Octobre 1, 2020
Par Agitations
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Dans cet article initialement paru dans l’hebdomadaire The Nation suivi d’un entretien donnĂ© pour la revue amĂ©ricaine Jacobin (paru en 2018), le gĂ©ographe marxiste Mike Davis spĂ©cialiste de l’urbanisme et des rapports de classe et de race en Californie revient sur les Ă©pisodes d’incendie qui ont ravagĂ© plusieurs villes californiennes ces derniĂšres annĂ©es. Il dĂ©crit ici comment l’évolution de l’immobilier et de l’habitat, des villes vers l’arriĂšre-pays, influe sur l’écosystĂšme de la rĂ©gion, constituant ce qu’il dĂ©crit comme une nouvelle « Ă©cologie du feu » avec des Ă©pisodes comparables Ă  un hiver nuclĂ©aire.

L’écosystĂšme dĂ©sertique de la Californie ne rĂ©sistera pas aux incendies

Dans Encore un peu de verdure, un roman de science-fiction se dĂ©roulant Ă  Los Angeles, publiĂ© en 1947 par Ward Moore (un Ă©crivain progressiste), le personnage principal du scientifique fou est en l’occurrence une savante, Josephine Francis. Elle embauche Albert Weemer, un colporteur fauchĂ©, disposant de « tous les instincts du cafard Â», pour l’aider Ă  promouvoir sa dĂ©couverte : un composĂ© chimique appelĂ© « Metamorphosant Â» capable d’amĂ©liorer la croissance des plantes et leur permettre de prospĂ©rer sur des sols rocheux et stĂ©riles. Elle rĂȘve de mettre un terme Ă  la faim dans le monde par l’accroissement massif de la gamme des cĂ©rĂ©ales. Weemer, peu versĂ© dans les sciences, ne songe qu’à se faire rapidement du blĂ© en vendant le produit au porte-Ă -porte comme traitement pour gazon. Francis, qui a dĂ©sespĂ©rĂ©ment besoin de fonds pour poursuivre ses recherches, accepte Ă  contrecƓur et Weemer s’en va arpenter les pelouses jaunies qui jalonnent les zones pavillonnaires dĂ©caties.

À sa grande surprise, le traitement, qui modifie gĂ©nĂ©tiquement les plantes, marche bien — trop bien, mĂȘme. Dans le jardin de la famille Dinkman, la mauvaise herbe se transforme en cauchemardesque « herbe-du-diable Â», rĂ©sistante Ă  la tonte comme aux dĂ©sherbants, et commence Ă  se rĂ©pandre dans toute la ville. « Elle se recroquevillait, se tordait, comme torturĂ©e, puis reprenait vie [
] Elle engloutissait tout sur son passage, comblait une tranchĂ©e ouverte dans l’avenue, avalait des bosquets, un muret. Â» Elle continue Ă  grignoter trottoirs et maisons pour finalement engloutir la ville : une nouvelle nature monstrueuse qui rampe vers BethlĂ©em 1
.

Encore un peu de verdure est tout Ă  la fois comique et lĂ©gĂšrement dĂ©rangeant. Ses prĂ©misses absurdes sont pourtant bel et bien en passe d’ĂȘtre concrĂ©tisĂ©es par le rĂ©chauffement climatique : en fait, l’herbe-du-diable n’est autre que le brome, une tribu de plantes invasives impossibles Ă  Ă©radiquer qu’on dĂ©signe en anglais sous les qualificatifs peu flatteurs de « brome Ă©viscĂ©rant Â», d’« herbe Ă  triche Â» et de « faux brome Â». Originaires de MĂ©diterranĂ©e et du Moyen-Orient, certaines de ces espĂšces sont prĂ©sentes en Californie depuis la « RuĂ©e vers l’or », lorsque le surpĂąturage a permis le dĂ©veloppement agressif des bromes et de l’avoine europĂ©enne face aux espĂšces indigĂšnes. Mais aujourd’hui, c’est le feu et l’étalement « exurbain Â» qui leur servent de « Metamorphosant Â», tandis qu’elles colonisent et dĂ©tĂ©riorent les Ă©cosystĂšmes aux quatre coins de l’État.

Le parc national de Joshua Tree submergé par les flammes prÚs de la ville de Yucca Valley

Le dĂ©sert du Mojave oriental en est un exemple sinistre. Sur la route qui conduit de Los Angeles Ă  Las Vegas, Ă  20 minutes de la frontiĂšre de l’État, la bretelle de la I-15 dĂ©bouche sur une deux-voies appelĂ©e Clima Road. C’est l’entrĂ©e discrĂšte de l’une des plus fantastiques forĂȘts d’AmĂ©rique du Nord : sur des kilomĂštres, une succession sans fin d’arbres de JosuĂ© recouvre un ensemble de petits volcans du PlĂ©istocĂšne, le Clima Dome. Les maĂźtres de cette forĂȘt mesurent plus de 13 mĂštres de haut et sont vieux de plusieurs siĂšcles. À la mi-aoĂ»t, on estime que 1,3 million de ces incroyables yuccas gĂ©ants ont pĂ©ri dans l’incendie du dĂŽme, dĂ©clenchĂ© par la foudre.

Ce n’est pas la premiĂšre fois que le dĂ©sert du Mojave oriental brĂ»le. En 2005, un mĂ©gafeu a consumĂ© un million d’hectares de dĂ©sert, en Ă©pargnant toutefois le dĂŽme, cƓur de la forĂȘt. Au cours de la derniĂšre gĂ©nĂ©ration, une invasion de bromes de Madrid a gĂ©nĂ©rĂ© un sous-bois inflammable pour les arbres de JosuĂ© et a fait du Mojave une Ă©cologie du feu (dans le Grand Bassin, c’est l’invasif brome des toits qui joue ce rĂŽle depuis des dĂ©cennies).

Les plantes du dĂ©sert, Ă  l’inverse du chaparral et des chĂȘnes de Californie, ne sont pas adaptĂ©es au feu, ce qui rend leur rĂ©gĂ©nĂ©ration potentiellement impossible. Debra Hughson, scientifique en charge de la rĂ©serve nationale du Mojave, a dĂ©crit l’incendie comme un cas d’extinction de masse. « Les arbres de JosuĂ© sont hautement inflammables. Ils vont mourir et ne repousseront pas. Â»

Nos dĂ©serts livrĂ©s aux flammes expriment localement une tendance mondiale. La vĂ©gĂ©tation mĂ©diterranĂ©enne a Ă©voluĂ© en coexistant avec le feu : de fait, les chĂȘnes et la plupart des plantes du chaparral ont besoin de feux Ă©pisodiques pour se reproduire. Mais les incendies extrĂȘmes dont la GrĂšce, l’Espagne, l’Australie ou la Californie sont devenus routiniers l’emportent dĂ©sormais sur ces adaptations hĂ©ritiĂšres de l’HolocĂšne [ndt : Ă©poque gĂ©ologique s’étendant sur les 10 000 derniĂšres annĂ©es, toujours en cours de nos jours] et produisent des changements irrĂ©versibles de la faune et de la flore.

Bien que l’Australie soit un prĂ©tendant sĂ©rieux, c’est la Californie qui illustre le mieux ce cercle vicieux oĂč l’extrĂȘme chaleur conduit Ă  des incendies extrĂȘmes frĂ©quents qui Ă  leur tour empĂȘchent la rĂ©gĂ©nĂ©ration naturelle — et, aidĂ©s par les maladies des arbres, accĂ©lĂšrent la conversion de ces paysages emblĂ©matiques en prairies clairsemĂ©es et en versants montagneux dĂ©nuĂ©s de tout arbre. Et avec la disparition de flore indigĂšne, Ă©videmment, la faune indigĂšne prend le mĂȘme chemin.

Au dĂ©but de ce siĂšcle, les responsables de la gestion des eaux et les autoritĂ©s de lutte contre les incendies se concentraient principalement sur les menaces de sĂ©cheresses pluriannuelles causĂ©es par l’intensification des phĂ©nomĂšnes de « La Niña Â» et la persistance tenace des dĂŽmes de chaleur — deux phĂ©nomĂšnes attribuables au rĂ©chauffement climatique, d’origine humaine. Leurs pires craintes se sont vĂ©rifiĂ©es lors de la grande sĂ©cheresse de la derniĂšre dĂ©cennie, peut-ĂȘtre la plus sĂ©vĂšre des 500 derniĂšres annĂ©es, qui a causĂ© la mort de prĂšs de 150 millions d’arbres, infectĂ©s par des scolytes, arbres qui ont par la suite fourni la masse combustible pour les incendies de 2017-2018.

L’hĂ©catombe de pins et de conifĂšres s’est accompagnĂ©e d’une pandĂ©mie fongique Ă  croissance exponentielle, connue sous le nom de « mort subite du chĂȘne Â», responsable de la disparition de millions de chĂȘnes verts et de chĂȘnes Ă  tan dans les chaĂźnes cĂŽtiĂšres d’Oregon et de Californie. Comme les chĂȘnes Ă  tan, en particulier, poussent dans des forĂȘts mixtes, aux cĂŽtĂ©s de sapins de Douglas, de sĂ©quoias et de pins jaunes, il faut envisager leurs carcasses mortes comme autant de millions de barils d’essence dans les incendies en cours des montagnes cĂŽtiĂšres et des contreforts de la Sierra.

Outre la sĂ©cheresse ordinaire, les scientifiques parlent dĂ©sormais de « sĂ©cheresse chaude Â», un nouveau phĂ©nomĂšne. MĂȘme au cours des annĂ©es du XXe siĂšcle oĂč le niveau des prĂ©cipitations atteint la moyenne, l’extrĂȘme chaleur estivale, notre nouvelle normalitĂ©, entraĂźne des stress hydriques importants par Ă©vaporation des rĂ©servoirs, des ruisseaux et des riviĂšres. En ce qui concerne la derniĂšre section du fleuve Colorado, vĂ©ritable artĂšre pour la Californie du Sud, on estime que la baisse de son dĂ©bit actuel devrait atteindre le chiffre impressionnant de 20 % en quelques dĂ©cennies, que les prĂ©cipitations diminuent ou pas.

Mais l’impact le plus dĂ©vastateur de ces tempĂ©ratures dignes de la VallĂ©e de la Mort (il faisait prĂšs de 50°C dans la VallĂ©e de San Fernando, il y a quelques semaines de cela) est l’assĂšchement des sols et des plantes. Un hiver humide et un printemps prĂ©coce nous enchantent peut-ĂȘtre avec leurs Ă©talages luxuriants de plantes Ă  fleurs, mais ils engendrent Ă©galement une surabondance de mauvaises herbes et de plantes herbacĂ©es (phorbes), qui une fois cuites dans nos hauts-fourneaux estivaux se changent en vĂ©ritables allume-feux lorsque reviennent les vents diaboliques.

Les bromes et autres herbes exotiques sont les principaux sous-produits et catalyseurs de ce nouveau rĂ©gime du feu. Des annĂ©es de recherches sur des parcelles expĂ©rimentales, sur lesquelles les scientifiques brĂ»lent diffĂ©rents types de vĂ©gĂ©tation et Ă©tudient leur comportement face aux flammes, ont confirmĂ© cet avantage darwinien. Leur combustion produit une tempĂ©rature deux fois plus Ă©levĂ©e que la couverture vĂ©gĂ©tale herbacĂ©e, provoquant l’évaporation des nutriments des sols et entravant ainsi le renouvellement des espĂšces indigĂšnes. Les bromes prospĂšrent Ă©galement grĂące Ă  la pollution atmosphĂ©rique et parviennent Ă  s’accommoder de niveaux atmosphĂ©riques de dioxyde de carbone plus Ă©levĂ©s que la plupart des plantes â€” des avantages Ă©volutionnaires considĂ©rables dans la lutte actuelle entre Ă©cosystĂšmes.

Un groupe de recherche du College of Forestry, basĂ© dans l’Oregon, qui Ă©tudie les invasions de plantes herbacĂ©es dans les forĂȘts de la cĂŽte Ouest, un sujet jusque lĂ  nĂ©gligĂ©, a lancĂ© un cri d’alerte au dĂ©but de l’annĂ©e : une fois la boucle de rĂ©troaction du feu bien enclenchĂ©e, elle devient une « tempĂȘte parfaite Â». Comme l’herbe-du-diable de Weemer, les envahisseurs dĂ©fient la volontĂ© humaine. « Les mesures de gestion forestiĂšre, telles que les dĂ©broussaillages et les feux contrĂŽlĂ©s, conçues pour attĂ©nuer la menace des feux de forĂȘts, risquent Ă©galement d’accĂ©lĂ©rer l’invasion des plantes herbacĂ©es et augmenter les combustibles disponibles, avec des consĂ©quences potentielles Ă  l’échelle du paysage qui demeurent largement sous-estimĂ©es. Â» Seul un effort constant pour Ă©liminer la biomasse herbacĂ©e — nĂ©cessitant une importante armĂ©e de travailleurs forestiers Ă  plein temps et la totale coopĂ©ration des propriĂ©taires terriens — pourrait, thĂ©oriquement, retarder l’apocalypse des mauvaises herbes.

Cela nĂ©cessiterait en outre un moratoire sur les nouvelles constructions et les reconstructions aprĂšs incendies dans les forĂȘts concernĂ©es. La majoritĂ© des nouveaux logements en Californie ont Ă©tĂ© construits au cours des 20 derniĂšres annĂ©es dans des zones Ă  haut risque d’incendie, une dĂ©marche rentable mais insensĂ©e. L’« exurbanisation Â», en grande partie due Ă  la « fuite des Blancs Â» (white flight) hors des zones de Californie Ă  forte diversitĂ© raciale, favorise partout la contre-rĂ©volution botanique. Mais ses habitants n’aperçoivent pas les mauvaises herbes que cache la forĂȘt.

Comment envisager ce qui est en train de se passer ? À la fin des annĂ©es 1940, les ruines de Berlin sont devenues un laboratoire pour les scientifiques oĂč Ă©tudier la reproduction des plantes aprĂšs trois annĂ©es de bombardement. Ils s’attendaient Ă  ce que la vĂ©gĂ©tation d’origine dans la rĂ©gion ­— les forĂȘts de chĂȘnes et leurs arbrisseaux — se rĂ©gĂ©nĂšre rapidement. À leur grand dam, ce ne fut pas le cas. Au lieu de quoi, des plantes exotiques se sont Ă©chappĂ©es, pour certaines de jardins botaniques, et se sont installĂ©es comme nouvelles espĂšces dominantes.

Les botanistes ont poursuivi leurs Ă©tudes jusqu’au nettoyage des derniĂšres zones bombardĂ©es, dans les annĂ©es 1980. La persistance de cette vĂ©gĂ©tation de zone morte et l’échec des plantes des forĂȘts de PomĂ©ranie Ă  se rĂ©introduire ont provoquĂ© un dĂ©bat autour de la « Nature II Â». La thĂšse Ă©tait que l’extrĂȘme chaleur des incendies et la pulvĂ©risation des structures en brique avaient engendrĂ© un nouveau type de sol favorable Ă  la colonisation des plantes sauvages telles que l’ailante (Ailanthus), qui avaient Ă©voluĂ© sur les moraines des calottes glaciaires du PlĂ©istocĂšne. Une guerre nuclĂ©aire totale, dĂ©claraient ces mĂȘmes scientifiques, pourrait reproduire de telles conditions Ă  grande Ă©chelle (Ă  ce sujet, voir mon livre Dead Cities).

Le feu, Ă  l’ùre de l’AnthropocĂšne, est devenu l’équivalent physique de la guerre atomique. Au lendemain des incendies du Samedi Noir [Black Saturday] de Victoria, dĂ©but 2009, des chercheurs australiens ont Ă©valuĂ© l’énergie libĂ©rĂ©e, Ă©gale Ă  la dĂ©tonation de 1500 bombes d’Hiroshima. Une Ă©nergie encore plus considĂ©rable a fait naĂźtre les panaches de pyrocumulus qui, pendant plusieurs semaines, ont dominĂ© le ciel du nord de la Californie. Le brouillard orange et toxique qui a recouvert la baie de San Francisco durant des semaines n’est autre que notre version locale de l’hiver nuclĂ©aire.

Une nouvelle nature, profondĂ©ment sinistre, Ă©merge Ă  toute vitesse des dĂ©combres laissĂ©s par les flammes, au dĂ©triment de paysages considĂ©rĂ©s autrefois comme sacrĂ©s. Notre imagination peine Ă  saisir le rythme et l’ampleur de la catastrophe.


Laisser brûler Malibu

MALIBU, Californie: Environ 75 000 domiciles ont dĂ» ĂȘtre Ă©vacuĂ© dans les ComtĂ©s de Los Angels et Ventura Ă  cause de deux incendies dans la rĂ©gion. (09.11.2020)

Suzi Weissman: Revenons sur l’histoire de ces deux incendies. Comment les comparez-vous ?

Mike Davis : Paradise compte environ 27 000 habitants, Malibu, moitiĂ© moins. Si vous consultez le site du Bureau amĂ©ricain de recensement, vous constatez que ces deux villes ont une chose en commun : ce sont des communautĂ©s vieillissantes, avec deux fois plus de personnes ĂągĂ©es de plus de 65 ans [que la valeur mĂ©diane pour l’État de Californie].

Sans cela, on pourrait difficilement trouver deux communautĂ©s aussi diffĂ©rentes. À Paradise, la valeur moyenne d’une maison est de 200 000 dollars, le montant le plus abordable qu’on peut trouver en Californie, de nos jours. À Malibu, ce chiffre est multipliĂ© par 10. Les revenus des habitants de Malibu sont quatre Ă  cinq fois plus importants que ceux de Paradise. Paradise se distingue Ă©galement par une spĂ©cificitĂ© particuliĂšrement inhabituelle, Ă  savoir le nombre considĂ©rable de personnes en situation de handicap. Un cinquiĂšme de la population de moins de 65 ans souffre d’un handicap.

En d’autres termes, on a lĂ  l’image d’un groupe d’habitants qui y ont pris leur retraite en raison du logement bon marchĂ© ou qui ont Ă©tĂ© forcĂ©s de quitter les villes de la baie de San Fransico ou de la Valley Ă  cause des prix de l’immobilier. Mais il y a Ă©galement un nombre important de personnes en maisons de repos ou qui sont dans une quelconque situation de handicap — ce qui reprĂ©sente un important groupe de personnes plus vulnĂ©rables face aux incendies et plus difficiles Ă  Ă©vacuer.

L’histoire de ces deux incendies est donc l’histoire de deux Californies : l’une riche, le long de la cĂŽte, l’autre ouvriĂšre, dans les contreforts de la Sierra.

Sur une Ă©chelle plus large, les habitants de Paradise rejoignent la cohorte mondiale de ceux qui se sont retrouvĂ©s sans abri ou dĂ©placĂ©s par les catastrophes environnementales, au premier rang desquelles la sĂ©cheresse. Gardons Ă  l’esprit que la sĂ©cheresse a ravagĂ© l’AmĂ©rique centrale au cours de la derniĂšre dĂ©cennie et que les maladies vĂ©gĂ©tales ont anĂ©anti les cultures de cafĂ© au Honduras. De nombreuses personnes en provenance d’AmĂ©rique centrale fuient, non seulement la violence, mais aussi le rĂ©chauffement climatique. Ils tentent d’échapper au dĂ©sastre environnemental.

Dans le contexte historique étasunien, on pourrait dire que le Dust Bowl réapparait sous le nom de Fire Bowl.

SW : Revenons maintenant sur ce dont vous avez commencĂ© Ă  parler ­— la nouvelle normalitĂ©, ou plutĂŽt, la nouvelle situation climatique.

MD : Il est crucial de faire une distinction entre (et pardonnez-moi la froideur de l’expression) ce qu’on pourrait appeler les « feux normaux Â» — Ă  savoir, suivant des frĂ©quences observĂ©es avant le rĂ©chauffement climatique, voire mĂȘme l’urbanisation — et l’intensification des scĂ©narios habituels d’incendies sous l’effet d’une sĂ©cheresse exceptionnelle et des records de chaleur estivale.

Malibu et Paradise se trouvent toutes deux dans des rĂ©gions qui s’embrasent Ă  une frĂ©quence « naturelle Â», ou « normale Â», trĂšs Ă©levĂ©e. De mon vivant, depuis le grand incendie de 1956, il y a eu dix incendies majeurs Ă  Malibu. Dans les contreforts de la Sierra, en particulier dans les hauteurs au-dessus de Chico et d’autres villes de la Valley, ces incendies se dĂ©clarent tous les dix ans.

La rĂ©gion de Paradise a connu neuf incendies majeurs au cours de ce siĂšcle. Durant l’étĂ© 2008, certaines parties de la ville ont Ă©tĂ© Ă©vacuĂ©es Ă  deux reprises, en juin et juillet, en raison de la progression des feux. La population avait alors rĂ©cemment augmentĂ©. Les responsables du comtĂ© de Butte pour la lutte contre les incendies ont constatĂ© qu’ils avaient un grave problĂšme avec cette population grandissante : les routes Ă©taient encombrĂ©es, les gens avaient des difficultĂ©s Ă  quitter la ville et les personnes immobilisĂ©es et handicapĂ©es devaient ĂȘtre dĂ©placĂ©es.

Dans les deux cas, et mĂȘme en l’absence de rĂ©chauffement climatique, la frĂ©quence des incendies est trĂšs Ă©levĂ©e.

Mais le second ensemble de facteurs Ă  prendre en compte est que la sĂ©cheresse exceptionnelle et la chaleur estivale extrĂȘme — chaleur qui, mĂȘme au cours d’une annĂ©e pluvieuse, assĂšche les sols et les plantes — ont intensifiĂ© les scĂ©narios normaux d’incendies. Les feux sont plus Ă©tendus et se propagent plus rapidement. Nous avons vu, au XXIe siĂšcle, les sept plus grands incendies de l’histoire californienne.

La raison pour laquelle il est crucial de faire cette distinction entre frĂ©quence naturelle et intensification due au rĂ©chauffement climatique est que — en particulier dans les discours du gouverneur Brown, mais Ă©galement ceux d’autres responsables — on ne cesse d’entendre l’explication selon laquelle le rĂ©chauffement est la cause des incendies, mais que la Californie montre la voie et rĂ©duit ses Ă©missions carbonĂ©es.

C’est un syllogisme fallacieux, une façon de ne pas affronter politiquement le problĂšme le plus Ă©pineux de tous, Ă  savoir le fait que la construction non rĂ©glementĂ©e dans les couloirs d’incendie a drastiquement augmentĂ© les risques de feux. La moitiĂ© des maisons construites en Californie ces vingt derniĂšres annĂ©es l’ont Ă©tĂ© au milieu de ce que les scientifiques appellent l’interface entre espace forestier et urbain (ou suburbain), ou au cƓur mĂȘme des forĂȘts et des montagnes.

Et donc, comme sur la cĂŽte Est, oĂč il y a eu cet immense boom de l’immobilier dans les comtĂ©s frappĂ©s par d’importants ouragans, parce que les gens veulent vivre en bord de mer, nous avons bĂąti la moitiĂ© de nos nouvelles maisons dans les zones qui connaissent une frĂ©quence d’incendie semblable Ă  celles de Paradise ou de Malibu. 

Vue aĂ©rienne d’un quartier de Paradise aprĂšs l’épisode du Camp Fire de 2018

SW : Cela nous ramĂšne Ă  ce que vous avez affirmĂ© il y a plus de vingt ans, dans « Laisser brĂ»ler Malibu Â». Il semble que votre thĂšse a trouvĂ© confirmation et est aujourd’hui irrĂ©futable. Pourtant, nous voyons des gens qui promettent de reconstruire sur les mĂȘmes emplacements.

MD : Quand vous dites que la suite m’a donnĂ© raison, c’est quelque peu mensonger, parce que le feu Ă  Malibu n’est qu’une simple rĂ©alitĂ©. Nulle part en Californie, et peut-ĂȘtre sur toute la cĂŽte Ouest, les incendies ne sont aussi frĂ©quents.

Lorsque les gens ordinaires achĂštent ou font construire une maison, soit ils connaissent bien leur quartier, soit ils Ă©tudient les environs, le voisinage. Le voisinage, Ă  Malibu, c’est le feu et certains de ces habitants ont vĂ©cu dans trois ou quatre maisons successives, Ă  cause des incendies. D’un cĂŽtĂ©, on ne peut qu’avoir de la compassion pour tous ceux qui ont Ă©tĂ© dĂ©placĂ©s par les feux, mais on doit aussi s’interroger sur cette violation flagrante et continuelle du sens commun — reconstruire lĂ  oĂč les incendies sont inĂ©vitables.

Il faut donc mettre un terme cette fausse croyance selon laquelle il existe une quelconque solution au problĂšme des feux, que ce soit Ă  l’échelle individuelle ou par l’intermĂ©diaire de plans de prĂ©paration des collectivitĂ©s. Il faut rĂ©duire l’empreinte humaine.

En rĂ©alitĂ©, il y a beaucoup d’espace pour la construction de logements. Ce n’est pas que nous en manquions. C’est que le marchĂ© immobilier privĂ© dicte la forme de nos villes, oĂč nous vivons, oblige les gens ordinaires Ă  s’éloigner de plus en plus de la cĂŽte.

Le feu, en particulier lorsqu’il se dĂ©clare dans des zones plus aisĂ©es, entretient Ă©galement la gentrification. La reconstruction favorise des maisons plus grandes et plus chĂšres, tandis que les parcs de caravanes et les maisons qui n’avaient pas d’assurance incendie suffisante, faute de moyens financiers, sont dĂ©placĂ©s.

C’est un systĂšme politico-Ă©conomique irrationnel qui ignore complĂštement la nature, le changement climatique et continue Ă  construire des maisons et des villes entiĂšres qui seront inĂ©vitablement consumĂ©es par les flammes.

SW : Pendant que vous parliez, je me disais que la chose la plus simple et faisable serait de socialiser Edison et PG&E [Pacific Gas and Electric] de Californie du Sud et de rĂ©investir leurs profits dans de bonnes infrastructures. Mais ce n’est pas suffisant.

MD : La sociĂ©tĂ© PG&E est proche de la faillite et la valeur de ses actions a chutĂ© de moitiĂ©, elle pourrait donc devenir entreprise de service public.

Mais, lĂ  encore, tout comme pour les rĂ©gions oĂč les trĂšs rĂ©cents incendies auraient dĂ» conduire Ă  des mesures dĂ©cisives, qu’en est-il de la rĂ©glementation des services publics au cours des vingt derniĂšres annĂ©es ? L’incendie de San Diego, en 2007, a Ă©tĂ© causĂ© par la chute de lignes Ă©lectriques — pourquoi n’a-t-on rien fait ? Pourquoi n’y a-t-il pas eu d’audience Ă  ce sujet Ă  la lĂ©gislature de Californie ? Qui supervise la Commission d’utilitĂ© publique ?

Maintenant que les dĂ©mocrates disposent d’une supermajoritĂ© Ă  Sacramento, toutes ces questions leur incombent.

SW : Pour conclure rapidement, pourriez-vous nous parler de ceux qui combattent ces incendies ?

MD : En raison, notamment, de l’incapacitĂ© des contribuables Ă  Ă©largir les services d’incendie d’État et des comtĂ©s, une grande partie de la lutte contre les incendies repose sur les dĂ©tenus. Et ils sont confrontĂ©s chaque jour Ă  des dangers extrĂȘmes.

J’ai fait circuler une proposition, dans l’espoir de trouver quelqu’un qui ait une tribune suffisante pour la faire vraiment avancer : nous devrions demander au gouverneur Brown de rĂ©compenser ces hĂ©ros invisibles, en rĂ©duisant leur peine et mĂȘme en graciant ces personnes.

MalgrĂ© toute leur expĂ©rience dans la lutte contre les feux, presque aucun dĂ©tenu, une fois sorti, n’est en mesure de trouver un emploi de pompier. C’est tout Ă  fait scandaleux — ces personnes se sont rĂ©habilitĂ©es de la maniĂšre la plus sociale, la plus importante et la plus dramatique qui sont.

Tout le monde dit que les pompiers sont des hĂ©ros, etc., mais on ne prĂȘte pas attention Ă  ceux qui combattent rĂ©ellement les incendies.

Mike Davis


1. RĂ©fĂ©rence au poĂšme de Yeats, « The Second Coming Â» : « And what rough beast, its hour come round at last, Slouches towards Bethlehem to be born?↑




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