZAD assistent directement à l’anéantissement de leur milieu.

Dès que nous nous opposerons sĂ©rieusement au dĂ©sastre en prenant les rues, en bloquant l’économie, en expulsant les gros pollueurs, en faisant revivre les communs dans des occupations, l’Etat montrera les dents. Les gilets jaunes, qui n’avaient pas le choix eux non plus, en ont fait les frais. Les bloqueurs d’Extinction Rebellion France ont Ă©tĂ© gazĂ©s. Les zadistes se sont fait blesser, Ă©borgner, mutiler et parfois tuer (RĂ©mi Fraisse en 2014). La stratĂ©gie policière consiste Ă  terroriser ceux et celles qui ne sont pas familiers de l’action politique. Que rĂ©servera-t-on Ă  la gĂ©nĂ©ration qui veut stopper la destruction de la planète, arrĂŞter le rĂ©chauffement climatique, et vivre dignement ?

Ne plus se désolidariser

Tant que nous nous limitons, comme aujourd’hui, à signer des pétitions, à faire des marches, des blocages partiels et des rassemblements déclarés, nous nous protégeons de cette violence, et nous désolidarisons dans les faits de tous ceux qui n’ont pas fait le choix de résister, mais s’y sont trouvés contraints sous peine de perdre leurs conditions de vie.

Nous connaissons certes, avec les marches et les actions de dĂ©sobĂ©issance, un certain succès mĂ©diatique ; on parle peut-ĂŞtre aujourd’hui plus d’écologie que jamais. Mais toute cette agitation cache mal que la situation ne cesse de s’aggraver, et que le besoin d’action efficace et impactante devient pressant.

Il n’y a rien qui doive nous dĂ©courager d’agir, ni nous faire honte de notre force. En premier lieu parce que d’autres Ă©cologistes, partout dans le monde, se font tuer en raison des politiques de « nos Â» gouvernements, en raison des activitĂ©s de « nos Â» multinationales, et parce que « notre Â» pays est une mĂ©tropole coloniale qui a une responsabilitĂ© historique immense dans la destruction des milieux vivants et de leurs habitants.

Les Français ne connaĂ®tront jamais une rĂ©pression aussi intense que les rĂ©voltĂ©s des Suds : cela devrait ĂŞtre une raison de faire plus, pas moins ! En voici une autre : notre position de privilĂ©giĂ©s au sein de l’économie capitaliste nous rapproche gĂ©ographiquement de ses points les plus sensibles (multinationales, places financières, infrastructures, gouvernements) et nous offre des possibilitĂ©s d’actions considĂ©rables.

Il s’agit simplement d’être conscient de la rĂ©alitĂ© de la rĂ©pression, et de nous prĂ©parer en consĂ©quence. Il n’y a pas lieu d’avoir peur si nous sommes uni.e.s, solidaires et organisĂ©.e.s pour nous dĂ©fendre, les manifestant.e.s de Hong-Kong en donnent un bel exemple, eux et elles qui luttent dans contre la dictature chinoise [4]. Faisons preuve d’imagination, rĂ©inventons notre rĂ©pertoire d’action et misons sur la diversitĂ©.

Des Ă©cologistes sans transition


Article publié le 02 Sep 2019 sur Lundi.am