DĂ©cembre 7, 2020
Par Contretemps
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Fin 2019, John Bellamy Foster, sociologue et directeur de la Monthly Review, publiait cet article dans lequel il revient sur la montĂ© en puissance des mouvements pour le climat, rompant avec des annĂ©es d’attentisme, ainsi que sur les enjeux posĂ©s par les diffĂ©rentes versions du Green New Deal, leurs limites ainsi que les points d’appui qu’elles constituent face aux impasses des propositions portĂ©es par les experts internationaux sur le climat. Il aborde les risques d’un keynĂ©sianisme vert et en appelle Ă  une Ă©cologie rĂ©volutionnaire seule Ă  mĂȘme d’apporter des rĂ©ponses cohĂ©rentes au feu qui dĂ©vore la planĂšte.

On pourra lire de lui en français Marx Ă©cologiste aux Ă©ditions Amsterdam et Ce que tout Ă©cologiste doit savoir Ă  propos du capitalisme, 2017, Éditions Critiques (avec Fred Magdoff).

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Nous assistons aujourd’hui Ă  ce qui semble ĂȘtre le dĂ©but d’une rĂ©volution Ă©cologique, un nouveau moment historique sans prĂ©cĂ©dent pour l’humanitĂ©[1]. Comme le suggĂšre Naomi Klein dans son nouveau livre On Fire. The (Burning) Case for a Green New Deal non seulement la planĂšte brĂ»le, mais, en rĂ©action, un mouvement rĂ©volutionnaire en faveur du climat est en train de se mettre en place et s’enflamme maintenant[2]. Voici une brĂšve chronologie de cette derniĂšre annĂ©e, structurĂ©e sur les actions climatiques en Europe et en AmĂ©rique du Nord – mĂȘme si l’on doit souligner que le monde entier est maintenant en feu (et de maniĂšre objective et subjective) cette fois[3] :

-Août 2018: Greta Thunberg, 15 ans, entame sa grÚve scolaire devant le Parlement suédois.

-8 octobre 2018: Le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) des Nations Unies publie un rapport spĂ©cial sur le rĂ©chauffement de la planĂšte de 1,5 °C qui souligne la nĂ©cessitĂ© de « transitions des systĂšmes
 sans prĂ©cĂ©dent en termes d’échelle »[4].

-17 octobre 2018 : Des militant·e·s d’Extinction Rebellion occupent le quartier gĂ©nĂ©ral de Greenpeace au Royaume-Uni, exigeant la mise en place d’une dĂ©sobĂ©issance civile de masse pour faire face Ă  l’urgence climatique.

-6 novembre 2018: Alexandria Ocasio-Cortez (démocrate) est élue représentante (députée) au CongrÚs sur un programme qui comprend un New Deal vert[5].

-13 novembre 2018: Des membres du Sunrise Movement occupent le bureau du CongrÚs de la présidente de la Chambre des représentants (démocrate), Nancy Pelosi ; la représentante nouvellement élue, Alexandria Ocasio-Cortez, se joint à eux.

-17 novembre 2018 : Des militant·e·s d’Extinction-Rebellion bloquent cinq ponts sur la Tamise Ă  Londres.

-10 dĂ©cembre 2018 : Les militants du Sunrise Movement envahissent les principaux bureaux du CongrĂšs du Parti dĂ©mocrate et exigent la crĂ©ation d’un comitĂ© spĂ©cial pour un New Deal vert (Nouvelle Donne verte).

-19 dĂ©cembre 2018 : Les membres du CongrĂšs en faveur d’un comitĂ© spĂ©cial pour un New Deal vert s’élĂšvent Ă  quarante.

-25 janvier 2019 : G. Thunberg lors Forum Ă©conomique mondial (WEF): « Notre maison est en feu
 Je veux que vous agissiez comme si notre maison Ă©tait en feu. Parce que c’est le cas »[6].

-7 février 2019 : La représentante A. Ocasio-Cortez et le sénateur Edward Markey présentent la résolution du Green New Deal au CongrÚs.[7]

-15 mars 2019 : PrĂšs de 2100 grĂšves climatiques dirigĂ©es par des jeunes ont lieu dans 125 pays avec 1,6 million de participant·e·s (100’000 Ă  Milan, 40’000 Ă  Paris, 150’000 Ă  MontrĂ©al)[8].

-15-19 avril 2019: Extinction-Rebellion bloque une grande partie du centre de Londres.

-23 avril 2019: S’adressant aux deux chambres du Parlement Ă  Westminster, G. Thunberg dĂ©clare : « Avez-vous entendu ce que je viens de dire? Mon anglais est-il okay? Le micro est-il allumĂ© ? Parce que je commence Ă  me le demander. »[9]

-25 avril 2019 : Les manifestants d’Extinction-Rebellion bloquent la Bourse de Londres, faisant un mur avec leurs corps devant les entrĂ©es.

-1er mai 2019 : Le Parlement britannique dĂ©clare une urgence climatique peu aprĂšs des dĂ©clarations similaires de l’Ecosse et du Pays de Galles.

-22 août 2019 : Le sénateur et candidat à la présidence Bernie Sanders dévoile le plan de New Deal le plus complet à ce jour, proposant un investissement public de 16,3 billions de dollars sur dix ans[10].

-12 septembre 2019 : Le nombre de parrains membres du CongrÚs qui soutiennent résolution portant sur le New Deal vert atteint 107[11].

-20 septembre 2019 : Quatre millions de personnes se joignent Ă  la grĂšve mondiale du climat, organisant plus de 2 500 Ă©vĂ©nements dans 150 pays. Rien qu’en Allemagne, ce sont 1,4 million de personnes qui participent Ă  des actions de protestations[12].

-23 septembre 2019 : Thunberg dĂ©clarent devant l’assemblĂ©e des Nations Unies : « Les gens souffrent. Des gens meurent. Des Ă©cosystĂšmes entiers s’effondrent. Nous sommes au dĂ©but d’une extinction massive, et tout ce dont vous pouvez parler, c’est d’argent et de contes de fĂ©es ayant trait Ă  la croissance Ă©conomique Ă©ternelle. Comment osez-vous ! »[13].

– 25 septembre 2019 : Publication du Rapport spĂ©cial du GIEC sur l’ocĂ©an et la cryosphĂšre qui indique que de nombreuses mĂ©galopoles et petites Ăźles de basse altitude, en particulier dans les rĂ©gions tropicales, connaĂźtront chaque annĂ©e d’ici 2050 des « Ă©vĂ©nements extrĂȘmes liĂ©s au niveau de la mer »[14].

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L’élan de protestations contre les changements climatiques au cours de l’annĂ©e Ă©coulĂ©e s’est produit en grande partie comme une rĂ©ponse au rapport d’octobre 2018 du GIEC qui dĂ©clare que les Ă©missions de dioxyde de carbone doivent culminer en 2020, diminuer de 45% d’ici 2030 et atteindre zĂ©ro Ă©mission nette en 2050 pour que le monde ait une chance raisonnable d’éviter une augmentation catastrophique de 1,5 ÂșC de la tempĂ©rature mondiale moyenne[15]. Un nombre incalculable de personnes ont soudain pris conscience que, pour s’éloigner du bord du prĂ©cipice, il est nĂ©cessaire d’initier un changement socio-Ă©conomique d’une ampleur proportionnelle Ă  celle de la crise du systĂšme terrestre Ă  laquelle l’humanitĂ© est confrontĂ©e. C’est ainsi que System Change. Not Climate Change, le nom du principal mouvement Ă©cosocialiste Ă©tatsunien est devenu le mantra de l’ensemble du mouvement climatique mondial Ă  la base[16].

La montĂ©e fulgurante de Greta Thunberg et du mouvement Ă©tudiant pour la grĂšve du climat, du mouvement Sunrise, de Extinction-Rebellion et du Green New Deal, en l’espace d’un an, ainsi que les protestations et les grĂšves rĂ©elles de millions de militant·e·s face au changement climatique, en grande majoritĂ© des jeunes, ont entraĂźnĂ© une transformation massive du combat environnemental dans les pays capitalistes avancĂ©s. Pratiquement du jour au lendemain, la lutte s’est dĂ©placĂ©e de son prĂ©cĂ©dent cadre d’action plus gĂ©nĂ©rique sur la crise climatique en direction de la justice climatique plus radicale et vers les ailes Ă©cosocialistes du mouvement[17]. Le mouvement d’action climatique avait Ă©tĂ© largement rĂ©formiste, cherchant simplement Ă  faire Ă©voluer les choses, comme d’habitude, dans le sens d’une prise de conscience de la question climatique. La marche de 400’000 personnes pour le climat, Ă  New York en 2014, organisĂ©e par le People’s Climate Movement, s’est rendue sur la 34e Rue et la 11e Avenue, une non-destination, plutĂŽt qu’en direction des Nations Unies oĂč se rĂ©unissaient les nĂ©gociateurs sur le climat; cela avec pour rĂ©sultat qu’elle avait davantage le caractĂšre d’un dĂ©filĂ© que d’une manifestation[18].

En revanche, les organisations de justice climatique telles que Extinction-Rebellion, le Sunrise Movement et la Climate Justice Alliance sont connues pour leur action directe. Le nouveau mouvement est plus jeune, plus audacieux, plus diversifiĂ© et plus rĂ©volutionnaire dans sa perspective[19]. Dans la lutte actuelle pour la planĂšte, il est de plus en plus reconnu que les relations sociales et Ă©cologiques de production doivent ĂȘtre transformĂ©es. Seule une transformation rĂ©volutionnaire en termes d’échelle et de rythme peut sortir l’humanitĂ© du piĂšge imposĂ© par le capitalisme. Comme Greta Thunberg l’a dĂ©clarĂ© Ă  la ConfĂ©rence des Nations Unies sur les changements climatiques le 15 dĂ©cembre 2018: « Si les solutions au sein de ce systĂšme sont si impossibles Ă  trouver, nous devrions peut-ĂȘtre changer le systĂšme lui-mĂȘme ».[20]

Le Green New Deal : réforme ou révolution ?

Ce qui a fait de la lutte pour une rĂ©volution Ă©cologique une force apparemment irrĂ©sistible au cours de la derniĂšre annĂ©e, c’est la montĂ©e du Green New Deal, ou un programme qui reprĂ©sente la coalescence [la rĂ©union de deux Ă©lĂ©ments voisins] du mouvement pour arrĂȘter le changement climatique avec la lutte pour la justice Ă©conomique et sociale, en se concentrant, en prioritĂ©, sur les effets sur les salarié·e·s et les populations. Cependant, le Green New Deal n’était pas Ă  l’origine une stratĂ©gie de transformation radicale, mais plutĂŽt une stratĂ©gie rĂ©formiste modĂ©rĂ©e. L’expression « Green New Deal » a pris racine en 2007 lors d’une rencontre entre Colin Hines, ancien directeur de l’unitĂ© d’économie internationale de Greenpeace, et Larry Elliott, rĂ©dacteur en chef du Guardian Economics. ConfrontĂ© Ă  des problĂšmes Ă©conomiques et environnementaux croissants, M. Hines a suggĂ©rĂ© une dose de dĂ©penses keynĂ©siennes vertes, la qualifiant de New Deal vert aprĂšs le New Deal de Franklin Roosevelt pendant la Grande DĂ©pression aux États-Unis. Elliott, Hines et d’autres, dont l’entrepreneur britannique Jeremy Leggett [Ă  la tĂȘte de Solarcentury, entreprise d’énergie solaire crĂ©Ă©e en 1997], ont lancĂ© le Green New Deal Group au Royaume-Uni la mĂȘme annĂ©e[21].

L’idĂ©e a rapidement fait son chemin dans les milieux de la politique environnementale. Le chroniqueur pro-corporate du quotidien New York Times Thomas Friedman a commencĂ© Ă  promouvoir le terme aux États-Unis Ă  peu prĂšs en mĂȘme temps qu’une nouvelle stratĂ©gie Ă©comoderniste capitaliste[22]. Barack Obama devait prĂ©senter une proposition de New Deal vert dans sa campagne de 2008. Toutefois, il a abandonnĂ© la terminologie du Green New Deal ainsi que ce qui restait de son contenu aprĂšs les Ă©lections de mi-mandat en 2010[23]. En septembre 2009, le Programme des Nations Unies pour l’environnement a publiĂ© un rapport intitulĂ© Global Green New Deal, consistant en un plan de croissance durable[24]. Ce mĂȘme mois, la Green European Foundation a publiĂ© « A Green New Deal for Europe Â», une stratĂ©gie keynĂ©sienne capitaliste verte, aujourd’hui connue sous le nom de « European Green New Deal Â»[25].

Toutes ces propositions, prĂ©sentĂ©es sous la couverture d’un New Deal vert Ă©taient des combinaisons de keynĂ©sianisme vert, d’écomodernisme et de planification technocratique de grandes firmes intĂ©grant un souci marginal de promouvoir l’emploi et d’éradiquer la pauvretĂ©, tout en dĂ©fendant un capitalisme vert lĂ©gĂšrement rĂ©formiste. A cet Ă©gard, les propositions du premier New Deal vert avaient plus en commun avec le Premier New Deal de Franklin Roosevelt, de 1933 Ă  1935 aux États-Unis, qui avait un caractĂšre marquĂ© par les besoins de l’industrie et fortement pro-business, qu’avec le Second New Deal de 1935 Ă  1940, qui fut animĂ© par la grande rĂ©volte des travailleurs de l’industrie [formation d’un syndicalisme de masse combatif] vers le milieu des annĂ©es 1930[26].

En forte opposition Ă  ces premiĂšres propositions, la version radicale du Green New Deal qui a pris de l’ampleur l’annĂ©e derniĂšre aux États-Unis s’inspire historiquement de la grande rĂ©volte de la base salariĂ©e durant le Second New Deal. Une force clĂ© dans cette mĂ©tamorphose a Ă©tĂ© l’Alliance pour la justice climatique qui a vu le jour en 2013 grĂące Ă  la convergence de divers organismes de justice environnementale principalement. L’Alliance pour la justice climatique (Climate Justice Alliance) rĂ©unit actuellement soixante-huit organisations de premier plan, reprĂ©sentant des communautĂ©s Ă  faible revenu et des communautĂ©s de couleur, engagĂ©es dans des luttes immĂ©diates pour la justice environnementale et soutenant une transition juste[27].

Le concept critique d’une transition juste a vu le jour dans les annĂ©es 1980, dans les efforts dĂ©ployĂ©s par l’écosocialiste Tony Mazzocchi (1926-2002), membre du Syndicat des travailleurs du pĂ©trole, de la chimie et de l’énergie atomique qui se radicalisa sur la thĂ©matique environnementale Ă  partir de ses liens avec la biologiste Rachel Carson et sa prise de conscience des nombreux dangers pour la santĂ© liĂ©s Ă  la production industrielle ; il chercha Ă  construire un mouvement radical pour la justice sociale et environnementale. Cette approche a ensuite Ă©tĂ© reprise par les United Steel Workers[28]. DestinĂ©e Ă  surmonter le gouffre entre lutte Ă©conomique et Ă©cologique, une transition juste est maintenant reconnue comme le principe fondamental, au-delĂ  de la sauvegarde du climat, dans la lutte pour un Green New Deal populaire.

Le Green New Deal s’est d’abord mĂ©tamorphosĂ© en une stratĂ©gie radicale de la base – ou un Green New Deal du peuple dans les termes de Science for the People, une organisation de gauche issue du mouvement anti-guerre amĂ©ricain des annĂ©es 1970, qui depuis 2014 critique la science mainstream et demande une jonction entre le travail scientifique et les luttes pour la justice sociale. Cette stratĂ©gie a pris corps au cours des deux campagnes prĂ©sidentielles successives du Parti vert reprĂ©sentĂ© par la candidate mĂ©decin Jill Stein en 2012 et 2016[29] : 1° une charte des droits Ă©conomiques, comprenant le droit Ă  l’emploi, les droits des salarié·e·s, le droit aux soins de santĂ© (Medicare for All) et le droit Ă  une Ă©ducation supĂ©rieure gratuite financĂ©e par le gouvernement fĂ©dĂ©ral ; 2° une transition verte, encourageant l’investissement dans les petites entreprises, la recherche verte et les emplois verts ; 3° une vĂ©ritable rĂ©forme financiĂšre, comprenant l’allĂ©gement de la dette des petits propriĂ©taires immobiliers endettĂ©s et des Ă©tudiants ; la dĂ©mocratisation de la politique monĂ©taire ; le dĂ©mantĂšlement des sociĂ©tĂ©s financiĂšres ; la fin du renflouement des banques par le gouvernement et la rĂ©glementation des produits financiers dĂ©rivĂ©s ; et 4° une dĂ©mocratie fonctionnelle, la rĂ©vocation du statut de personne morale, l’incorporation d’une dĂ©claration des droits de l’électeur, l’abrogation du Patriot Act adoptĂ© par G. Bush en octobre 2001 et la rĂ©duction de 50% des dĂ©penses militaires[30].

Il ne fait aucun doute que la nature radicale (et anti-impĂ©rialiste) de la plateforme originale du Green New Deal du Parti vert est bien rĂ©elle. La rĂ©duction de moitiĂ© des dĂ©penses militaires amĂ©ricaines Ă©tait la clĂ© de son plan visant Ă  augmenter les dĂ©penses fĂ©dĂ©rales dans d’autres domaines. Au cƓur du Green New Deal du Parti vert se trouvait donc une attaque contre la structure Ă©conomique, financiĂšre et militaire de l’empire amĂ©ricain, tout en axant ses propositions de politique Ă©conomique sur une transition verte qui fournirait jusqu’à vingt millions de nouveaux emplois verts[31]. L’innovation du Parti vert, cependant, consistait Ă  lier un changement environnemental dĂ©cisif Ă  ce qu’il considĂ©rait comme un changement social tout aussi nĂ©cessaire.

Mais ce n’est que lorsque le Green New Deal radical a Ă©tĂ© prĂ©sentĂ©e au CongrĂšs en novembre 2018, sous l’impulsion de la reprĂ©sentante nouvellement Ă©lue au CongrĂšs Alexandria Ocasio-Cortez Ă  la suite des Ă©lections de mi-mandat aux États-Unis qu’il est soudain devenu un facteur majeur du paysage politique amĂ©ricain. A. Ocasio-Cortez avait dĂ©cidĂ© de se prĂ©senter aux Ă©lections aprĂšs s’ĂȘtre jointe Ă  la lutte acharnĂ©e menĂ©e par les Indiens pour bloquer le pipeline d’accĂšs du Dakota Ă  Standing Rock, dans le Dakota du Nord, en 2016-2017. En faisant campagne dans le 14e district du CongrĂšs de New York (qui reprĂ©sente le Bronx et une partie du centre-nord du Queens), elle a signĂ© la promesse du Sunrise Movement de ne pas utiliser de combustibles fossiles. Cela a permis au Sunrise Movement de soutenir sa candidature, contribuant ainsi Ă  sa victoire Ă©lectorale surprise contre le reprĂ©sentant dĂ©mocrate sortant, Joe Crowley, qui avait Ă©tĂ© rĂ©Ă©lu durant dix mandats[32]. Le sit-in du Sunrise Movement dans le bureau de Nancy Pelosi [speaker du Parti dĂ©mocrate Ă  la Chambre des reprĂ©sentants] en faveur d’un Green New Deal une semaine aprĂšs les Ă©lections de mi-mandat a Ă©tĂ© immĂ©diatement rejoint par Ocasio-Cortez, qui, avec le sĂ©nateur dĂ©mocrate Ed Markey, devait prĂ©senter la rĂ©solution Green New Deal au CongrĂšs.

La campagne d’Alexandria Ocasio-Cortez s’est largement inspirĂ©e de celle socialiste dĂ©mocratique autoproclamĂ©e de Bernie Sanders pour la prĂ©sidence en 2016, qui a conduit Ă  la renaissance des Socialistes dĂ©mocrates d’AmĂ©rique (DSA), Ă  laquelle Ocasio-Cortez a adhĂ©rĂ© avant son Ă©lection. DĂšs le dĂ©but, la rĂ©solution du New Deal vert du peuple a donc pris un caractĂšre Ă©cosocialiste Ă  bien des Ă©gards[33].

Dans la rĂ©solution de quatorze pages sur le New Deal vert prĂ©sentĂ©e par Ocasio-Cortez et Markey en fĂ©vrier 2019, la rĂ©alitĂ© de l’urgence climatique est exposĂ©e ainsi que l’étendue de la responsabilitĂ© des États-Unis. Cette urgence est juxtaposĂ©e Ă  des « crises connexes » qui se manifestent par : le dĂ©clin de l’espĂ©rance de vie, la stagnation des salaires, la diminution de la mobilitĂ© sociale, la montĂ©e en flĂšche des inĂ©galitĂ©s, le fossĂ© racial en matiĂšre de richesse et l’écart de revenus entre les sexes. La solution proposĂ©e est un Green New Deal qui permettrait d’atteindre des Ă©missions nettes nulles des gaz Ă  effet de serre grĂące Ă  une « transition juste », crĂ©ant « des millions de bons emplois bien rĂ©munĂ©rĂ©s » dans le cadre d’un processus visant Ă  garantir un environnement durable. Il est conçu pour « promouvoir la justice et l’équitĂ© en mettant fin Ă  l’oppression actuelle, en prĂ©servant l’avenir et en ÊșrĂ©parantÊș l’oppression historique des peuples indigĂšnes, des communautĂ©s de couleur, des communautĂ©s migrantes, des communautĂ©s des rĂ©gions dĂ©sindustrialisĂ©es, des communautĂ©s des rĂ©gions rurales en voie de dĂ©peuplement, des pauvres, des travailleurs Ă  faible revenu, des femmes, des personnes ĂągĂ©es, des personnes sans logement, des handicapĂ©s et des jeunes (dĂ©signĂ©s dans cette rĂ©solution par ÊșcommunautĂ©s en premiĂšre ligne et vulnĂ©rablesÊș) ».

La rĂ©solution du New Deal vert envisage une « mobilisation nationale de 10 ans ». Au cours de cette pĂ©riode, l’objectif est d’atteindre « 100% de la consommation d’électricitĂ© aux États-Unis grĂące Ă  des sources d’énergie propres, renouvelables et sans Ă©missions ». D’autres mesures comprennent la lutte contre les « monopoles nationaux ou internationaux », le soutien Ă  l’agriculture familiale, la construction d’un systĂšme alimentaire durable, la mise en place des conditions d’une production et de l’usage de vĂ©hicules Ă  zĂ©ro Ă©mission, la promotion des transports publics, l’investissement dans le train Ă  grande vitesse, l’échange international des technologies liĂ©es au climat, la crĂ©ation de partenariats avec les communautĂ©s de premiĂšre ligne, avec les syndicats, avec les coopĂ©ratives de travailleurs, la garantie des emplois, la formation, l’enseignement supĂ©rieur pour la population active et la protection des terres et eaux publiques, et la santĂ© universelle pour la population amĂ©ricaine dans son ensemble[34].

Contrairement au New Deal du Parti vert, la rĂ©solution du New Deal du Parti dĂ©mocrate, prĂ©sentĂ©e par Ocasio-Cortez et Markey, ne s’oppose pas directement au capital financier ou aux dĂ©penses des États-Unis pour l’armĂ©e et l’empire. Son caractĂšre radical se limite plutĂŽt Ă  lier une mobilisation massive pour lutter contre les changements climatiques Ă  une transition juste pour les communautĂ©s de premiĂšre ligne, y compris des mesures Ă©conomiques redistributives. Et pourtant, il n’y a aucun doute sur le caractĂšre radical des revendications avancĂ©es, qui, si elles Ă©taient pleinement mises en Ɠuvre, nĂ©cessiteraient une mobilisation massive de l’ensemble de la sociĂ©tĂ© en vue d’une vaste transformation du capitalisme amĂ©ricain et l’expropriation de l’industrie des combustibles fossiles.

Le plan de trente-quatre pages du New Deal vert de Sanders va encore plus loin[35]. Il exige 100% d’énergie renouvelable pour l’électricitĂ© et le transport d’ici Ă  2030 (soit une rĂ©duction de 71% des Ă©missions de carbone aux États-Unis) et une dĂ©carbonisation complĂšte d’ici Ă  2050 au plus tard. Il vise Ă  accomplir tout cela en consacrant 16,3 billions de dollars d’investissements publics Ă  la mobilisation massive de ressources pour remplacer les combustibles fossiles, en insistant sur une transition juste pour les travailleurs et travailleuses et ainsi que les collectivitĂ©s de premiĂšre ligne, en dĂ©clarant une urgence nationale en matiĂšre de changements climatiques, en autorisant de nouveau le Corps civil de protection de l’environnement (Civilian Conservation Corps, crĂ©Ă© sous Franklin Delano Roosevelt en 1933 pour donner du travail aux jeunes chĂŽmeurs dans les domaines de l’érosion, des inondations, du reboisement, dissous en 1942) du New Deal et en interdisant le forage en mer, la fracturation hydraulique et l’exploitation du charbon Ă  ciel ouvert. Il allouerait 200 milliards de dollars au Fonds vert pour le climat afin de soutenir les transformations nĂ©cessaires dans les pays pauvres dans le but d’aider Ă  rĂ©duire les Ă©missions de carbone dans les pays moins industrialisĂ©s de 36% d’ici Ă  2030.

Afin d’assurer une transition juste pour les travailleurs, Sanders propose « jusqu’à cinq ans de garantie de salaire, d’aide au placement, d’aide Ă  la rĂ©insertion et Ă  la relocalisation des emplois, de soins de santĂ© et de retraite fondĂ©e sur leur salaire antĂ©rieur », ainsi qu’une aide au logement, Ă  tous les travailleurs dĂ©placĂ©s en raison du remplacement des Ă©nergies fossiles. Les travailleurs et travailleuses recevront une formation pour modifier leur carriĂšre professionnelle, y compris des Ă©tudes universitaires de quatre ans entiĂšrement rĂ©munĂ©rĂ©es. Le coĂ»t des soins de santĂ© serait couvert par l’assurance-maladie pour tous. Les principes de justice environnementale seront respectĂ©s afin de protĂ©ger les communautĂ©s de premiĂšre ligne. Un financement sera fourni aux communautĂ©s de premiĂšre ligne touchĂ©es, y compris les indigĂšnes. La souverainetĂ© des tribus sera respectĂ©e, car le plan Sanders prĂ©voit 1,12 milliard de dollars pour l’accĂšs aux terres communautaires et des programmes d’extension. De plus, le gouvernement « mettra de cĂŽtĂ© 41 milliards de dollars pour aider les grandes exploitations d’élevage animal confinĂ©es » Ă  se convertir en « pratiques de rĂ©gĂ©nĂ©ration Ă©cologique », qui seront couplĂ©es Ă  un soutien aux fermes familiales.

Le financement proviendrait d’un certain nombre de sources, notamment : 1° « augmenter massivement les impĂŽts sur les profits et la richesse des entreprises polluantes et des investisseurs dans le domaine des combustibles fossiles » ainsi qu’« augmenter les pĂ©nalitĂ©s sur la pollution due Ă  la production d’énergie fossile » par les firmes ; 2° Ă©liminer les subventions Ă  l’industrie de combustibles fossiles ; 3° « gĂ©nĂ©rer des revenus Ă  partir de la vente en gros de l’énergie produite par les autoritĂ©s rĂ©gionales chargĂ©es de distribuer l’énergie » – les revenus supplĂ©mentaires Ă©tant utilisĂ©s pour soutenir le Green New Deal jusqu’en 2035, aprĂšs quoi l’électricitĂ© serait fournie pratiquement gratuitement aux clients, en dehors des coĂ»ts de fonctionnement et de maintenance ; 4° rĂ©duire les dĂ©penses militaires destinĂ©es Ă  garantir l’approvisionnement mondial en pĂ©trole; 5° percevoir des revenus fiscaux supplĂ©mentaires rĂ©sultant de la hausse du nombre d’emplois ; 6° faire payer leur « juste part aux firmes et aux riches »[36].

Le Green New Deal de Sanders se distingue ainsi de la rĂ©solution prĂ©sentĂ©e par Ocasio-Cortez et Markey au CongrĂšs sur les points suivants : 1° fixer un calendrier prĂ©cis de rĂ©duction des Ă©missions de gaz Ă  effet de serre (beaucoup plus ambitieux pour les États-Unis, en raison de leurs responsabilitĂ©s particuliĂšres, que ce qui est exigĂ© par le monde en moyenne dans le cadre du budget carbone mondial) ; 2° son affrontement direct avec le capital fossile ; 3° fonder explicitement sa juste transition sur les besoins des masses laborieuses dans leur ensemble, en mettant l’accent sur les communautĂ©s en premiĂšre ligne ; 4° prĂ©ciser, comme la proposition prĂ©cĂ©dente du Parti Vert, la crĂ©ation de vingt millions de nouveaux emplois ; 5° interdire le forage en mer, la fracturation hydraulique et l’extraction du charbon Ă  ciel ouvert ; 6° mettre en question le rĂŽle de l’armĂ©e dans la sauvegarde de l’économie mondiale des combustibles fossiles ; 7° prĂ©voir 16,3 billions de dollars en dĂ©penses par le gouvernement fĂ©dĂ©ral pour le Green New Deal, sur une pĂ©riode de dix ans ; et 8° compter sur les impĂŽts sur les firmes polluantes afin d’aider Ă  financer le Green New Deal lui-mĂȘme[37]. Le plan Sanders, cependant, recule par rapport Ă  la proposition audacieuse du Parti vert de rĂ©duire de moitiĂ© les dĂ©penses militaires.

Les stratĂ©gies du New Deal Vert des peuples qui sont actuellement avancĂ©es constituent ce que la thĂ©orie socialiste appelle des rĂ©formes rĂ©volutionnaires, c’est-Ă -dire des rĂ©formes qui envisagent une restructuration fondamentale du pouvoir dans les domaines Ă©conomique, politique et Ă©cologique, et qui indiquent la transition du capitalisme au socialisme plutĂŽt que de l’abandonner. L’ampleur des changements envisagĂ©s est beaucoup plus grande, reprĂ©sentant une menace plus redoutable pour le pouvoir du capital, que ceux posĂ©s par le Second New Deal de la fin des annĂ©es 1930. Le dĂ©sinvestissement total dans les Ă©nergies fossiles, y compris dans les rĂ©serves, constitue une sorte d’abolitionnisme motivĂ© par la seule nĂ©cessitĂ© qui trouve son analogie la plus proche, en termes de ses effets Ă©conomiques globaux, dans l’abolition de l’esclavage aux États-Unis. On estime qu’en 1860, les esclaves constituaient « le plus grand actif financier de toute l’économie amĂ©ricaine, qui valait plus que tout le secteur manufacturier et les chemins de fer rĂ©unis »[38]. Aujourd’hui, s’attaquer Ă  l’industrie des Ă©nergies fossiles et aux industries et infrastructures connexes, y compris toute la structure financiĂšre, soulĂšve des conflits analogues en termes de richesse et de pouvoir, en termes de l’enjeu, et ne peut qu’ĂȘtre considĂ©rĂ© comme un Ă©lĂ©ment de transformation Ă©cologique et sociale d’ensemble. Ainsi, la Banque interamĂ©ricaine de dĂ©veloppement a dĂ©clarĂ© en 2016 que les compagnies Ă©nergĂ©tiques risquaient de perdre 28 billions de dollars en raison de la nĂ©cessitĂ© de maintenir les combustibles fossiles dans le sol[39].

Comme le capital l’a compris dĂšs le dĂ©part, ces changements menaceraient l’ensemble de l’ordre politico-Ă©conomique, car une fois la population mobilisĂ©e pour le changement, tout le mĂ©tabolisme de la production capitaliste serait remis en cause[40]. Pour que le mouvement pour la justice climatique s’attaque ainsi au capital fossile et au systĂšme capitaliste rĂ©gnant dans son ensemble, il faut une mobilisation sociale et une lutte des classes Ă  grande Ă©chelle, les transformations majeures de la production-Ă©nergie devant ĂȘtre introduites en quelques annĂ©es seulement.

Certes, aucune des propositions du New Deal vert n’est sur le point de concevoir l’immensitĂ© de la tĂąche que l’urgence planĂ©taire actuelle exige, et encore moins de s’y attaquer. Mais elles sont suffisamment ancrĂ©es dans la nĂ©cessitĂ© pour pouvoir dĂ©clencher une lutte rĂ©volutionnaire mondiale pour la libertĂ© et la durabilitĂ©, car les changements envisagĂ©s vont Ă  l’encontre de la logique mĂȘme du capital et ne peuvent ĂȘtre rĂ©alisĂ©s sans une mobilisation de la population dans son ensemble sur une base d’urgence.

Les stratĂ©gies radicales du New Deal lui-mĂȘme, liĂ©es Ă  l’importance qu’elles accordent Ă  la croissance Ă©conomique et Ă  l’accumulation de capital, prĂ©sentent encore des contradictions. Les contraintes imposĂ©es par la nĂ©cessitĂ© de stabiliser le climat sont sĂ©vĂšres et nĂ©cessitent des changements dans la structure sous-jacente de la production. NĂ©anmoins, toutes les propositions actuelles du Green New Deal Ă©vitent en grande partie de mentionner la conservation immĂ©diate des ressources ou la rĂ©duction de la consommation globale – et encore moins les mesures d’urgence comme le rationnement en tant que moyen Ă©quitable non liĂ© au prix de rĂ©affecter les ressources rares de la sociĂ©tĂ© (une mesure assez populaire aux États-Unis pendant la DeuxiĂšme Guerre mondiale)[41]. Aucune ne considĂšre le volume complet de gaspillage intĂ©grĂ© au systĂšme actuel d’accumulation du capital et comment cela pourrait ĂȘtre mis au profit d’un plan Ă©cologique. Au lieu de cela, tous les plans sont basĂ©s sur la notion de promotion d’une croissance Ă©conomique rapide et exponentielle ou d’une accumulation de capital – malgrĂ© le fait que cela aggraverait l’urgence planĂ©taire, et bien que les vĂ©ritables succĂšs du Second New Deal [fin des annĂ©es 1930] avaient beaucoup moins Ă  voir avec la croissance qu’avec la redistribution Ă©conomique et sociale[42]. Comme Naomi Klein le souligne, un plan de Green New Deal serait vouĂ© Ă  l’échec, tant pour protĂ©ger la planĂšte que pour effectuer une transition juste, s’il devait prendre le chemin d’une « orientation keynĂ©sienne » (climate Keynesianism)[43].

Le GIEC et les stratĂ©gies d’attĂ©nuation

Rien de tout cela ne consiste Ă  nier qu’un changement tectonique semble ĂȘtre en cours. Les stratĂ©gies radicales du New Deal vert que l’on prĂ©conise aujourd’hui menacent de faire sauter le processus scientifique et politique menĂ© par le GIEC en ce qui concerne ce qui peut et doit ĂȘtre fait pour lutter contre le changement climatique, qui a jusqu’à prĂ©sent interdit toute perspective sociale de gauche. Contrairement Ă  son traitement scientifique minutieux des causes et des consĂ©quences du changement climatique, qui ont Ă©tĂ© relativement exemptes d’intervention politique, l’approche du GIEC en matiĂšre d’actions sociales nĂ©cessaires pour attĂ©nuer l’urgence climatique a Ă©tĂ© dictĂ©e en grande partie par l’hĂ©gĂ©monie politique et Ă©conomique actuelle.

Les stratĂ©gies d’attĂ©nuation visant Ă  rĂ©duire les Ă©missions de dioxyde de carbone dans le monde ont jusqu’à prĂ©sent Ă©tĂ© fortement affectĂ©es par la domination quasi totale des rapports capitalistes d’accumulation et de l’hĂ©gĂ©monie de l’économie nĂ©oclassique. Les lignes directrices intĂ©grĂ©es Ă  de tels scĂ©narios d’attĂ©nuation restreignent fortement les paramĂštres du changement Ă  l’étude au moyen de mĂ©canismes tels que les modĂšles d’évaluation intĂ©grĂ©e (MEI, grands modĂšles informatiques qui intĂšgrent les marchĂ©s de l’énergie et l’utilisation des terres pour les Ă©valuations des gaz Ă  effet de serre) et les parcours socioĂ©conomiques partagĂ©s (SSP, composĂ©s de cinq trajectoires diffĂ©rentes de type business-as-usual fondĂ©es essentiellement sur des structures technologiques, une croissance Ă©conomique substantielle et l’absence de politique climatique officiellement intĂ©grĂ©e dans tous les modĂšles).

Le rĂ©sultat de ces modĂšles dĂ©libĂ©rĂ©ment conservateurs, qui annulent toutes les solutions de rechange au statu quo, est la prolifĂ©ration d’évaluations irrĂ©alistes de ce qui peut ĂȘtre fait et de ce qui doit ĂȘtre fait[44]. En gĂ©nĂ©ral, les scĂ©narios d’attĂ©nuation intĂ©grĂ©s dans les procĂ©dures du GIEC sont : 1° supposer implicitement la nĂ©cessitĂ© de perpĂ©tuer l’hĂ©gĂ©monie politico-Ă©conomique actuelle ; 2° minimiser les changements dans les rapports sociaux en faveur d’un changement technocratique, en grande partie basĂ© sur des technologies qui n’existent pas ou qui sont irrĂ©alisables ; 3° insister sur l’offre, principalement des facteurs technologiques ou liĂ©s aux prix, plutĂŽt que sur la demande, ou sur les rĂ©ductions Ă©cologique directes de consommation afin de diminuer les Ă©missions ; 4° s’appuyer sur des Ă©missions dites nĂ©gatives (capter le dioxyde de carbone de l’atmosphĂšre et le sĂ©questrer d’une maniĂšre ou d’une autre) afin de permettre le dĂ©passement des objectifs d’émission ; 5° ne pas tenir compte de la masse de la population, en supposant que le changement sera gĂ©rĂ© par les Ă©lites chargĂ©es de la gestion avec une participation publique minimale ; et 6° postuler des rĂ©ponses lentes, laissant de cĂŽtĂ© la possibilitĂ© (voire la nĂ©cessitĂ©) d’une rĂ©volution Ă©cologique[45].

Ainsi, si l’ampleur du changement climatique et ses impacts socio-Ă©cologiques sont bien apprĂ©hendĂ©s par les modĂšles et projections du GIEC, l’ampleur du changement social nĂ©cessaire pour relever ce dĂ©fi est systĂ©matiquement dĂ©classĂ©e dans les centaines de modĂšles d’attĂ©nuation utilisĂ©s par le GIEC. On a plutĂŽt recours Ă  des solutions miracles liĂ©es Ă  des interventions de mĂ©canismes [prix] du marchĂ© (comme l’échange de droits d’émission de carbone) et de technologies futuristes impliquant des inventions qui ne sont pas rĂ©alisables Ă  l’échelle nĂ©cessaire et qui reposent sur des Ă©missions nĂ©gatives[46]. De tels modĂšles indiquent des rĂ©sultats catastrophiques pour lesquels les seules dĂ©fenses sont prĂ©sumĂ©es ĂȘtre l’efficacitĂ© commerciale et une technologie baroque non existante ou non rationnelle puisque ces approches permettent Ă  la sociĂ©tĂ© de poursuivre sa production actuelle, sans modification importante.

Ainsi, la plupart des modĂšles d’attĂ©nuation du changement climatique intĂšgrent la bioĂ©nergie Ă  la technologie de capture et de stockage du carbone (BECCS, Bio-Energy with Carbon Capture and Storage), qui favorise la croissance massive de plantes (principalement des arbres) destinĂ©es Ă  ĂȘtre brĂ»lĂ©es pour produire de l’énergie, tout en capturant simultanĂ©ment le dioxyde de carbone libĂ©rĂ© dans l’atmosphĂšre et en le sĂ©questrant ou en le stockant, comme dans les processus gĂ©ologique et ocĂ©anologique de stockage. S’il Ă©tait mis en Ɠuvre, cela nĂ©cessiterait une quantitĂ© de terres Ă©gale Ă  une ou deux Indes et une quantitĂ© d’eau douce se rapprochant de celle qui est actuellement utilisĂ©e par l’agriculture mondiale malgrĂ© les pĂ©nuries d’eau Ă  l’échelle internationale[47]. La promotion accentuĂ©e de telles approches purement mĂ©caniques n’est pas non plus un accident. Elle est profondĂ©ment ancrĂ©e dans la maniĂšre dont ces rapports sont construits et dans l’ordre capitaliste sous-jacent qu’ils servent.

Comme l’a dit Kevin Anderson, Ă©minent climatologue du Tyndall Centre for Climate Change Research, au Royaume-Uni :

« Le problĂšme est que le respect de l’engagement de 1,5 Ă  2°C exige des rĂ©ductions d’émissions de plus de 10% par an pour les pays riches, ce qui dĂ©passe de loin les taux gĂ©nĂ©ralement considĂ©rĂ©s comme possibles dans le systĂšme Ă©conomique actuel. C’est en semblant remĂ©dier Ă  cette impasse que les IAM (Integrated assessment modelling-ModĂšle d’évaluation intĂ©grĂ©e-MEI) ont un rĂŽle important et dangereux. DerriĂšre une apparence d’objectivitĂ©, l’utilisation de ces modĂšles informatiques de Leviathan a professionnalisĂ© l’analyse de l’attĂ©nuation du changement climatique en remplaçant les politiques dĂ©sordonnĂ©es et contextuelles par un formalisme mathĂ©matique non contextuelisĂ©. A l’intĂ©rieur de ces limites professionnelles, les IAM synthĂ©tisent des modĂšles climatiques simples, avec une croyance dans la façon dont la finance fonctionne et dont les technologies changent, renforcĂ©e par une interprĂ©tation Ă©conomique [orthodoxe] du comportement humain. [
] GĂ©nĂ©ralement, les IAM utilisent des modĂšles basĂ©s sur des axiomes du marchĂ© libre. Les algorithmes intĂ©grĂ©s dans ces modĂšles supposent des changements marginaux proches de l’équilibre Ă©conomique et sont fortement tributaires de faibles variations de la demande qui rĂ©sultent de changements marginaux des prix. L’accord de Paris sur le climat, en revanche, pose un dĂ©fi d’attĂ©nuation trĂšs Ă©loignĂ© de l’équilibre de l’économie de marchĂ© actuelle, qui exige un changement immĂ©diat et radical dans toutes les facettes de la sociĂ©tĂ©. »[48]

La rĂ©alitĂ©, souligne Kevin Anderson, est que la modĂ©lisation et les projections actuelles des scĂ©narios climatiques fournies par le GIEC et incorporĂ©es dans les plans nationaux reposent sur des hypothĂšses tirĂ©es de l’analyse de l’équilibre gĂ©nĂ©ral de l’économie nĂ©oclassique, intĂ©grant des notions de changements gradualistes, basĂ©es sur les exigences du systĂšme de profit. De telles stipulations dans les scĂ©narios d’attĂ©nuation n’ont pas de sens dans le contexte de l’urgence climatique actuelle et sont dangereuses dans la mesure oĂč elles empĂȘchent les mesures nĂ©cessaires, de sorte qu’une technologie, de fait non existante, est considĂ©rĂ©e comme le seul sauveur. Parmi les nombreux modĂšles examinĂ©s par le GIEC dans son rapport de 2018, tous exigent une rĂ©duction des Ă©missions de dioxyde de carbone (CDR) ou des Ă©missions dites nĂ©gatives principalement par des moyens technologiques mais aussi par le boisement[49]. La vĂ©ritĂ© est que l’approche d’attĂ©nuation globale au sein du GIEC, explique Anderson, a Ă©tĂ© un « Ă©chec accĂ©lĂ©rĂ© », guidant un processus qui est en opposition totale avec ses projections, ce qui fait que les Ă©missions annuelles de CO2 ont augmentĂ© de 70% environ depuis 1990. Comme les effets de ces Ă©missions sont cumulatifs et non linĂ©aires, avec toutes sortes de rĂ©troactions positives,

« l’échec continu de l’attĂ©nuation des Ă©missions a poussĂ© l’enjeu d’un changement modĂ©rĂ© dans le systĂšme Ă©conomique Ă  une modification rĂ©volutionnaire du systĂšme. Il ne s’agit pas d’une position idĂ©ologique, elle dĂ©coule directement d’une interprĂ©tation scientifique et mathĂ©matique de l’accord de Paris sur le climat »[50].

Reconnaissant l’accĂ©lĂ©ration de l’urgence climatique, le GIEC, dans son rapport de 2018, s’est Ă©cartĂ© de ses rapports prĂ©cĂ©dents en encourageant lĂ©gĂšrement le dĂ©veloppement d’approches d’attĂ©nuation du changement climatique qui incluent des considĂ©rations liĂ©es Ă  la demande. Cela signifie qu’il faut trouver des moyens de rĂ©duire la consommation, gĂ©nĂ©ralement en augmentant l’efficacitĂ© des ressources employĂ©es (bien que l’on minimise gĂ©nĂ©ralement le fameux paradoxe de William Stanley [1835-1882] Jevons, oĂč l’accroissement de l’efficacitĂ© sous le capitalisme entraĂźne une accumulation et une consommation accrues)[51]. Un certain nombre de scĂ©narios d’attĂ©nuation ont Ă©tĂ© prĂ©sentĂ©s qui dĂ©montrent que les interventions sur la demande sont le moyen le plus rapide de faire face au changement climatique et mĂȘme, dans un modĂšle, est suggĂ©rĂ© que l’objectif infĂ©rieur Ă  1,5ÂșC peut ĂȘtre atteint avec un lĂ©ger dĂ©passement seulement et sans dĂ©pendre de technologies dites d’émissions nĂ©gatives, mais plutĂŽt de pratiques agricoles et forestiĂšres amĂ©liorĂ©es (considĂ©rĂ©es comme une forme non technologique de rĂ©duction du dioxyde de carbone)[52].

Ces rĂ©sultats sont en outre atteints dans le cadre des hypothĂšses extrĂȘmement restrictives des modĂšles d’attĂ©nuation du GIEC, qui intĂšgrent formellement (via les IMA et les SSP) une croissance Ă©conomique rapide et significative tout en excluant formellement toute intervention gouvernementale (ou politique) climatique. Certains critiques radicaux, comme Jason Hickel et Giorgos Kallis, ont donc laissĂ© entendre qu’une approche sociopolitique axĂ©e sur la demande, qui met l’accent sur l’abondance et les politiques de redistribution, tout en limitant les profits et la croissance (qui profitent aujourd’hui principalement au 0,1 %), est de loin supĂ©rieure en termes de rĂ©duction et constitue la seule solution rĂ©aliste[53].

L’une des principales vertus de la montĂ©e des stratĂ©gies radicales ou du New Deal vert populaire est donc qu’elles ouvrent le champ de ce qui est possible en accord avec la nĂ©cessitĂ© rĂ©elle, soulevant la question du changement transformateur comme seul fondement de la survie humaine-civilisationnelle: la libertĂ© de la nĂ©cessitĂ©[54]. L’auto-mobilisation de la population prendra d’abord une forme Ă©codĂ©mocratique, mettant l’accent sur la construction d’alternatives Ă©nergĂ©tiques combinĂ©es Ă  une transition juste, mais dans un contexte gĂ©nĂ©ralement dĂ©pourvu de toute critique systĂ©matique de la production ou de la consommation. A terme, cependant, la pression du changement climatique et la lutte pour la justice sociale et Ă©cologique, stimulĂ©e par la mobilisation de diverses communautĂ©s, devraient conduire Ă  une vision Ă©corĂ©volutionnaire plus globale, dĂ©chirant ainsi le voile de l’idĂ©ologie reçue.

Il n’en reste pas moins que la tentative de construire un New Deal vert radical dans un monde encore dominĂ© par le capital monopolistique et financier sera constamment menacĂ©e par une tendance au retour au keynĂ©sianisme vert, oĂč la promesse d’emplois illimitĂ©s, d’une croissance Ă©conomique rapide et d’une consommation accrue milite contre toute solution Ă  la crise Ă©cologique planĂ©taire. Comme Naomi Klein le remarque dans On Fire :

« Tout New Deal vert crĂ©dible a besoin d’un plan concret pour s’assurer que les salaires de tous les bons emplois verts qu’il crĂ©e ne sont pas immĂ©diatement transfĂ©rĂ©s dans des modes de vie Ă  forte consommation qui finissent par augmenter les Ă©missions – un scĂ©nario oĂč chacun a un bon emploi et beaucoup de revenu disponible et tout cela est dĂ©pensĂ© en conneries
 Ce dont nous avons besoin sont des transitions qui prennent en compte les limitations difficiles concernant l’extraction d’énergie fossile et qui crĂ©ent simultanĂ©ment des nouvelles opportunitĂ©s pour les gens d’amĂ©liorer la qualitĂ© de vie et de se faire plaisir en dehors du cycle de consommation sans fin. »[55]

La voie vers la libertĂ© Ă©cologique et sociale exige l’abandon d’un mode de production enracinĂ© dans l’exploitation du travail humain et l’expropriation de la nature et des peuples, conduisant Ă  des crises Ă©conomiques et Ă©cologiques toujours plus frĂ©quentes et graves. La suraccumulation du capital sous le rĂ©gime du capital monopolistique et financier a fait du gaspillage Ă  tous les niveaux une partie intĂ©grante de la prĂ©servation du systĂšme, crĂ©ant une sociĂ©tĂ© dans laquelle ce qui est rationnel pour le capital est irrationnel pour les peuples du monde et pour la terre[56]. Cela a conduit au gaspillage de vies humaines en travail inutile consacrĂ© Ă  produire des marchandises inutiles, nĂ©cessitant le gaspillage des ressources naturelles et matĂ©rielles de la planĂšte. Inversement, l’ampleur de ce vaste gaspillage de la production et de la richesse humaines, et de la terre elle-mĂȘme, est une mesure de l’énorme potentiel qui existe aujourd’hui pour Ă©tendre la libertĂ© humaine et satisfaire les besoins individuels et collectifs tout en assurant un environnement durable[57].

Dans la crise climatique actuelle, ce sont les pays impĂ©rialistes au centre du systĂšme qui ont produit la majeure partie des Ă©missions de dioxyde de carbone actuellement concentrĂ©es dans l’environnement. Ce sont ces pays qui ont encore les Ă©missions par habitant les plus Ă©levĂ©es. De plus, ces mĂȘmes États monopolisent la richesse et la technologie nĂ©cessaires pour rĂ©duire considĂ©rablement les Ă©missions mondiales de carbone. Il est donc essentiel que les pays riches assument la plus grande part du fardeau de la stabilisation du climat mondial, en rĂ©duisant leurs Ă©missions de dioxyde de carbone Ă  un taux de 10% ou plus par an[58]. C’est la reconnaissance de cette responsabilitĂ© de la part des pays riches, ainsi que la nĂ©cessitĂ© mondiale sous-jacente, qui a conduit Ă  l’émergence soudaine de mouvements transformateurs comme Extinction Rebellion.

A plus long terme, cependant, l’impulsion principale de la transformation Ă©cologique mondiale viendra du Sud, oĂč la crise planĂ©taire a ses effets les plus durs, en plus des effets d’un systĂšme mondial dĂ©jĂ  impĂ©rialiste et d’un fossĂ© grandissant entre les pays riches et pauvres dans leur ensemble. C’est Ă  la pĂ©riphĂ©rie du monde capitaliste que l’hĂ©ritage de la rĂ©volution est le plus fort – et les conceptions les plus profondes sur la maniĂšre de rĂ©aliser ces changements nĂ©cessaires persistent. C’est particuliĂšrement Ă©vident dans des pays comme Cuba, le Venezuela et la Bolivie, qui ont cherchĂ© Ă  rĂ©volutionner leurs sociĂ©tĂ©s malgrĂ© les dures attaques du systĂšme impĂ©rialiste mondial et malgrĂ© leur dĂ©pendance historique (dans les cas du Venezuela et de la Bolivie) – elle-mĂȘme imposĂ©e par les structures hĂ©gĂ©moniques de l’économie mondiale – Ă  l’extraction Ă©nergĂ©tique[59]En gĂ©nĂ©ral, on peut s’attendre Ă  ce que le Sud global soit le lieu de la croissance la plus rapide d’un prolĂ©tariat produit de la crise environnementale, rĂ©sultant de la dĂ©gradation des conditions matĂ©rielles de la population d’une maniĂšre aussi bien Ă©cologique qu’économique[60].

Le rĂŽle de la Chine dans tout cela reste crucial et contradictoire. C’est l’un des pays les plus polluĂ©s et les plus gourmands en ressources du monde, alors que ses Ă©missions de carbone sont si massives qu’elles constituent en elles-mĂȘmes un problĂšme de dimension mondiale. NĂ©anmoins, la Chine a fait plus que tout autre pays jusqu’à prĂ©sent pour dĂ©velopper des technologies Ă©nergĂ©tiques alternatives axĂ©es sur la crĂ©ation de ce que l’on appelle officiellement une civilisation Ă©cologique. Il est remarquable qu’il reste largement autosuffisant sur le plan alimentaire en raison de son systĂšme d’agriculture, dans lequel la terre est un bien social et la production agricole dĂ©pend principalement de petits producteurs avec des restes de responsabilitĂ© collective et communautaire[61]. Ce qui est clair, c’est que les choix prĂ©sents et futurs de l’État chinois, et encore plus du peuple chinois, en ce qui concerne la crĂ©ation d’une civilisation Ă©cologique sont susceptibles d’ĂȘtre dĂ©terminants pour le sort Ă  long terme de la terre[62].

La rĂ©volution Ă©cologique fait face Ă  l’inimitiĂ© de tout le systĂšme capitaliste. Au minimum, cela signifie aller Ă  l’encontre de la logique du capital. Dans son plein dĂ©veloppement, cela signifie transcender le systĂšme. Dans ces conditions, la rĂ©action rĂ©actionnaire de la classe capitaliste soutenue par son arriĂšre-garde d’extrĂȘme droite sera rĂ©gressive, destructrice et sans retenue. Cela se voit dĂ©jĂ  dans les nombreuses tentatives de l’administration de Donald Trump de supprimer la possibilitĂ© mĂȘme d’effectuer les changements nĂ©cessaires pour lutter contre le changement climatique (apparemment pour brĂ»ler les navires du monde derriĂšre lui), Ă  commencer par son retrait de l’Accord de Paris sur le climat et son accĂ©lĂ©ration de l’extraction de combustibles fossiles. La barbarie Ă©cologique ou l’écofascisme sont des menaces palpables dans le contexte politique mondial actuel et font partie de la rĂ©alitĂ© Ă  laquelle toute rĂ©volte Ă©cologique de masse devra faire face[63]. Seule une vĂ©ritable lutte rĂ©volutionnaire, et non rĂ©formiste, pourra se propulser dans ces circonstances.

Une Úre de changement « transformationnel »

Il est courant dans la littĂ©rature des sciences sociales, reprĂ©sentant l’idĂ©ologie libĂ©rale rĂ©gnante, de considĂ©rer la sociĂ©tĂ© comme simplement constituĂ©e par les actions des individus qui la composent. D’autres penseurs, plus critiques, prĂ©sentent parfois le point de vue opposĂ© selon lequel les individus sont le produit de la structure sociale globale. Un troisiĂšme modĂšle gĂ©nĂ©rique considĂšre les individus comme affectant la sociĂ©tĂ© et la sociĂ©tĂ© affectant les individus dans une sorte de mouvement de va-et-vient, considĂ©rĂ© comme une synthĂšse de la structure et de l’action[64].

Contrairement Ă  toutes ces approches dominantes, surtout libĂ©rales, qui laissent peu de place Ă  une vĂ©ritable transformation sociale, la thĂ©orie marxienne, avec son approche historique-dialectique, s’appuie sur ce que le philosophe rĂ©aliste critique Roy Bhaskar a appelĂ© un « modĂšle transformationnel d’activitĂ© sociale » dans lequel les individus sont historiquement nĂ©s dans une sociĂ©tĂ© donnĂ©e (mode de production) et sont socialisĂ©s dans celle-ci, qui dĂ©finit les premiers paramĂštres de leur existence[65]. Cependant, ces conditions et ces relations productives changent de façon imprĂ©visible et contingente au cours de leur vie, entraĂźnant des consĂ©quences imprĂ©vues, des contradictions et des crises.

Pris dans des situations historiques qu’ils n’ont pas choisies, les ĂȘtres humains, agissant Ă  la fois spontanĂ©ment et Ă  travers des mouvements sociaux organisĂ©s, reflĂ©tant les identitĂ©s de classe et autres identitĂ©s individuelles et collectives, cherchent Ă  modifier les structures existantes de reproduction sociale et de transformation sociale, donnant lieu Ă  des moments historiques critiques constituĂ©s de ruptures et de rĂ©volutions radicales, et de nouvelles rĂ©alitĂ©s Ă©mergentes. Comme l’écrivait Karl Marx : « Les hommes font leur propre histoire, mais ils ne la font pas arbitrairement, dans les conditions choisies par eux, mais dans des conditions directement donnĂ©es et hĂ©ritĂ©es du passĂ©. »[66]

Un tel modĂšle transformationnel de l’activitĂ© sociale appuie une thĂ©orie de l’auto-Ă©mancipation humaine dans l’histoire. Les relations sociales existantes deviennent des entraves au dĂ©veloppement humain gĂ©nĂ©ral ; mais elles donnent aussi lieu Ă  des contradictions fondamentales dans le processus de travail et de production – ou ce que Marx appelait le mĂ©tabolisme social de l’humanitĂ© et de la nature – menant Ă  une pĂ©riode de crise et de transformation qui menace le renversement rĂ©volutionnaire des relations sociales de production ou des relations de classe, de propriĂ©tĂ© et de pouvoir[67]. On nous prĂ©sente aujourd’hui des contradictions aussi graves dans le mĂ©tabolisme de la nature et de la sociĂ©tĂ©, dans les rapports sociaux de production mais sans vĂ©ritable prĂ©cĂ©dent dans l’histoire.

Dans l’AnthropocĂšne, l’urgence Ă©cologique planĂ©taire se superpose Ă  la suraccumulation du capital et Ă  l’intensification de l’expropriation impĂ©rialiste, crĂ©ant une crise Ă©conomique et Ă©cologique historique[68]. C’est la suraccumulation du capital qui accĂ©lĂšre la crise Ă©cologique mondiale en poussant le capital Ă  trouver de nouveaux moyens de stimuler la consommation pour que les profits continuent Ă  circuler. Il en rĂ©sulte un Ă©tat d’Armageddon planĂ©taire qui menace non seulement la stabilitĂ© socio-Ă©conomique, mais aussi la survie de la civilisation humaine et de l’espĂšce humaine elle-mĂȘme.

Pour Naomi Klein, l’explication de base est simple : notant que « Marx a Ă©crit sur le Êșclivage irrĂ©parableÊș du capitalisme avec « les lois naturelles de la vie elle-mĂȘme », elle poursuit en soulignant que « beaucoup Ă  gauche ont soutenu qu’un systĂšme Ă©conomique construit sur la libĂ©ration des appĂ©tits voraces du capital Ă©craserait les systĂšmes naturels dont la vie dĂ©pend »[69].

Et c’est exactement ce qui s’est produit depuis la Seconde Guerre mondiale, Ă  travers la grande accĂ©lĂ©ration de l’activitĂ© Ă©conomique, la surconsommation des riches et la destruction Ă©cologique qui en rĂ©sulte.

La sociĂ©tĂ© capitaliste a longtemps glorifiĂ© la domination de la nature. William James, le grand philosophe pragmatiste, l’appelait en 1906 « l’équivalent moral de la guerre ». Bien qu’il soit rarement mentionnĂ©, l’équivalent moral de William James Ă©tait une guerre sur la terre, dans laquelle il proposait de « former pendant un certain nombre d’annĂ©es une partie de l’armĂ©e de conscrits pour contrĂŽler et dominer la terre, la nature Â»[70]. Aujourd’hui, nous devons inverser cela et crĂ©er un nouvel Ă©quivalent moral de guerre plus rĂ©volutionnaire, qui ne vise pas Ă  l’engagement d’une armĂ©e pour conquĂ©rir la terre mais Ă  l’auto-mobilisation de la population pour la rendre vivante. Cela ne peut se faire qu’à travers une lutte pour la durabilitĂ© Ă©cologique et l’égalitĂ© matĂ©rielle visant Ă  ressusciter les biens communs mondiaux. Comme l’a dit Greta Thunberg devant les Nations Unies le 23 septembre 2019 :

« C’est ici et maintenant que nous traçons la ligne. Le monde se rĂ©veille. Et le changement arrive, que vous le vouliez ou non. »

Le monde est en feu cette fois.

Cet article a Ă©tĂ© publiĂ© dans la Monthly Review en novembre 2019 ; traduction rĂ©daction A l’Encontre.

Notes

[1] Ici, la rĂ©volution est considĂ©rĂ©e comme un processus historique complexe, englobant de nombreux acteurs et phases, tantĂŽt naissant, tantĂŽt dĂ©veloppĂ©, englobant un dĂ©fi fondamental de l’État, ainsi que la structure de propriĂ©tĂ©, de production et de classe de la sociĂ©tĂ©. Elle peut impliquer des acteurs dont les intentions ne sont pas rĂ©volutionnaires mais qui font objectivement partie du dĂ©veloppement d’une situation rĂ©volutionnaire. Pour un analogue historique, voir George Lefebvre, La RĂ©volution française (1930). Sur le concept de rĂ©volution Ă©cologique lui-mĂȘme, voir John Bellamy Foster, The Ecological Revolution (New York: Monthly Review Press, 2009), 11–35.

[2] Naomi Klein, On Fire: The (Burning) Case for a Green New Deal (New York: Simon and Schuster, 2019).

[3] James Baldwin, The Fire Next Time (New York: Dial, 1963).

[4] IPCC, Global Warming of 1.5ÂșC (Geneva: IPCC, 2018).

[5] John Haltiwanger, “This Is the Platform That Launched Alexandria Ocasio-Cortez, a 29-Year-Old Democratic Socialist, to Become the Youngest Woman Ever Elected to Congress,” Business Insider, January 4, 2019.

[6] Greta Thunberg, No One Is Too Small to Make a Difference (London: Penguin, 2019), 19–24.

[7] Representative Alexandria Ocasio-Cortez, 116th Congress, 1st Session, House Resolution 109, “Recognizing the Duty of the Federal Government to Create a Green New Deal” (subsequently referred to as Green New Deal Resolution), February 7, 2019, available at http://ocasio-cortez.house.gov.

[8] Klein, On Fire, 1–7.

[9] Thunberg, No One Is Too Small to Make a Difference, 61.

[10] Bernie Sanders, “The Green New Deal,” April 22, 2019, available at http://berniesanders.com.

[11] 109, “Recognizing the Duty of the Federal Government to Create a Green New Deal,” list of cosponsors available at http://congress.gov; S. Res. 59, “Recognizing the Duty of the Federal Government to Create a Green New Deal,” list of cosponsors available at http://congress.gov.

[12] Eliza Barclay and Brian Resnick, “How Big Was the Global Climate Strike? 4 Million People Activists Estimate,” Vox, September 20, 2019.

[13] “Transcript: Greta Thunberg’s Speech to UN Climate Action Summit,” NPR, September 23, 2019.

[14] IPCC, Special Report on the Ocean and Cryosphere in a Changing Climate, Summary for Policymakers (Geneva: IPCC, 2019), 22–24, 33.

[15] Nicholas Stern, “We Must Reduce Greenhous Gas Emissions to Net Zero or Face More Floods,” Guardian, October 7, 2018 ; le discours de Greta Thunberg au sommet de l’ONU sur l’action climatique affirmait : « Habituellement, on suppose que le monde doit rester en dessous de 2ÂșC afin d’éviter un point de non-retour en ce qui concerne la relation humaine avec la planĂšte. Mais de plus en plus la science indique 1,5ÂșC comme point de repĂšre. La plupart des programmes d’attĂ©nuation du climat reconnus par le GIEC aujourd’hui supposent un dĂ©passement temporaire de la limite de 1,5ÂșC (ou bien de la limite de 2ÂșC) avec des Ă©missions nĂ©gatives, puis l’élimination du carbone de l’atmosphĂšre avant que les pires effets ne se produisent. Mais une telle stratĂ©gie, on le reconnaĂźt de plus en plus, est pire que la roulette russe en termes de chances statistiques – et de plus remplie d’illusions. »

[16] http://systemchangenotclimatechange.org. See also Martin Empson, ed., System Change Not Climate Change (London: Bookmarks, 2019).

[17] On the distinction between climate action and climate justice, see Klein, On Fire, 27–28.

[18] The climate march was followed a few days later by the Flood Wall Street action, in which protestors engaged in civil disobedience but lacked the force of numbers.

[19] Klein, On Fire, 27–28.

[20] Thunberg, No One Is Too Small to Make a Difference

[21] Green Party US, Green New Deal Timeline, available at http://gp.org; Green New Deal Policy Group, A Green New Deal (London: New Economics Foundation, 2008); Larry Elliott, “Climate Change Cannot Be Bargained With,” Guardian, October 29, 2007.

[22] Thomas Friedman, “A Warning from the Garden,” New York Times, January 19, 2007.

[23] Alexander C. Kaufman, “What’s the ‘Green New Deal’?” Grist, June 30, 2018.

[24] UNEP, Global Green New Deal (Geneva: UNEP, 2009).

[25] Green European Foundation, A Green New Deal for Europe (Brussels: Green European Foundation, 2009).

[26] David Milton, The Politics of U.S. Labor (New York: Monthly Review Press, 1982).

[27] Climate Justice Alliance, “History of the Climate Justice Alliance.”

[28] John Bellamy Foster, “Ecosocialism and a Just Transition,” MROnline, June 22, 2019; Climate Justice Alliance, “Just Transition: A Framework for Change.”

[29] Science for the People has been a leading defender of a Peoples’ Green New Deal, incorporating a just transition for workers and frontline communities as opposed to attempts to fold the Green New Deal into its previous corporatist form. See Science for the People, “Peoples’ Green New Deal.”

[30] Jill Stein, “Solutions for a Country in Trouble: The Four Pillars of the Green New Deal,” Green Pages, September 25, 2012.

[31] Green Party, “We Can Build a Better Tomorrow Today, It’s Time for a Green New Deal.”

[32] Tessa Stuart, “Sunrise Movement, the Force Behind the Green New Deal Ramps Up Plans for 2020,” Rolling Stone, May 1, 2019. The founding Sunrise Movement activists had cut their teeth on the fossil-fuel disinvestment movement particularly in universities, which as of December 2018 claims to have succeeded in facilitating $8 trillion in disinvestments. However, activists realized that the next step was to try to tackle the state itself and to change the system through a Green New Deal. Klein, On Fire, 22.

[33] The Green Party has moved explicitly in the direction of ecosocialism and sponsored an ecosocialism conference in Chicago on September 28, 2019. See Anita Rios, “Green Party Gears Up for Ecosocialism Conference,” Black Agenda Report, September 10, 2019.

[34] 109, “Recognizing the Duty of the Federal Government to Create a Green New Deal.”

[35] Bernie Sanders est le seul candidat dĂ©mocrate Ă  promouvoir un vĂ©ritable Green New Deal lors des Ă©lections de 2020. Le « Plan pour une rĂ©volution de l’énergie propre et la justice environnementale » de Joe Biden, prĂ©sentĂ© en juin 2019, Ă©vite complĂštement l’insistance du GIEC qui demande que les Ă©missions de gaz carbonique soient rĂ©duites de prĂšs de 50% d’ici Ă  2030 pour rester en dessous de 1,5ÂșC et promet simplement de promouvoir des politiques qui permettront d’atteindre des Ă©missions nettes nulles d’ici Ă  2050, proposant de consacrer 1,7 billion de dollars Ă  la lutte contre les changements climatiques sur dix ans. Elizabeth Warren a signĂ© la rĂ©solution du nouveau doyen vert, mais dans son « Plan d’énergie propre », prĂ©sentĂ© en septembre 2019, elle ne va pas au-delĂ  de dire qu’elle soutient une mobilisation sur dix ans, jusqu’en 2030, dans le but d’atteindre « dĂšs que possible » des Ă©missions nettes de gaz Ă  effet de serre nulles. Elle propose un investissement de 3 billions de dollars sur dix ans. Son plan exclut toute mention d’une transition juste pour les travailleurs ou les collectivitĂ©s de premiĂšre ligne.

[36] Sanders, “The Green New Deal.”

[37] While the Green New Deal Resolution introduced by Ocasio-Cortez and Markey does not address how it would be financed, the emphasis has been on the creation of public banks, green quantitative easing, and deficit financing under current low capacity utilization—a view supported by modern monetary theory. It deliberately swerves away from funding by taxes on corporations. Ellen Brown, “The Secret to Funding a Green New Deal,” Truthdig, March 19, 2019.

[38] Historian David Blight, quoted in Ta-Nehisi Coates, “Slavery Made America,” Atlantic, June 24, 2014.

[39] Ben Caldecott et al., Stranded Assets: A Climate Risk Challenge (Washington DC: Inter-American Development Bank, 2016)

[40] Naomi Klein, This Changes Everything: Capitalism vs. the Climate (New York: Simon and Schuster, 2014), 31–63.

[41] Klein, This Changes Everything, 115–16.

[42] Nancy E. Rose, Put to Work (New York: Monthly Review Press, 2009).

[43] Klein, On Fire, 264.

[44] Kevin Anderson, “Debating the Bedrock of Climate-Change Mitigation Scenarios,” Nature, September 16, 2019; Zeke Hausfather, “Explainer: How ‘Shared Socioeconomic Pathways’ Explore Future Climate Change,” Carbon Brief, April 19, 2018.

[45] These shortcomings are built directly into the SSPs and even into the IAMs. See Oliver Fricko et al., “The Marker Quantification of the Shared Socioeconomic Pathway 2: A Middle-of-the-Road Scenario for the 21st Century,” Global Environmental Change 42 (2017): 251–67. For a general critical evaluation, see Jason Hickel and Giorgos Kallis, “Is Green Growth Possible?” New Political Economy, April 17, 2019.

[46] Kevin Anderson and Glen Peters, “The Trouble with Negative Emissions,” Science 354, no. 6309 (2016): 182–83; European Academies Science Advisory Council, Negative Emission Technologies: What Role in Meeting Paris Agreement Targets, EASAC Policy Report 35 (Halle, Germany: German National Academy of Sciences, 2018).

[47] See John Bellamy Foster, “Making War on the Planet,” Monthly Review 70, no. 4 (September 2018): 4–6.

[48] Anderson, “Debating the Bedrock of Climate-Change Mitigation Scenarios.”

[49] IPCC, Global Warming of 1.5ÂșC, 16, 96.

[50] Anderson “Debating the Bedrock of Climate-Change Mitigation Scenarios.”

[51] See John Bellamy Foster, Brett Clark, and Richard York, The Ecological Rift (New York: Monthly Review Press, 2010), 169–82.

[52] IPCC, Global Warming of 1.5ÂșC, 15–16, 97; Jason Hickel, “The Hope at the Heart of the Apocalyptic Climate Change Report,”Foreign Policy, October 18, 2018. See also Arnulf Grubler, “A Low Energy Demand Scenario for Meeting the 1.5ÂșC Target and Sustainable Development Goals Without Negative Emission Technologies,” Nature Energy 3, no. 6 (2018): 512–27; Joeri Rogelj et al., “Scenarios Towards Limiting Global Mean Temperature Increase Below 1.5ÂșC,” Nature Climate Change 8 (2018): 325–32; Christopher Bertram et al. “Targeted Policies Can Compensate Most of the Increased Sustainability Risks in 1.5ÂșC Mitigation Scenarios,” Environmental Research Letters 13, no. 6 (2018).

[53] Hickel and Kallis, “Is Green Growth Possible?”

[54] Bernal, The Freedom of Necessity (London: Routledge and Kegan Paul, 1949).

[55] Klein, On Fire, 264.

[56] See Paul A. Baran and Paul M. Sweezy, Monopoly Capital (New York: Monthly Review Press, 1966).

[57] John Bellamy Foster, “The Ecology of Marxian Political Economy,” Monthly Review 63, no. 4 (September 2011): 1–16; Fred Magdoff and John Bellamy Foster, What Every Environmentalist Needs to Know About Capitalism (New York: Monthly Review Press, 2011), 123–44; William Morris, News from Nowhere and Selected Writings and Designs (London: Penguin, 1962): 121–22.

[58] Kevin Anderson and Alice Bows, “Beyond ‘Dangerous’ Climate Change: Emission Scenarios for a New World,” Philosophical Transactions of the Royal Society 369 (2011): 20–44.

[59] L’exemple du Venezuela fait ici l’économie de la politique dĂ©sastreuse de la nĂ©obourgeoisie bolivarienne sous Maduro – RĂ©d. A l’Encontre.

[60] For a discussion of the current ecological situation in the Global South and its relation to imperialism, see John Bellamy Foster, Hannah Holleman, and Brett Clark, “Imperialism in the Anthropocene,” Monthly Review 71, no. 3 (July–August 2019): 70–88. On the concept of the environmental proletariat, see Bellamy Foster, Clark, and York, The Ecological Rift, 440–41.

[61] La dĂ©finition officielle en Chine de l’autosuffisance alimentaire repose sur un nombre de produit dĂ©finis comme stratĂ©giques, desquels le soja a Ă©tĂ© Ă©cartĂ© lorsque le pays a dĂ» en importer massivement – RĂ©d. A l’Encontre.

[62] The issue of China and ecology is complex. See John B. Cobb (in conversation with Andre Vltchek), China and Ecological Civilization (Jakarta: Badak Merah, 2019); David Schwartzman, “China and the Prospects for a Global Ecological Civilization,”Climate and Capitalism, September 17, 2019; Lau Kin Chi, “A Subaltern Perspective on China’s Ecological Crisis,” Monthly Review 70, no. 5 (October 2018): 45–57. On the concept of ecological civilization and its relation to China, see John Bellamy Foster, “The Earth-System Crisis and Ecological Civilization,” International Critical Thought 7, no. 4 (2017): 439–58.

[63] Naomi Klein, “Only a Green New Deal Can Douse the Fires of Ecofascism,” Intercept, September 16, 2019.

[64] Roy Bhaskar, Reclaiming Reality (London: Routledge, 2011), 74–76.

[65] Bhaskar, Reclaiming Reality, 76–77, 92–94.

[66] Karl Marx, Eighteenth Brumaire of Louis Bonaparte (1852; repr., New York: International Publishers, 1963): 15.

[67] Karl Marx, Capital, vol. 1 (London: Penguin, 1976), 283.

[68] See Ian Angus, Facing the Anthropocene (New York: Monthly Review Press, 2016), 175–91.

[69] Klein, On Fire, 90–91; Karl Marx, Capital, vol. 3 (London: Penguin, 1981), 949.

[70] William James, “Proposing the Moral Equivalent of War” (speech, Stanford University, 1906), available at Lapham’s Quarterly online.

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Source: Contretemps.eu