Octobre 26, 2021
Par Brest Media Libre
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La faiblesse est cet Ă©tat que chacune a dĂ©sagrĂ©ablement expĂ©rimentĂ© Ă  un moment ou Ă  un autre de sa vie. Elle est cette fatigue qui peut pousser Ă  baiser, parce que c’est plus facile qu’argumenter pour dire non, elle est cette rĂ©signation ponctuelle qui fait ignorer la main au cul dans un bar, elle est dans toutes ces situations oĂč le rĂ©el renvoie brutalement chaque femme Ă  sa condition de corps mis Ă  disposition. Mais au-delĂ  des vĂ©cus singuliers, la faiblesse est le produit de la diffĂ©renciation sexuĂ©e et est construite comme une propriĂ©tĂ© intrinsĂšquement fĂ©minine. JustifiĂ©e anatomiquement par la bĂ©ance du sexe fĂ©minin par les mĂ©decins, renforcĂ©e politiquement par l’idĂ©e d’un Ă©tat de minoritĂ© des femmes, elle vient lĂ©gitimer l’ensemble du fonctionnement patriarcal.

La faiblesse fĂ©minine est l’ensemble de la caractĂ©risation du fĂ©minin : s’appuyant sur l’idĂ©e d’une fragilitĂ© biologique et sociale, d’une inconsĂ©quence toute fĂ©minine, elle est ce qui fait des femmes des petites choses fragiles qu’il s’agit de protĂ©ger.

Elle est par consĂ©quent au cƓur du rĂ©gime politique hĂ©tĂ©rosexuel : en imposant l’idĂ©e de la nĂ©cessitĂ© de protĂ©ger les femmes d’elles-mĂȘmes, en les renvoyant au biologique et Ă  leurs fonctions reproductrices, elle pose la dĂ©pendance au(x) pouvoir(s) chargĂ©(s) de les prendre en charge et les cantonne Ă  la sphĂšre domestique. L’idĂ©e de faiblesse, en ce qu’elle suppose une incapacitĂ© au gouvernement de soi, appelle Ă  la rĂ©gulation des comportements. Elle est la mise Ă  disposition des corps fĂ©minins Ă  la puissance masculine car lorsqu’il s’agit de protĂ©ger, il s’agit Ă©galement de dompter. Pour le rĂ©sumer briĂšvement, la faiblesse fĂ©minine est ce qui dĂ©possĂšde les femmes de leurs vies et les rend gouvernables.



« Loin d’ĂȘtre un principe d’égalitĂ© ou de rĂ©ciprocitĂ© entre les sexes, l’hĂ©tĂ©rosexisme est un systĂšme de pensĂ©e qui, par la conjugalitĂ© mĂȘme, et par la maternitĂ©, confirme la domination masculine dans les rapports de sexe. Il entretient les femmes dans l’idĂ©e que leur louable et gĂ©nĂ©reuse douceur les destine naturellement au service de l’homme et de la famille et, parallĂšlement, conforte les hommes dans le sentiment que la femme leur est naturellement due, selon l’ordre des choses, et en raison aussi de leur « vaillance Â», obscure conviction qui justifie confusĂ©ment et a priori les agressions et harcĂšlements sexuels de toutes sortes, perpĂ©trĂ©s parfois en toute quiĂ©tude et mĂȘme, Ă©trangement, dans un esprit de relative lĂ©gitimitĂ© qui donne Ă  croire Ă  une forme extrĂȘme de cynisme, lĂ  oĂč il faudrait voir peut-ĂȘtre une sorte de naĂŻvetĂ© paradoxale, bien entendu intolĂ©rable. Â»



Louis-Georges Tin, Qu’est-ce que l’hĂ©tĂ©rosexisme ? PrĂ©cisions sur un mot important

Les capacitĂ©s d’adaptation infinies du libĂ©ralisme lui permettent d’intĂ©grer simultanĂ©ment hĂ©tĂ©ronormativitĂ© et fĂ©minisme dans les techniques de gouvernementalitĂ©. La faiblesse, en ce qu’elle offre une prise sur la vie nue, permet donc de protĂ©ger, rĂ©primer et rĂ©guler. Or, la faiblesse se constitue en force politique Ă  prĂ©tention hĂ©gĂ©monique.

Cette dialectique performative que nous appelons politique de la faiblesse est l’expression d’un certain fĂ©minisme libĂ©ral, dont nous savons pertinemment qu’il n’est ni le seul, ni majoritaire. Dans la multitude hĂ©tĂ©rogĂšne, des individus aux identitĂ©s singuliĂšres et aux oppressions spĂ©cifiques se regroupent et se dĂ©chirent, s’allient et se haĂŻssent.

Dans cette addition de « je Â» incapables de former un « nous Â», la faiblesse devient une ressource politique et l’ĂȘtre victime un statut social portĂ© en Ă©tendard. Toute la force de la faiblesse, toutes ses possibilitĂ©s d’hĂ©gĂ©monie en microcosme militant, reposent sur les tentatives de renvoyer toute prise de position politique dĂ©viante Ă  une violence infligĂ©e et insupportable. « Tu me fais violence Â» et « je me sens mal Â» Ă©touffent toute potentialitĂ© conflictuelle et fĂ©conde. Et dans un espace oĂč la lĂ©gitimitĂ© politique repose sur l’identitĂ©, toute voix dissonante est nĂ©cessairement celle de l’ennemi, de l’oppresseur, systĂ©matiquement singulier puisque tout est toujours une question d’individu.

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La politique de la faiblesse, en ce qu’elle est un produit du libĂ©ralisme, est une politique du ressenti individuel.

En effet, se concentrer sur l’individu en le dĂ©sincarnant de tout lien n’a rien de trĂšs original, c’est le cƓur du libĂ©ralisme. Par ailleurs, l’imaginaire libĂ©ral de l’individu entrepreneur de lui-mĂȘme se retrouve en plein dans le rapport que la politique de la faiblesse entretient avec l’identitĂ©. LĂ  oĂč les luttes fĂ©ministes et LGBT prĂ©cĂ©dentes, dans toutes leurs diversitĂ©s, ont pensĂ© les catĂ©gories politiques (femmes, hommes, lesbiennes, gays, trans, etc) comme des produits des rapports sociaux, comme catĂ©gories d’explication et de luttes, la politique de la faiblesse prĂŽne l’auto-dĂ©finition.

Les identitĂ©s politiques, dans les luttes fĂ©ministes au sens large, peuvent ĂȘtre le lieu de la rencontre entre des personnes aux vĂ©cus communs et peuvent reprĂ©senter ce par quoi il est possible de se rapporter Ă  une lutte. Il ne s’agit pas de nier ce que les identitĂ©s politiques peuvent porter en terme de subversion de la norme, ce qu’elles ont permis et permettent encore dans la construction de communautĂ©s d’accueil pour les personnes marginalisĂ©es en raison de leurs identitĂ©s de genre et sexuelle. Toutefois le corollaire de la dĂ©finition identitaire peut ĂȘtre l’enfermement dans des luttes spĂ©cifiques relevant plus de l’amĂ©nagement des rapports existant que de la remise en cause d’un cadre normatif, politique et Ă©conomique global. Il n’en reste pas moins que ces identitĂ©s se construisent par rapport au rĂ©el et Ă  partir de l’ĂȘtre. Alors que dans la politique de la faiblesse, l’individu n’est plus homme / femme / gay / trans / lesbienne / bi / non-binaire, mais « il se sent Â». Si nous laissons les exemples les plus caricaturaux aux conservateurs et aux réactionnaires qui n’ont rien d’autre pour tenter de légitimer leur critique du féminisme, on ne peut que constater que cette politique du ressenti individuel est simultanément le résultat et une des causes de la faiblesse des luttes.

Elle en est le résultat, car quand les luttes n’ont plus la force de proposer un commun partagé, il devient difficile de se sentir lié à une puissance collective, et ne subsiste plus que l’individu, tristement seul face à lui-même et à un monde désolé. Quand la possibilité de se rattacher à un « nous Â» palpable aux incarnations concrètes s’effrite, le libéralisme offre des identités d’autant plus confortables qu’elles sont réduites à leur expression minimum et à leur abstraction maximum. Peu importe que nos pratiques soient hétérosexuelles, il suffirait de se sentir pansexuel pour rejoindre la communauté des opprimé·es, rompre l’isolement qui nous caractérise et se sentir à nouveau lié à quelque chose, fut-il concrètement inexistant. Mais ces identités désincarnées deviennent la cause de la faiblesse des luttes lorsque l’expression de soi en devient la fin et le moyen. S’il est évident que les luttes se doivent d’être réellement plus inclusives, cela ne peut se faire qu’in situ et non en théorie. Casser les codes de l’AG pour penser une fluidité de la parole est un impératif. Le faire par un ensemble de règles qui viennent alourdir un dispositif qui l’est suffisamment tendrait à produire l’effet inverse, en excluant quiconque n’en maîtrise pas les codes. D’autant plus quand est posé en préalable le présupposé de vérité absolue de toute parole dominée. Ce qui, dans un mouvement où l’identité n’est pas pensée à partir du réel, mais du ressenti, tend à engendrer, de fait, un surinvestissement du ressenti malheureux, afin d’acquérir une légitimité à parler.

« La catégorie de sexe est une catégorie politique qui fonde la société en tant qu’hétérosexuelle. En cela, elle n’est pas une affaire d’être mais de relations (car les « femmes Â» et les « hommes Â» sont le résultat de relations). La catégorie de sexe est la catégorie qui établit comme « naturelle Â» la relation qui est la base de la société (hétérosexuelle) et à travers laquelle la moitié de la population — les femmes — sont « hétérosexualisées Â» (la fabrication des femmes est semblable à la fabrication des eunuques, à l’élevage des esclaves et des animaux) et soumises à une économie hétérosexuelle. Â»

Monique Wittig, La pensée straight

La politique de la faiblesse se construit sur un paradoxe fondamental : revendiquant une logique guerrière contre les oppresseurs, l’identité politique ne se constitue pourtant qu’en négatif, par ce qu’autrui a fait. Dans ce rapport dialectique, seules deux figures peuvent exister : celle de l’opprimé, ici les femmes et celle de l’oppresseur, les hommes. Or, là où le féminisme matérialiste a au moins le mérite de poser la contradiction en termes collectifs (la classe des hommes vs celle des femmes) et d’envisager la résolution sous un prisme structuraliste, la politique de la faiblesse pose le problème en termes individuels. Tout cela ne serait qu’anecdotique si cette prétention hégémonique ne tendait à nous enfermer dans une ré-essentialisation des identités politiques, qui s’affirme comme le nouveau mode de discrimination de l’ennemi. Ainsi, toutes celles qui refusent de se ranger dans la catégorie opprimée sont systématiquement renvoyées à l’oppresseur, au masculin. Dans cette perspective, le discours féminin part nécessairement d’une position de victime et ne peut s’exprimer que dans le ressenti, l’affect, le sensible, le singulier et le sentimental. Il y aurait donc une seule manière légitime d’être femme, qui se définirait à partir de l’impuissance. Or, le geste fondateur de Simone de Beauvoir, ce qui en fait toute la puissance, est bien d’affirmer qu’être femme n’est pas une essence mais se construit dans l’existence, avec les possibilités de subversion que cela offre. Logiquement, si toute transgression à la norme portée par la politique de la faiblesse est conçue comme une rupture avec le féminin, la catégorie « femme Â» ne peut que se réduire à son expression la plus pauvre et la plus triste, celle de victime du patriarcat. Par conséquent, nous cesserions donc d’être des femmes dès que nous refusons de nous définir à partir d’un statut de victime, qui ne pourrait que signifier le constat de notre défaite par ce que cela laisse comme prise sur nos vies.

Lorsque nous choisissons notre puissance collective comme point de départ, et non notre faiblesse, nous cherchons à nous extraire du rapport dialectique au masculin, et nous affirmons alors notre indépendance. Cette affirmation d’indépendance, si elle ne nous extrait pas pour autant des rapports genrés, est la condition de possibilité d’un rapport à la lutte qui ne soit pas une réaction perpétuelle aux agressions subies, mais au contraire l’affirmation de nos volontés. S’il ne s’agit pas de contester qu’en régime politique hétérosexuel, la position féminine est tout sauf enviable, il s’agit de refuser de nous y laisser enfermer. Et si, dans ce régime politique précis, et non dans un absolu qui n’existe pas, il paraît difficile de totalement déserter la catégorie « femmes Â», ne serait-ce que parce qu’elle produit des effets concrets sur nos vies, il s’agit au moins de ne pas l’essentialiser. Lorsque Wittig affirme que « les lesbiennes ne sont pas des femmes Â», elle précise que c’est en ce qu’elles se soustraient à la norme hétérosexuelle. Par conséquent, ce qui peut être un point de départ (une position subalterne et la légitime révolte face à des rapports de pouvoir s’exerçant sur nos vies) ne peut ni être un point d’arrivée, ni se résoudre par un simple renversement de la norme, fondés sur la morale du ressentiment. Or, c’est bien ce qui se produit lorsqu’on définit l’ami et l’ennemi dans un essentialisme binaire.

« La révolte des esclaves dans la morale commence lorsque le ressentiment lui-même devient créateur et enfante des valeurs : le ressentiment de ces êtres, à qui la vraie réaction, celle de l’action, est interdite et qui ne trouvent de compensation que dans une vengeance imaginaire. […] Ce renversement du coup d’Ɠil appréciateur — ce point de vue nécessairement inspiré du monde extérieur au lieu de reposer sur soi-même — appartient en propre au ressentiment : la morale des esclaves a toujours et avant tout besoin, pour prendre naissance, d’un monde opposé et extérieur : il lui faut, pour parler physiologiquement, des stimulants extérieurs pour agir ; son action est foncièrement une réaction. Â»

Friedrich Nietzsche, La généalogie de la morale




Source: Brest.mediaslibres.org