En cette fin d’aprĂšs-midi, un mariage se prĂ©pare. Il est 17h, les convives venus assister Ă  la cĂ©rĂ©monie, qui aura lieu dans quelques instants arrivent peu Ă  peu. Comme tous les mariages, celui-ci est bourgeois. Quand il est dit tous les mariages, c’est qu’effectivement tous les mariages ont la prĂ©tention Ă  la bourgeoisie. Que l’on soit rĂ©ellement aisĂ© ou non, on fait comme si, on se pare des vĂȘtements et des bijoux jamais mis, on fait Ă©talage du patrimoine, on paye pour « avoir l’air Â», et ce chez les plus riches comme chez les plus ou moins pauvres. Ce mariage-ci rĂ©pond bien entendu Ă  cette prĂ©tention bourgeoise, mais notons quand mĂȘme qu’il part d’une richesse solide et fournie, exubĂ©rante. Le jardin, louĂ© pour l’occasion, est grand, arrangĂ© de façon circulaire, de façon Ă  ce qu’il ne semble jamais possible d’en voir aisĂ©ment les deux bouts simultanĂ©ment. D’un cotĂ©, des tables, des chaises, blanches bien sur, par soucis d’élĂ©gance, de l’autre, l’endroit du tragique Ă©vĂ©nement : un long tapis toujours blanc, dĂ©roulĂ© jusqu’à un autel, et qui voit de ses deux cotĂ©s un bassin d’eau bleutĂ©e, de sorte qu’en marchant sur cette larme d’ange jusqu’à l’endroit de la promesse, l’eau fait barriĂšre aux convives, disposĂ©s de part et d’autre des bassins, les hommes Ă  droite, exclusivement en costumes, les femmes Ă  gauches, bien Ă©videmment en robes. L’objet de tout les regards : l’autel.

ArrĂȘtons nous un instant sur cet autel, car cet espace va ĂȘtre le thĂ©Ăątre de la piĂšce tragique d’aujourd’hui, le cadre de l’ordre nouveau, le paysage de l’enfermement. Et quoi de mieux alors qu’un carrĂ© blanc de trois mĂštres par trois, effrayant par sa petitesse puisque pas moins d’une dizaine de personnes se tiendront bientĂŽt lĂ , entassĂ©es, sourire aux lĂšvres. Avec quatre piliers blancs, il est surmontĂ© d’un drap blanc, ornĂ© de fleurs blanches, la puretĂ© incarnĂ©e, une cage lumineuse. Car au fil de la cĂ©rĂ©monie, cet autel se montrera cellule, tribunal, prison. Enfermant, accueillant toujours plus de gens en son sein, entassĂ©s dans ces quelques mĂštres insuffisants, oĂč l’on attend la sentence : « Mari et Femme Â». MatĂ©rialisation physique du triste fait, cĂ©lĂ©brĂ© alors, de l’obligation qu’auront les uns et les autres Ă  vivre dans une cage dorĂ©e, plus ou moins grande selon les circonstances, tantĂŽt lits de noces, tantĂŽt maisons, enfin caveaux. L’enfermement suit son cours.

Voila l’ordre Ă©tablit, la cĂ©rĂ©monie peut commencer.

Deux grands cors annoncent l’arrivĂ©e du premier protagoniste de ce mariage : le Mari, entourĂ© de ses Parents, qui lui tiennent chacun bien solidement un bras. Cet amoncellement inhabituel d’humains, caricature outranciĂšrement grossiĂšre de la Famille, avance, lentement, sous le silence respectueux des hommes et des femmes, puisque tels ont-ils Ă©tĂ© rĂ©partis. Leur visage est le mĂȘme, humble, ces trois ĂȘtres fusionnent Ă©trangement
 N’est-il pas habituel qu’un enfant se rĂ©volte contre ses parents, d’une maniĂšre ou d’une autre ? Non, finalement non, dans cette cĂ©rĂ©monie, tout du long, vas se faire accepter l’idĂ©e d’une immĂ©diate fusion entre enfants et parents, symbole frappant que ce qui se joue ici, c’est bien la cĂ©lĂ©bration de la Famille comme instance de pouvoir, avec tout ce que cela a de froid et d’autoritaire. Dans un moment particuliĂšrement lent, car le cĂ©rĂ©monial a ce don de suspendre l’instant et de serrer les gorges d’émotions, le premier bout de la Famille se dirige vers l’autel de nacre.

Viens alors l’ascendance et la descendance, les vieux et les jeunes, d’abord les grands-parents des deux familles, tremblotants, fardĂ©s, des marionnettes flĂ©tries, des feuilles bientĂŽt mortes qui sont passĂ©es par ce tapis, elles aussi, il y a bien longtemps, et puis trois toutes petites filles, hĂ©sitantes, innocentes, se prĂȘtant (sĂ»rement de bon cƓur, par cette magie qu’a l’enfance Ă  sautiller sur des braises ardentes) Ă  ce jeu morbide. Ce qui se joue Ă  ce moment la, c’est l’assurance de la ContinuitĂ©. Les vieux convives se rappellent leur mariage, les jeunes espĂšrent ou apprĂ©hendent. La boucle du temps est bouclĂ©e, la famille marche sur ce tapis blanc, indĂ©finiment.

Tandis que se joue cette assurance gĂ©nĂ©alogique, le Mari observe, il attend celle qui sera sienne, il trĂŽne. Elle, la MariĂ©e, elle se prĂ©pare Ă  entrer en scĂšne. Elle retient sĂ»rement des larmes, puisque lorsqu’elle arrive, elle pleure. CuriositĂ© que le fait que dans de pareils moments, la joie et la tristesse provoquent la mĂȘme rĂ©action
 Pas le temps de se poser la question de ses sentiments, de son bonheur, puisque de toute Ă©vidence, elle DOIT. Elle doit aimer, elle doit marcher sur ce tapis blanc, elle doit ĂȘtre heureuse. Et elle l’est, Ă©videmment, puisqu’elle DOIT. La question ne se pose pas. Et, finalement, c’est pareil pour tous ceux que nous avons vu passer jusque lĂ . Tout ici fait que chacun DOIT aimer ce qu’il voit, puisque s’il n’aimait pas, cela serait bien trop grave. Serait-il acceptable qu’au dernier moment, la mariĂ©e refuse ? Non. Que l’enfant plonge dans le bassin ? Bien sĂ»r que non. Les grands-parents, n’en parlons pas. Et donc bien Ă©videmment, elle consent. Le mari aussi, tout ceci n’est que bon sens. Les bassins sur les cotĂ©s du tapis nacrĂ© que nous avions oubliĂ©s, prennent ici un tout autre sens, puisque physiquement, celui qui s’y aventure DOIT aller jusqu’à l’autel. Il ne peux fuir, d’abord empĂȘchĂ© par une frontiĂšre aquatique bien tangible, puis par la barriĂšre de la famille, qui se tient de chaque cotĂ©s, menaçante de sourires. Une barriĂšre encore moins franchissable qu’un mĂštre d’eau, une barriĂšre d’amabilitĂ©, de politesse, de courtoisie, une barriĂšre d’ordre Ă©tabli, personnalisĂ©e en cousins, grands-mĂšres, frĂšres et tantes. Toujours est-il, qu’heureuse, donc, elle avance, bras dessus bras dessous avec ses parents, fiers de marier leur fille, de se marier eux. Ici comme ailleurs, ce sont les Parents qui marient leurs Enfants et les Enfants qui marient leurs Parents, c’est le Mari et la MariĂ©e qui Ă©pousent la Famille et la Famille qui les Ă©pousent. La fusion familiale est alors totale, l’ordre Ă©tabli est au dessus de chacun. Comme dans un ultime Ă©lan de servilitĂ©, un climax de l’enfermement, le Mari va vers la Famille de la MariĂ©e : Il baise tour Ă  tour les joues du PĂšre et de la MĂšre, rendant par le geste concret le pouvoir de la famille, c’est le pĂšre et la mĂšre qui dĂ©cident si oui ou non ce jeune homme leur convient, et, gracieux, ils acceptent. Ils avancent Ă  l’autel.

Alors viens le Contrat Final, que les deux jeunes gens signent d’un « Oui Â» lourd en Ă©motions. Chacun ici est rĂ©ellement consentent, rĂ©vĂ©lant alors l’absurditĂ© de cette notion, puisque ici chacun DOIT consentir. Quoi de plus normal, me diriez vous. Et vous auriez raison. Les convives, les mariĂ©s, les parents, Dieu et l’Etat, tout ce beau petit monde heureux consent. Que de libertĂ© !

Ça y est, l’autel est plein, la cellule familiale est refermĂ©e, la cage est remplie d’amour. Ici, on se marie devant Dieu, ailleurs on se marie devant l’Etat. Le mariage est de ces instants ou il est clair qu’Etat et Religion vont de pair, puisqu’ici ils occupent alors tous les deux la mĂȘme place, jouent tous les deux le mĂȘme rĂŽle, la validation collective d’un systĂšme supĂ©rieur Ă  chacun, rĂ©unissant nombre de personnes sous le mĂȘme ordre, sous le mĂȘme pouvoir, acceptant Ă  l’unisson le mĂȘme existant, alors en totale connivence avec le monde tel qu’il est. En cela, un mariage c’est toujours la Religion, et un mariage c’est toujours l’Etat, puisqu’un mariage c’est toujours l’ordre et la normalitĂ©.

Chacun à fait ce qu’il DEVAIT.

Oui, tout le monde est joyeux, on festoie, on rie, on chante, on danse, chacun est sans doute honnĂȘtement heureux, puisque chacun DOIT l’ĂȘtre. A tous ceux qui mettent en avant le cĂŽtĂ© festif du mariage, du cĂ©rĂ©monial, la remarque ne manque pas de bon sens. Oui, bien sur que c’est festif. Evidemment. Voyons, ça DOIT l’ĂȘtre, comment pourrait-il en ĂȘtre autrement ? Et cette festivitĂ© est bien sĂ»r au service de l’acceptation de Dieu et de l’Etat, du pouvoir. Allons-nous nous satisfaire de ce qui nous enferme, car nous sommes contraints d’y ĂȘtre heureux ? Il me semble clair que rien n’est moins souhaitable.

Un mariage, c’est toujours un enfermement, un enfermement dans la Famille, qui devient tout pour chacun. Un enfermement dans l’Amour puisque quoi de moins libertaire que la contractualisation des rapports humains ? Un enfermement dans la fĂȘte, dans ce qui DOIT et dans ce qui EST, ennemi jurĂ© de l’espoir et de la perspective rĂ©volutionnaire. Un enfermement dans l’Etat et la Religion, pour le pouvoir et l’ordre Ă©tabli.

Esther Lunette.


Article publié le 14 Sep 2019 sur Non-fides.fr