D’une Foire

Aujourd’hui, une foire est annoncée. La Foire, c’est, dans son essence, le Village cherchant à se faire connaître et à s’étendre, à se normaliser. La Foire, c’est des serrages de mains, des alliances rigolardes, des sympathies de voisinage et des intérêts locaux. Normalement, ceux qui y sont attirés sont, d’un côté de la table, les petits producteurs locaux et organisateurs divers, et de l’autre, on trouve touristes et badauds, curieux et habitués. Le contenu de la Foire, d’ailleurs, intéresse normalement presque moins que l’ambiance, la festivité et la communauté, c’est la foire à la saucisse, la foire aux endives, la foire du piment. Bon, la question qui nous intéresse est toujours la suivante : où se tient la subversion dans tout ça ? Difficilement trouvable sans être en rupture avec cette même foire, me direz-vous, à raison. Mais aujourd’hui semble différent, ou devrait l’être, puisque la foire d’aujourd’hui est dite « du livre anarchiste », et pas du saucisson. Un contenu présenté comme subversif donc. On s’attend donc à ce que cette foire, qui s’annonce comme telle, n’en soit pas vraiment une, que la traverse quelque chose de plus (subversif ?) ou quelque chose de moins (normatif ?) ou alors c’est raté, l’anarchie deviendrait un objet marchand et publicitaire au même titre que la tomate. Et la tomate de Jean-Eude, elle est foncièrement inintéressante, postulat audacieux il est vrai.

Revenons à notre foire et espérons donc qu’elle n’en soit pas une.

Il pleut. La foire est en intérieur, Dieu soit loué. Un petit escalier, un couloir, une pièce. Dehors sera inconfortable donc dedans se doit de ne pas l’être, sinon, pour se faire de la place, il y aura forcément des reclus.

Le temps passe, contrairement aux nuages et à l’ambiance électrique qui, elle, grandit, puisqu’un groupe de personnes non désiré est attendu. Il paraît qu’on leur a expressément dit de ne pas venir, et qu’ils viennent faire de la provoc’. Les salauds, déjà ça, ça énerve. Pas la peine d’en savoir plus, aujourd’hui la confiance tient les esprits avec plus d’efficacité qu’une paire de menottes. Se demander, questionner, c’est trahir le Groupe. Alors on serre les poings, et c’est normal, autour, tout le monde a le poing serré.

Ah, les voila ! C’est presque un soulagement.

Très vite des cris fusent, nécessaires pour valider l’évacuation forcée des indésirables. « Communistes ! » « Dissociés » ! Eh oui, c’est grave ! Il faut les sortir, surtout ne pas discuter avec eux ! Vous imaginez un peu, si « communiste » n’était finalement pas, en soi et lancé comme un anathème, une raison valable d’exclusion, tant le terme est polysémique et englobe une richesse de perspectives, certaines intéressantes (et accessoirement, tant il y a de communistes invités dans la salle), réellement offensives pour ce qui est de la rupture avec l’Etat et le communisme lui-même, comme les communismes anti-autoritaires ? Ou pire, si ils ne l’étaient pas, dissociés ? Cela remettrait en question bien des loyautés, puisque des gens nécessairement de confiance crient ces accusations. Ne discutons pas. Mais eux, les « dissociés », les « communistes », ils ne se laissent pas faire. Merde. Ils réfutent, récriminent, s’énervent, mais c’est englouti dans un brouhaha qui fait son office : perdre la réponse argumentée nécessaire pour réfuter une accusation aussi grave que celle de dissociation dans le fouillis accusatoire.

Un cri audible perce la cacophonie ambiante :

« Je ne discute pas avec un dissocié ! Ou avec la meuf d’un dissocié ! ». Position qui certes a l’honneur de ne manquer ni d’assurance ni de loyauté, mais position tout de même questionnable quand l’accusé.e répond précisément que non, dissociation il n’y a pas et que « meuf de » est une réduction osée de son individualité à un rôle social ou à des rapports intimes qui ne regardent pas tant que ça l’ensemble de l’assistance. En effet, cette réponse existante, ne pas réfléchir et ne pas questionner, c’est permettre à la magouille et à l’infamie politicienne de prendre le pas sur le fond et l’importance de la question de la dissociation, en la transformant en un simple prétexte idéologique. Mais effectivement, si l’on nous a fermement et collectivement tenu pour acquis que dissociation il y avait, et que ce « on » est nécessairement de confiance, alors il devient délicat de remettre en question pareille accusation. Et cela malgré qu’aucun des accusateurs interrogé individuellement ne fut capable d’assumer l’accusation portée en groupe, en grappe, en collectif et en communauté. Malheureusement, dans ce cas particulier, complexe et intéressant, il n’y a pas dissociation. Alors qu’en pense ce « on » ? On resterait bien là pour en discuter mais…

« Je vais te couper la gorge ».

Bien que faiblement prononcé, peut-être pour préserver une ambiance festive caractéristique d’une Foire, la menace sonne comme un glas. Son caractère mafieux est enseveli sous sa violence discursive, il n’est maintenant plus possible d’être autre chose que d’accord avec celui qui l’a prononcée. Sinon, d’une certaine manière, on risque de se faire couper la gorge, tout pareil. Que la menace soit sérieuse ou en l’air, que l’on sache ou non pourquoi elle est lâchée, que l’on soit d’accord ou non, une chose est sûre : se faire couper la gorge, c’est mauvais pour la santé. Alors c’est normal, « Dissociés ! », « Communistes ! », et tout ce que vous voudrez.

Puisque jamais le procureur ne doit s’arrêter, risquant alors de laisser l’accusé se défendre, une autre figure accusatrice prend la parole, entre en scène, et ce avec un discours très étrange. L’œil vacillant, le regard tremblant, ce qui sort de cette bouche n’a ni queue ni tête. Les accusations se contredisent, on n’entend même plus alors de « dissociés » ou de choses possiblement sensées similaires, juste un mélange auto-contradictoire confus mélangeant personnes et faits aléatoirement. On aura la surprise d’entendre « Tu casses le camion des gens ! Ouais, c’est ça, tu te fais casser ton camion, et après tu casses la gueule des gens ! Ouais, tu les menaces parce qu’ils t’ont crevé tes pneus et qu’ils ont cassé ton camion ! Ouais t’as mis un coup à un mec qui avait crevé tes pneus et cassé ton camion, et qui voulait te frapper ! ». Surprenant comme reproche, non ? Mais bien qu’il soit ostentatoire que le contenu de cette accusation soit radicalement insensé, vieux de deux ou trois générations, et surtout relevant plus d’une histoire de champ mal vendu, d’héritage mal partagé ou de vache boiteuse que de subversion, personne n’y oppose quoi que ce soit. Cela se comprend, si l’intérêt premier est l’exclusion et non la réflexion et l’intelligence alors toute accusation, aussi insensée et infondée soit-elle, est bonne à prendre sur le marché de la calomnie. Ici, le ton suffit à convaincre. « IL EST BON MON POISSON ! IL SE DISSOCIE TON POISSON ! »

Le temps continue de passer, ennemi de la spontanéité grégaire, de l’adrénaline impulsive, si l’on s’attarde, on laisse du temps à la vilenie de l’argumentaire de réponse. Intéressant encore une fois ici de remarquer que l’accusation de dissociation est vite prononcée, mais qu’y répondre par la négative nécessite bien plus qu’un simple « non. », le dilemme insoluble de la rumeur infamante et de la calomnie. Mais encore une fois, le temps passe, il faut agir, et VITE !

Alors, on se met soi-même en jeu. On pousse, on tire, on crie, tout du moins, on est pris dans la chose. On rigole, parfois, et c’est normal : on doit avoir raison. Car avoir tort, c’est mal, cela remet en question le groupe tout entier. Qui accusait, quelles conséquences, la véracité des invectives, nous sommes à des kilomètres de ces questions puisque le groupe, la Foire, a déjà validé, dans toute l’intelligence collective qu’elle a réussi à déployer, l’Infamie, la Rumeur, la Mafia, le Village. Ici, tout le monde est d’accord a priori, fonctionnement inhérent de la Famille.

Bon, c’est fini, les méchants sont dehors, avec la pluie et les autres. On peut enfin apprécier entre tamponnés des assiettes de patates à 3 euros, prix fixe. Sans doute pour pallier aux coûts d’organisation de la Foire, mon cher monsieur. Une tombola peut-être ? Peut-être, malheureusement. On en verra qui viennent sur les lieux de l’esclandre, calculent au plus vite et à haute voix le nombre d’excluants et le nombre d’exclus, pour se positionner du bon côté et scander tout ce qu’il est possible d’être scandé sans toutefois s’être renseigné sur la situation, sur qui se faisait virer par qui ou même pourquoi, peu importe, toujours du coté des organisateurs, toujours du coté du nombre, de la force, le petit peuple de la foire a bien agit. Edifiant. Peut-être qu’un tract sera diffusé, que des textes seront écrits, mais au moins l’opinion publique retiendra ceci : ceux du dehors sont dissociés, ceux du dedans, pas du tout, loin de là. La sauvegarde du groupe excluant est assurée par l’exclusion des affreux moutons noirs, anormaux et atypiques. Car en effet, c’est bien de cela qu’il est question. Le fait que ce groupe ait été exclu, la sentence prononcée et appliquée, valide ses chefs d’accusations : puisqu’ils ont été exclus pour « dissociation » et « communisme », ils le sont, et les autres ne le sont pas ou plus, ou ne l’ont jamais été. Car l’accusation lave celui qui la scande de tout soupçons, celui qui infâme devient blanc comme neige. Sans doute que discuter d’agissements dissociatifs passés servirait justement à réfléchir par le fond à la question de la dissociation, mais ici, ceci est éludé par une supposée dissociation actuelle, dont il ne faut déjà surtout pas discuter. L’éthique de chacun est bien au chaud, dans un bunker protecteur fait d’insultes, d’accusations et de postures.

Ces choses doivent être discutées. La question de la dissociation, question grave et importante parmi tant d’autres, amène – si elle est posée sérieusement- une réflexion nécessaire à l’élaboration d’un rapport de rupture avec l’Etat et la justice, d’un rapport réellement subversif et offensif contre la répression.

Que cette question de la dissociation devienne simplement un prétexte infamant ne servant rien d’autre que des intérêts personnels et politiques est foncièrement et évidemment normatif, répressif et autoritaire, et donc incohérent du point de vue des excluants et de leurs agissements.

Pour finir, rappelons l’évidence : la revue anarchiste apériodique Des Ruines (ainsi que ses participants proches comme lointains) ne s’est jamais livrée à quelque dissociation que ce soit, bien au contraire, et tout le monde pourra le vérifier par lui-même, mais pour cela il faut lire et penser, par soi-même aussi bien collectivement. C’est risqué, attention, cela équivaudrait à rompre les rangs, à sortir du Village, du Groupe communautaire, à être sérieusement courageux et anarchiste, et pas seulement de foireux villageois lyncheurs.

Cette Foire en aura donc bien été une. L’objectif aura été la sociabilité, les poignées de mains, l’exclusion de Benoît, le petit cordonnier qui n’a pas payé son loyer mensuel et qui fait de drôles de chaussures, et non pas la pensée, la réflexion et l’action collective et subversive. La norme a eu raison : la Foire a réussi et la subversion a échouée. C’est raté, l’anarchie est ici devenue un objet marchand et publicitaire au même titre que la tomate. Et la tomate de Jean-Eude, elle est foncièrement normative, postulat audacieux il est vrai.

Mais la subversion est en cours depuis toujours, comme la guerre sociale, et trouvera toujours quelques modestes contributeurs.

[Texte repris du blog des Fleurs Arctiques.]


Article publié le 20 Nov 2019 sur Non-fides.fr