Mai 20, 2019
Par Lundi matin
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Le 4 mai dernier, aprĂšs 5 mois de mouvement des Gilets jaunes, 1400 « personnalitĂ©s du monde de la culture Â» signaient une tribune intitulĂ©e Nous ne sommes pas dupes dans le journal LibĂ©ration. Des artistes, sans que nous sachions s’il s’agit des mĂȘmes ou d’autres, nous ont transmis cette autre tribune qui se veut complĂ©mentaire.

Nous ne sommes pas dupes. Nous ne croyons pas les mĂ©dias. Nous sommes au-dessus de tout ça. Nous partageons les aspirations et les rĂȘves. Nous comprenons. Une mĂȘme colĂšre nous anime. Une mĂȘme colĂšre. Nous sommes avec elleux. DĂ©terminĂ©.e.s. RĂ©solu.e.s Ă  continuer notre mĂ©tier. Nous allons continuer Ă  Ă©crire. À chanter. À danser. Parce c’est ainsi que nous pouvons les soutenir. Parce que l’Art a toujours Ă©tĂ© Ă  l’avant-garde des rĂ©volutions


Si les ouvriers en colĂšre s’étaient mis Ă  gueuler qu’ils voulait continuer Ă  travailler, le droit du travail ne serait pas bien Ă©pais…

Nous ne sommes pas dupes des mĂ©dias ? Ne soyons pas dupes de l’Art  : la crĂ©ation ne change pas plus le monde que n’importe quel autre travail. Quel autre corps de mĂ©tier s’approprie ce langage divin ? Les crĂ©ateurs d’entreprise ? Les crĂ©ateurs de richesse ? Ne soyons pas dupes d’une spĂ©cificitĂ© irrĂ©ductible, donnĂ©e seulement Ă  quelques-un.e.s, mĂ©ritĂ©e par le travail, ou la singularitĂ© exceptionnelle de certains destins.

Inventer des contre-rĂ©cits est essentiel, des reprĂ©sentations diffĂ©rentes du monde, muscler notre imaginaire et notre sens critique… Mais ce n’est pas interprĂ©ter diffĂ©remment la rĂ©alitĂ© qui importe. Il faut la changer.

Est-ce qu’il y aurait encore des artistes professionnel.le.s dans la sociĂ©tĂ© dont nous rĂȘvons  ? Dans un monde juste, quelle place y-aurait-il pour l’Art ? N’est-ce pas lĂ  encore une certaine distinction de prĂ©tendre que parce que nous produisons des rĂ©cits (parfois manquant, mais surtout manquĂ©s), cela nous sauve d’aller affronter le monde tel qu’il se vit dans nos rues ? Qu’est-ce que ça veut dire « l’art pour tou.te.s Â» ? Que chacun doit venir voir ce que nous faisons ? Ou que chacun doit avoir la possibilitĂ© et le temps de s’y consacrer s’il.elle le veut ?

Nous savons l’utile nĂ©cessitĂ© que produisent dans nos cortĂšges et manifestations le cĂŽtoiement des Black Bloc et des Gilets Jaunes. Nous savons combien les cortĂšges de tĂȘte ont produit de nouveaux rapports de force -combien illes ont fait reculĂ© l’échĂ©ancier politique et infaillible de l’Etat-, combien les manifestations d’hommes et de femmes en jaune ont dĂ©placĂ© nos reprĂ©sentations du peuple, du soulĂšvement, de l’Émeute 
 Nous qui pensions le dĂ©bordement « camarade-artiste  Â», nous nous sommes fait.e.s dĂ©bordĂ©.e.s par celleux mĂȘme que l’on pensait inabordable, irreprĂ©sentables


Pouvons-nous en dire autant de nous ? Peut-ĂȘtre pas


Nous ne sommes pas dupes de l’Art non plus ? Heureusement. Vous imaginez  ? Nous ne manifesterions que pour nous-mĂȘmes. Nous serions corporatistes jusqu’à la moelle. Nous nous penserions lĂ©gĂšrement supĂ©rieur.e.s. Nous serions fier.e.s de ne pas faire des heures de fonctionnaire. Nous serions fier.e.s d’avoir un mĂ©tier qui nous passionne. Nous ne serions pas des chĂŽmeu.r.se.s, nous serions des intermittent.e.s. Nous serions fier.e.s de toujours faire « 10000 trucs  Â» et d’ĂȘtre overbookĂ© et d’avoir des rĂ©unions et d’exhiber des emplois du temps remplis sur 5 ans et de connaĂźtre tel.le ou tel.le pantouflard.e. Nous serions uniques. Notre mĂ©tier serait important. Vital.

Nous serions en surplomb. Vigie attentive en haut du mĂąt. Une bonne vigie. Qui ne descendrait jamais de lĂ -haut. À regarder la foule et les fumĂ©es. A crier Au feu quand le bateau brĂ»lerait. Tout serait spectacle. Un beau spectacle.

Nous serions les surdouĂ©.e.s du monde actuel  : flexibles, mobiles, passionnĂ©.e.s…Et fier.e.s de l’ĂȘtre. Nous serions les champions du capitalisme. Dans l’échec ou dans la rĂ©ussite. BiberonnĂ©.e.s Ă  la prĂ©caritĂ© et Ă  la compĂ©tition. Pour accepter certaines de nos conditions de vie il faudrait bien se raconter des histoires… Et nous sommes fort.e.s pour nous raconter des histoires.

Heureusement nous ne sommes pas dupes.

Nous sommes des travailleu.r.se.s comme les autres.

Heureusement nous ne sommes pas dupes : Notre bonne conscience ne nous intĂ©resse pas.

Heureusement nous ne sommes pas dupes : Diviser pour mieux rĂ©gner a toujours Ă©tĂ© la devise de notre Etat.

Heureusement nous ne sommes pas dupes : une tour d’ivoire se construit avec la sueur de beaucoup d’autres.

Heureusement nous ne sommes pas dupes : nous savons que pour rĂ©pondre Ă  un Etat qui ne fait que produire de la destruction, nous ne pouvons que dĂ©truire cet Etat.

« Et pis contemplons les Artisses,

Peint’s, poĂšt’s ou Ă©crivains,

Car ceuss qui font des sujets trisses

Nag’nt dans la gloire et les bons vins  !

Pour euss, les Pauvr’s, c’est eun’ bath chose,

Un filon, eun’ mine Ă  boulots  ;

Ça s’ met en dram’s, en vers, en prose,

Et ça fait fair’ de chouett’s tableaux  !

Oui, j’ai r’marquĂ©, mais j’ai p’tĂȘt’ tort,

Qu’ les ceuss qui s’ font « nos interprĂštes  Â»

En geignant su’ not’ triste sort

S’arr’tir’nt tous aprĂšs fortun’ faite  !  Â»

Jean Rictus, Les Soliloques du pauvre




Source: Lundi.am