Sommaire

1. L’idĂ©ologie de la loi : « l’Homme est un loup pour l’Homme Â»

2. Surreprésentation des groupes dominés dans les prisons

2.1. ModÚles théoriques de la loi

2.2. La loi et l’exercice de la terreur

3. Les lois de la loi

4. Conclusion

5. Bibliographie

1. L’idĂ©ologie de la loi : « l’Homme est un loup pour l’Homme Â»

La moralitĂ© humaine s’articule autour d’un certain nombre de concepts (par exemple l’équitĂ©) et motive la mise en place de normes sociales dĂ©finissant la maniĂšre dont les personnes doivent interagir (Haidt & Joseph, 2007). Notre rapport Ă  la loi peut fortement varier selon notre rĂ©ponse Ă  la question suivante : la moralitĂ© est-elle un trait Ă©volutif (un trait profondĂ©ment ancrĂ© dans la biologie et la psychologie des primates) ou une construction culturelle (un trait rĂ©cent propre Ă  l’humain) ?

Les partisan·e·s de la loi adhĂšrent Ă  un courant de pensĂ©e trĂšs influent voulant que la moralitĂ© soit une victoire culturelle rĂ©cente sur les processus Ă©volutifs, un vernis fragile apposĂ© sur des passions humaines antisociales, amorales et destructrices (Ghiselin, 1974 ; Huxley, 1894 ; Wright, 1994). L’une des expressions de ce courant est la thĂ©orie du contrat social (Hobbes, 1651). DĂ©signĂ© comme fondamentalement malveillant et Ă©goĂŻste, l’humain devrait se voir imposer par le haut et par la force un cadre moral contraignant : la loi des institutions (cf. figure 1).



Figure 1. ReprĂ©sentation de la moralitĂ© Ă  laquelle les partisan·e·s de la loi adhĂšrent. La moralitĂ© serait une addition artificielle tardive Ă  une nature humaine malveillante et Ă©goĂŻste. De par sa nature, l’humain serait fondamentalement orientĂ© vers la compĂ©tition et non la coopĂ©ration. Le primatologue Frans de Waal nomme cette reprĂ©sentation de la nature humaine « ThĂ©orie du vernis Â». Source : de Waal (2003).

Cependant, l’état actuel des connaissances permet d’affirmer que la moralitĂ© est un trait Ă©volutif partagĂ© par les primates (et d’autres animaux sociaux ; de Waal, 2003 ; de Waal & Preston, 2017 ; HĂžgh-Olesen, 2010 ; Preston & de Waal, 2002). Cette affirmation Ă©tait dĂ©jĂ  prĂ©sente dans les Ă©crits de l’évolutionniste russe et thĂ©oricien anarchiste Pierre Kropotkine (1889, 1902). La capacitĂ© Ă  faire l’expĂ©rience et comprendre les Ă©motions d’autrui (empathie) constitue une base biologique aux sentiments prosociaux (par exemple la sympathie pour les personnes en dĂ©tresse), au raisonnement moral orientĂ© vers le bien-ĂȘtre d’autrui, et au comportement prosocial (aide, partage, rĂ©confort ; Decety & Svetlova, 2012). La mentalisation (capacitĂ© Ă  attribuer Ă  autrui des Ă©tats internes tels que des intentions, dĂ©sirs, Ă©motions ou croyances) constitue une base biologique Ă  la coopĂ©ration et la coordination au sein des groupes (Shultz & Dunbard, 2007). De nombreuses donnĂ©es soutiennent ces affirmations :

  • La compromission des capacitĂ©s d’empathie et/ou de mentalisation (par exemple suite Ă  une lĂ©sion cĂ©rĂ©brale) provoque une large gamme de dĂ©ficits socioĂ©motionnels (Koenigs et al., 2007 ; Moll, Zahn, de Oliveira-Souza, Krueger, & Grafman, 2005 ; Shamay-Tsoory et al., 2004, 2010 ; Young et al., 2010).
  • La primatologie a mis en Ă©vidence une continuitĂ© entre humain et primates non humains dans de nombreux domaines pertinents pour la morale : empathie, mentalisation et altruisme (Warneken & Tomasello, 2006), consolation et rĂ©conciliation (Aureli & de Waal, 2000), rĂ©ciprocitĂ© et gratitude (Bonnie & de Waal, 2004), aversion pour l’inĂ©quitĂ© (Brosnan & de Waal, 2003), conscience de soi (Gallup, 1982), coopĂ©ration, apprentissage, normes sociales et culture (Sapolsky, 2006).

Ainsi, la loi des institutions n’entretient aucun rapport avec notre capacitĂ© Ă  interagir de maniĂšre prosociale (avec le souci du respect de la dignitĂ© et de l’intĂ©gritĂ© d’autrui), Ă  vivre en groupe, Ă  coopĂ©rer et se coordonner au sein des groupes. Alors qu’elle est la fonction de la loi des institutions ?

2. Surreprésentation des groupes dominés dans les prisons

Un fait universel que l’on retrouve tant Ă  l’époque ancienne que moderne et contemporaine est le taux supĂ©rieur de rĂ©pression judiciaire Ă  l’encontre des groupes dominĂ©s : ces derniers sont surreprĂ©sentĂ©s dans les lieux de privation de libertĂ© et d’exĂ©cution, les groupes dominants y sont sous-reprĂ©sentĂ©s. On peut citer de nombreux exemples : Maoris en Nouvelle-ZĂ©lande, AborigĂšnes en Australie, AmĂ©ricains natifs aux USA, Arabes en IsraĂ«l, Tutsi au Rwanda et au ZaĂŻre, migrants dans de nombreux pays europĂ©ens, etc. Dans certains cas, on peut parler d’une extrĂȘme surreprĂ©sentation des groupes dominĂ©s comme cibles de l’institution judiciaire. En Australie, par exemple, les Natifs (aborigĂšnes et indigĂšnes du dĂ©troit de TorrĂšs) reprĂ©sentent 28% de la population carcĂ©rale alors qu’ils ne reprĂ©sentent que 2% de la population gĂ©nĂ©rale. La situation est encore plus dramatique pour les jeunes : les mineurs Natifs reprĂ©sentent 54% des jeunes en dĂ©tention alors qu’ils ne reprĂ©sentent que 7% de la population jeune. Le taux d’emprisonnement des AborigĂšnes est 15 fois supĂ©rieur Ă  celui des non-AborigĂšnes. 45% des jeunes hommes aborigĂšnes (20/30 ans) ont Ă©tĂ© arrĂȘtĂ©s au moins une fois dans leur vie.

Une question s’impose alors : pourquoi une telle disproportion dans la rĂ©pression judiciaire en faveur des groupes dominants ? La rĂ©ponse peut varier selon le modĂšle thĂ©orique de la loi que l’on adopte : (1) modĂšle du consensus (Durkheim, 1933 ; Parsons, 1951, 1962 ; Pound, 1943, 1959), (2) modĂšle pluralistique (Sellin, 1938 ; Turk, 1969 ; Vold, 1958, 1979 ; Weber, 1922), (3) modĂšle du conflit (Sidanius & Pratto, 1999).


Article publié le 25 Sep 2019 sur Paris-luttes.info