Novembre 20, 2019
Par Non Fides
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D’une Foire

Aujourd’hui, une foire est annoncĂ©e. La Foire, c’est, dans son essence, le Village cherchant Ă  se faire connaĂźtre et Ă  s’étendre, Ă  se normaliser. La Foire, c’est des serrages de mains, des alliances rigolardes, des sympathies de voisinage et des intĂ©rĂȘts locaux. Normalement, ceux qui y sont attirĂ©s sont, d’un cĂŽtĂ© de la table, les petits producteurs locaux et organisateurs divers, et de l’autre, on trouve touristes et badauds, curieux et habituĂ©s. Le contenu de la Foire, d’ailleurs, intĂ©resse normalement presque moins que l’ambiance, la festivitĂ© et la communautĂ©, c’est la foire Ă  la saucisse, la foire aux endives, la foire du piment. Bon, la question qui nous intĂ©resse est toujours la suivante : oĂč se tient la subversion dans tout ça ? Difficilement trouvable sans ĂȘtre en rupture avec cette mĂȘme foire, me direz-vous, Ă  raison. Mais aujourd’hui semble diffĂ©rent, ou devrait l’ĂȘtre, puisque la foire d’aujourd’hui est dite « du livre anarchiste Â», et pas du saucisson. Un contenu prĂ©sentĂ© comme subversif donc. On s’attend donc Ă  ce que cette foire, qui s’annonce comme telle, n’en soit pas vraiment une, que la traverse quelque chose de plus (subversif ?) ou quelque chose de moins (normatif ?) ou alors c’est ratĂ©, l’anarchie deviendrait un objet marchand et publicitaire au mĂȘme titre que la tomate. Et la tomate de Jean-Eude, elle est fonciĂšrement inintĂ©ressante, postulat audacieux il est vrai.

Revenons Ă  notre foire et espĂ©rons donc qu’elle n’en soit pas une.

Il pleut. La foire est en intĂ©rieur, Dieu soit louĂ©. Un petit escalier, un couloir, une piĂšce. Dehors sera inconfortable donc dedans se doit de ne pas l’ĂȘtre, sinon, pour se faire de la place, il y aura forcĂ©ment des reclus.

Le temps passe, contrairement aux nuages et Ă  l’ambiance Ă©lectrique qui, elle, grandit, puisqu’un groupe de personnes non dĂ©sirĂ© est attendu. Il paraĂźt qu’on leur a expressĂ©ment dit de ne pas venir, et qu’ils viennent faire de la provoc’. Les salauds, dĂ©jĂ  ça, ça Ă©nerve. Pas la peine d’en savoir plus, aujourd’hui la confiance tient les esprits avec plus d’efficacitĂ© qu’une paire de menottes. Se demander, questionner, c’est trahir le Groupe. Alors on serre les poings, et c’est normal, autour, tout le monde a le poing serrĂ©.

Ah, les voila ! C’est presque un soulagement.

TrĂšs vite des cris fusent, nĂ©cessaires pour valider l’évacuation forcĂ©e des indĂ©sirables. « Communistes ! Â» « DissociĂ©s Â» ! Eh oui, c’est grave ! Il faut les sortir, surtout ne pas discuter avec eux ! Vous imaginez un peu, si « communiste Â» n’était finalement pas, en soi et lancĂ© comme un anathĂšme, une raison valable d’exclusion, tant le terme est polysĂ©mique et englobe une richesse de perspectives, certaines intĂ©ressantes (et accessoirement, tant il y a de communistes invitĂ©s dans la salle), rĂ©ellement offensives pour ce qui est de la rupture avec l’Etat et le communisme lui-mĂȘme, comme les communismes anti-autoritaires ? Ou pire, si ils ne l’étaient pas, dissociĂ©s ? Cela remettrait en question bien des loyautĂ©s, puisque des gens nĂ©cessairement de confiance crient ces accusations. Ne discutons pas. Mais eux, les « dissociĂ©s Â», les « communistes Â», ils ne se laissent pas faire. Merde. Ils rĂ©futent, rĂ©criminent, s’énervent, mais c’est englouti dans un brouhaha qui fait son office : perdre la rĂ©ponse argumentĂ©e nĂ©cessaire pour rĂ©futer une accusation aussi grave que celle de dissociation dans le fouillis accusatoire.

Un cri audible perce la cacophonie ambiante :

« Je ne discute pas avec un dissociĂ© ! Ou avec la meuf d’un dissociĂ© ! Â». Position qui certes a l’honneur de ne manquer ni d’assurance ni de loyautĂ©, mais position tout de mĂȘme questionnable quand l’accusĂ©.e rĂ©pond prĂ©cisĂ©ment que non, dissociation il n’y a pas et que « meuf de Â» est une rĂ©duction osĂ©e de son individualitĂ© Ă  un rĂŽle social ou Ă  des rapports intimes qui ne regardent pas tant que ça l’ensemble de l’assistance. En effet, cette rĂ©ponse existante, ne pas rĂ©flĂ©chir et ne pas questionner, c’est permettre Ă  la magouille et Ă  l’infamie politicienne de prendre le pas sur le fond et l’importance de la question de la dissociation, en la transformant en un simple prĂ©texte idĂ©ologique. Mais effectivement, si l’on nous a fermement et collectivement tenu pour acquis que dissociation il y avait, et que ce « on Â» est nĂ©cessairement de confiance, alors il devient dĂ©licat de remettre en question pareille accusation. Et cela malgrĂ© qu’aucun des accusateurs interrogĂ© individuellement ne fut capable d’assumer l’accusation portĂ©e en groupe, en grappe, en collectif et en communautĂ©. Malheureusement, dans ce cas particulier, complexe et intĂ©ressant, il n’y a pas dissociation. Alors qu’en pense ce « on Â» ? On resterait bien lĂ  pour en discuter mais


« Je vais te couper la gorge Â».

Bien que faiblement prononcĂ©, peut-ĂȘtre pour prĂ©server une ambiance festive caractĂ©ristique d’une Foire, la menace sonne comme un glas. Son caractĂšre mafieux est enseveli sous sa violence discursive, il n’est maintenant plus possible d’ĂȘtre autre chose que d’accord avec celui qui l’a prononcĂ©e. Sinon, d’une certaine maniĂšre, on risque de se faire couper la gorge, tout pareil. Que la menace soit sĂ©rieuse ou en l’air, que l’on sache ou non pourquoi elle est lĂąchĂ©e, que l’on soit d’accord ou non, une chose est sĂ»re : se faire couper la gorge, c’est mauvais pour la santĂ©. Alors c’est normal, « DissociĂ©s ! Â», « Communistes ! Â», et tout ce que vous voudrez.

Puisque jamais le procureur ne doit s’arrĂȘter, risquant alors de laisser l’accusĂ© se dĂ©fendre, une autre figure accusatrice prend la parole, entre en scĂšne, et ce avec un discours trĂšs Ă©trange. L’Ɠil vacillant, le regard tremblant, ce qui sort de cette bouche n’a ni queue ni tĂȘte. Les accusations se contredisent, on n’entend mĂȘme plus alors de « dissociĂ©s Â» ou de choses possiblement sensĂ©es similaires, juste un mĂ©lange auto-contradictoire confus mĂ©langeant personnes et faits alĂ©atoirement. On aura la surprise d’entendre « Tu casses le camion des gens ! Ouais, c’est ça, tu te fais casser ton camion, et aprĂšs tu casses la gueule des gens ! Ouais, tu les menaces parce qu’ils t’ont crevĂ© tes pneus et qu’ils ont cassĂ© ton camion ! Ouais t’as mis un coup Ă  un mec qui avait crevĂ© tes pneus et cassĂ© ton camion, et qui voulait te frapper ! Â». Surprenant comme reproche, non ? Mais bien qu’il soit ostentatoire que le contenu de cette accusation soit radicalement insensĂ©, vieux de deux ou trois gĂ©nĂ©rations, et surtout relevant plus d’une histoire de champ mal vendu, d’hĂ©ritage mal partagĂ© ou de vache boiteuse que de subversion, personne n’y oppose quoi que ce soit. Cela se comprend, si l’intĂ©rĂȘt premier est l’exclusion et non la rĂ©flexion et l’intelligence alors toute accusation, aussi insensĂ©e et infondĂ©e soit-elle, est bonne Ă  prendre sur le marchĂ© de la calomnie. Ici, le ton suffit Ă  convaincre. « IL EST BON MON POISSON ! IL SE DISSOCIE TON POISSON ! Â»

Le temps continue de passer, ennemi de la spontanĂ©itĂ© grĂ©gaire, de l’adrĂ©naline impulsive, si l’on s’attarde, on laisse du temps Ă  la vilenie de l’argumentaire de rĂ©ponse. IntĂ©ressant encore une fois ici de remarquer que l’accusation de dissociation est vite prononcĂ©e, mais qu’y rĂ©pondre par la nĂ©gative nĂ©cessite bien plus qu’un simple « non. Â», le dilemme insoluble de la rumeur infamante et de la calomnie. Mais encore une fois, le temps passe, il faut agir, et VITE !

Alors, on se met soi-mĂȘme en jeu. On pousse, on tire, on crie, tout du moins, on est pris dans la chose. On rigole, parfois, et c’est normal : on doit avoir raison. Car avoir tort, c’est mal, cela remet en question le groupe tout entier. Qui accusait, quelles consĂ©quences, la vĂ©racitĂ© des invectives, nous sommes Ă  des kilomĂštres de ces questions puisque le groupe, la Foire, a dĂ©jĂ  validĂ©, dans toute l’intelligence collective qu’elle a rĂ©ussi Ă  dĂ©ployer, l’Infamie, la Rumeur, la Mafia, le Village. Ici, tout le monde est d’accord a priori, fonctionnement inhĂ©rent de la Famille.

Bon, c’est fini, les mĂ©chants sont dehors, avec la pluie et les autres. On peut enfin apprĂ©cier entre tamponnĂ©s des assiettes de patates Ă  3 euros, prix fixe. Sans doute pour pallier aux coĂ»ts d’organisation de la Foire, mon cher monsieur. Une tombola peut-ĂȘtre ? Peut-ĂȘtre, malheureusement. On en verra qui viennent sur les lieux de l’esclandre, calculent au plus vite et Ă  haute voix le nombre d’excluants et le nombre d’exclus, pour se positionner du bon cĂŽtĂ© et scander tout ce qu’il est possible d’ĂȘtre scandĂ© sans toutefois s’ĂȘtre renseignĂ© sur la situation, sur qui se faisait virer par qui ou mĂȘme pourquoi, peu importe, toujours du cotĂ© des organisateurs, toujours du cotĂ© du nombre, de la force, le petit peuple de la foire a bien agit. Edifiant. Peut-ĂȘtre qu’un tract sera diffusĂ©, que des textes seront Ă©crits, mais au moins l’opinion publique retiendra ceci : ceux du dehors sont dissociĂ©s, ceux du dedans, pas du tout, loin de lĂ . La sauvegarde du groupe excluant est assurĂ©e par l’exclusion des affreux moutons noirs, anormaux et atypiques. Car en effet, c’est bien de cela qu’il est question. Le fait que ce groupe ait Ă©tĂ© exclu, la sentence prononcĂ©e et appliquĂ©e, valide ses chefs d’accusations : puisqu’ils ont Ă©tĂ© exclus pour « dissociation Â» et « communisme Â», ils le sont, et les autres ne le sont pas ou plus, ou ne l’ont jamais Ă©tĂ©. Car l’accusation lave celui qui la scande de tout soupçons, celui qui infĂąme devient blanc comme neige. Sans doute que discuter d’agissements dissociatifs passĂ©s servirait justement Ă  rĂ©flĂ©chir par le fond Ă  la question de la dissociation, mais ici, ceci est Ă©ludĂ© par une supposĂ©e dissociation actuelle, dont il ne faut dĂ©jĂ  surtout pas discuter. L’éthique de chacun est bien au chaud, dans un bunker protecteur fait d’insultes, d’accusations et de postures.

Ces choses doivent ĂȘtre discutĂ©es. La question de la dissociation, question grave et importante parmi tant d’autres, amĂšne – si elle est posĂ©e sĂ©rieusement- une rĂ©flexion nĂ©cessaire Ă  l’élaboration d’un rapport de rupture avec l’Etat et la justice, d’un rapport rĂ©ellement subversif et offensif contre la rĂ©pression.

Que cette question de la dissociation devienne simplement un prĂ©texte infamant ne servant rien d’autre que des intĂ©rĂȘts personnels et politiques est fonciĂšrement et Ă©videmment normatif, rĂ©pressif et autoritaire, et donc incohĂ©rent du point de vue des excluants et de leurs agissements.

Pour finir, rappelons l’évidence : la revue anarchiste apĂ©riodique Des Ruines (ainsi que ses participants proches comme lointains) ne s’est jamais livrĂ©e Ă  quelque dissociation que ce soit, bien au contraire, et tout le monde pourra le vĂ©rifier par lui-mĂȘme, mais pour cela il faut lire et penser, par soi-mĂȘme aussi bien collectivement. C’est risquĂ©, attention, cela Ă©quivaudrait Ă  rompre les rangs, Ă  sortir du Village, du Groupe communautaire, Ă  ĂȘtre sĂ©rieusement courageux et anarchiste, et pas seulement de foireux villageois lyncheurs.

Cette Foire en aura donc bien Ă©tĂ© une. L’objectif aura Ă©tĂ© la sociabilitĂ©, les poignĂ©es de mains, l’exclusion de BenoĂźt, le petit cordonnier qui n’a pas payĂ© son loyer mensuel et qui fait de drĂŽles de chaussures, et non pas la pensĂ©e, la rĂ©flexion et l’action collective et subversive. La norme a eu raison : la Foire a rĂ©ussi et la subversion a Ă©chouĂ©e. C’est ratĂ©, l’anarchie est ici devenue un objet marchand et publicitaire au mĂȘme titre que la tomate. Et la tomate de Jean-Eude, elle est fonciĂšrement normative, postulat audacieux il est vrai.

Mais la subversion est en cours depuis toujours, comme la guerre sociale, et trouvera toujours quelques modestes contributeurs.

[Texte repris du blog des Fleurs Arctiques.]




Source: Non-fides.fr