Mai 16, 2023
Par Lundi matin
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I

Partons de l’élĂ©ment de comprĂ©hension le plus simple, l’article de Julien Coupat et d’Éric Hazan, paru Ă  LibĂ©ration le 24 janvier 2016, et intitulĂ© Pour un processus destituant : invitation au voyage [1].

Le constat est simple : la politique telle que nous la concevons dans le mode du suffrage universel et de tout l’appareillage concomitant, est morte lĂ  oĂč elle est nĂ©e, en GrĂšce, avec Alexis Tsipras et sa soumission (qui n’est pas ici formulĂ©e) aux exigences insanes de l’ Â« Europe Â» et du FMI. La campagne (tous partis confondus) pour l’élection qui s’annonce alors en France (en 2016) voulait nous faire accroire qu’il n’en est pas ainsi, que nous avons entre les mains un pouvoir constituant (avec les primaires, etc.) qui nous donnerait, nous citoyens, l’occasion de transformer le rĂ©el politique. Coupat et Hazan, lucides, comme la suite de l’histoire l’a prouvĂ©, proposent une autre lecture de l’instant, une autre saisie de l’occasion (du kaĂŻros diraient les Grecs), une saisie paradoxale en maniĂšre de dessaisissement  : c’est au contraire le moment d’inaugurer un « processus destituant Â» de « tous les aspects de l’existence prĂ©sente Â», « pan par pan Â». Citons :

Il y a Ă  ramener sur terre et reprendre en main tout ce Ă  quoi nos vies sont suspendues, et qui tend sans cesse Ă  nous Ă©chapper. Ce que nous prĂ©parons, ce n’est pas une prise d’assaut, mais un mouvement de soustraction continu, la destruction attentive, douce et mĂ©thodique de toute politique qui plane au-dessus du monde sensible.

Et s’ensuivent les merveilleux vers de Baudelaire (encore et toujours), extraits du Voyage (« Mais les vrais voyageurs sont ceux-lĂ  seuls qui partent / Pour partir ; cƓurs lĂ©gers, semblables aux ballons, /De leur fatalitĂ© jamais ils ne s’écartent, / Et sans savoir pourquoi, disent toujours : Allons ! Â»)

« Ramener sur terre Â» fait clairement rĂ©fĂ©rence Ă  l’injonction de Marx de ramener Ă  leurs conditions sociales objectives les « abstractions Â» planant dans un hypothĂ©tique Ciel des IdĂ©es (la Raison, l’Esprit, la LibertĂ©, 
 aujourd’hui la DĂ©mocratie, le Suffrage, la ReprĂ©sentation, l’État de droit, la Constitution, Les Droits de l’Homme, 
), qui nous paralysent, nous empoisonnent comme un nuage malade, et de remettre la pensĂ©e sur ses pieds (comme dit encore Marx), elle qui transpire du corps. D’en appeler Ă  l’ « individu rĂ©el Â», producteur dĂ©terminĂ©, par des forces mesurables, de pensĂ©es jamais sĂ©parables du RĂ©el conçu lui-mĂȘme comme l’ensemble dynamique des processus matĂ©riels (Ă©conomiques, sociaux, physiques, 
).

Ce qu’on appelle « matĂ©rialisme historique Â».

Ce n’est pas la Raison qui modĂšle ex nihilo l’histoire, ni mĂȘme la Passion, le DĂ©sir, formes Ă©thĂ©riques, amnĂ©siĂ©es – c’est la sordide et glaireuse et interminable « lutte des classes Â» oĂč s’affrontent, se blessent, s’entretuent, et prennent consistance, des ĂȘtres de chair et de sang. Revenons sur terre.

L’insurrection qui vient n’éclatera pas sous les modalitĂ©s d’une guerre, d’une guĂ©rilla, d’une Ă©meute, d’un affrontement, etc. qui rĂ©installerait la partition ami/ennemi (selon la cĂ©lĂšbre dĂ©finition schmittienne), mais reculera comme un filet d’eau sous la forme inusitĂ©e d’une « soustraction (
) douce et mĂ©thodique Â». Toute vellĂ©itĂ© de constitution, toute vellĂ©itĂ© de groupe ou d’assemblĂ©e constituants, sapĂ©e Ă  la racine mieux que ne le ferait le maĂźtre d’aĂŻkido avec le geste qu’il retourne Ă  l’envoyeur : dans ce nouvel art martial, il n’y a plus de maĂźtre qui attende le coup, ou qui l’anticipe, le maĂźtre (qui ne l’est plus tout Ă  fait comme tout vrai maĂźtre) est simplement sorti du dojo et parti sur les routes. Le coup ne peut plus avoir lieu. L’attaque n’a pu mĂȘme commencer. Et quid de l’attaquant ? Pfuit ! Seul dans une salle dĂ©serte qui sent le rance. Pas mĂȘme d’électricitĂ© pour allumer la loupiote.

Un kimono traĂźne sur le tatami. Qui n’est mĂȘme plus un souvenir.

VoilĂ  de la destitution ! VoilĂ  du geste ! Le ComitĂ© Invisible, la revue Tiqqun avant lui, concentrent comme une Ă©trange nitroglycĂ©rine (elle n’explose pas mais dĂ©centre, fait le vide sans imploser) les hĂ©ritages dissĂ©minants de la pensĂ©e d’Agamben. Les emprunts se font de part et d’autre, et la circulation est intense entre le penseur visible et le groupe invisible. Je vous renvoie Ă  deux Ă©crits du philosophe italien, le premier est au vrai la retranscription d’une intervention au Plateau des Millevaches en 2013, le second fut publiĂ© par la revue Trafic en 1991 [2]. L’invitation au voyage de Hazan/Coupat en figure la croisĂ©e pĂ©dagogique, le carrefour Ă  l’heure de pointe, empruntable par le grand public (publier chez LibĂ©, c’est une vraie et belle concession au mauvais goĂ»t dominant).

II

Citons Paolo Virno, cette fois [3].

 Rien n’est moins passif que la fuite. La dĂ©fection modifie les conditions dans lesquelles le conflit a lieu, plutĂŽt que de les prĂ©supposer comme un horizon fixe (
) elle modifie les rĂšgles du jeu et affole (c’est Virno qui souligne) la boussole de l’adversaire [4].

Je conçois que cette stratĂ©gie de la fuite puisse Ă©garer Ă  la fois l’ennemi et le lecteur. Je vais essayer de contenir cette dĂ©sorientation, de marquer le Nord.

Dans les deux textes d’Agamben prĂ©citĂ©s, l’idĂ©e voit le jour d’un nouveau type de geste. Un geste qui ne serve pas un but, une fin, qui ne soit pas orientĂ© par une visĂ©e. Agamben, comme Virno, nous renvoie au passage canonique de L’Éthique Ă  Nicomaque, oĂč Aristote Ă©lucide la diffĂ©rence entre deux types d’action : celle qui est tendue vers un but (poĂŻesis) et l’autre qui possĂšde son but, sa fin, en soi (praxis). En termes modernes, nous dirions que le premier type de geste, le premier geste, qualifie tout geste de production, le second, le geste Ă©thique par excellence, mais aussi artistique : l’artiste crĂ©e d’abord sans la visĂ©e – de la vente du tableau, de la statue, du livre. Il respire, et l’Ɠuvre se ressent d’ĂȘtre le climat vital de cette respiration. Comme l’écrit Blanchot : « Que dit l’Ɠuvre d’art ? Qu’elle est Â». L’Ɠuvre ne vise pas mĂȘme Ă  transmettre (un message, une Ă©motion, 
). Elle est. Elle requiert de l’artiste qu’il se mettre Ă  la hauteur de cet ĂȘtre plein, arrĂȘtĂ©. De mĂȘme le geste Ă©thique. S’il ne se satisfait d’ĂȘtre, c’est qu’il produit – l’autosatisfaction, l’attente d’un service en retour, etc. Et se suborne.

Agamben, Virno, nous proposent un nouveau geste, mais qui approfondit, Ă  mon sens, le geste praxique. Chez Agamben, la nostalgie point, c’est aussi la mienne, la nĂŽtre je crois, de tous les gestes disparus, rangĂ©s au placard mĂ©tallique, sĂ©pulcral, de la friche industrielle, de l’atelier de l’artisan, enfouis dans la mangeoire des bĂȘtes, dans le fourneau de la longĂšre, dans un poĂšme de Jean Follain, 
 La main qui tourne la manivelle des voitures chez Chaplin, le faire catleya chez Proust, 
 Vous avez votre propre mĂ©morial en la matiĂšre, et pas nĂ©cessairement esthĂ©tique. Le plus beau des fouillis.

Un des gestes les plus Ă©mouvants pour moi se dĂ©ploie, avec une humilitĂ© navrante, dĂ©ploiement d’ailes de moineau, dans le livre extraordinaire de Robert Linhart, L’Établi [5]. L’établi, c’est Ă  la fois l’étudiant, l’intellectuel, qui s’infiltre, Ă  la fin des annĂ©es 1960, dans les usines, qui fraternise incognito avec les ouvriers, et cultive avec eux, depuis le sol fertile du travail partagĂ© (un travail douloureux, surveillĂ© par de vĂ©ritables kapos sortis de la chaĂźne et adoubĂ©s par la Direction), les ferments de la RĂ©volution ; et l’appareil bricolĂ© par un des ouvriers de l’Usine CitroĂ«n oĂč Linhart s’est faufilĂ©, qui lui permet de rĂ©parer les portiĂšres bosselĂ©es Ă  une vitesse et avec une dextĂ©ritĂ© hors du commun. Un jour, la Direction, toujours soucieuse de moderniser les procĂ©dĂ©s (ça n’a pas changĂ©), Ă©vacue le salmigondis de tĂŽles et de molettes et lui substitue l’appareil rutilant, dernier cri. Le MaĂźtre devient maladroit, ses gestes s’enlisent, s’alentissent, visent Ă  cĂŽté  Et lui-mĂȘme s’étiole. La Direction lui rendra de mauvaise grĂące son appareillage mal foutu.

Le geste personnel a vaincu sans heurt. Pour cette fois. Mais il a, à la longue, vieilli, puis il est mort, esseulé. ObsolÚte.

Agamben, disais-je, met en lumiĂšre un geste qui ne soit pas orientĂ© vers un tĂ©los (un but, une fin), qui ne se constitue pas non plus, vĂ©ritablement, comme fin en soi, mais s’arrĂȘte, se retienne, se suspende, au moyen. « Moyens sans fin Â», pour reprendre le titre d’un ouvrage du philosophe. « MĂ©dialitĂ© Â» qualifie ce type de geste. Nous en trouverions une premiĂšre approche chez Heidegger, dans la Lettre sur l’humanisme (au moment oĂč il identifie la PensĂ©e et l’Action), ou dans l’article intitulĂ© Gelassenheit, rendu en français par « sĂ©rĂ©nitĂ© Â», mais traduisible littĂ©ralement par « laisser-ĂȘtre Â». Je ne dĂ©velopperai pas.

Le geste mĂ©dial, dĂ©sƓuvrĂ© (si l’on identifie l’Ɠuvre au but visĂ©, comme le fait F. Lordon, ce qui est en soi discutable), c’est le geste virtuose. Paolo Virno s’est emparĂ© avec beaucoup de talent de cette catĂ©gorie de la gestique. Le geste virtuose appartient au pianiste – Virno consacre de belles pages Ă  Glenn Gould – comme au professeur jamais ennuyeux, au danseur expĂ©rimentĂ©, au prĂȘtre dont chaque sermon redonne la foi, etc. À chaque fois, le geste paraĂźt Ă©voluer dans la sphĂšre praxique, il a sa fin en soi, « mais sans se dĂ©poser dans un ‘produit fini’, ou dans un objet qui survive Ă  l’exĂ©cution Â». Remarquons une propriĂ©tĂ© supplĂ©mentaire de ce geste : il exige la prĂ©sence des autres, il n’a lieu qu’en public.

Geste rĂ©servĂ©, me direz-vous, geste rare, conditionnĂ© par le talent
 ! Eh bien non, les amis ! Eh bien non !

Paolo Virno fait observer Ă  juste titre que le travail s’est envirtuosĂ©, si j’ose dire, le travail « post-fordiste Â», comme le nomme le penseur italien. La production des marchandises n’est plus l’essentiel du travail, du travail visible ajouterai-je, mais le travail s’est appropriĂ© les capacitĂ©s intellectuelles globales [6], les capacitĂ©s linguistiques, du travailleur (lesquelles dĂ©terminent notre humanitĂ©), et a converti la communication en essence de l’Action. D’oĂč l’importance de la culture (qui n’en a que le nom) dans l’intĂ©gralitĂ© de la sphĂšre industrielle. Que vaut aujourd’hui une entreprise incapable de communiquer, de quelle puissance effective un pouvoir politique maladroit dans la communication (la « com’ Â») dispose-t-il ? Plus l’on s’élĂšve dans la hiĂ©rarchie professionnelle et sociale, plus l’on s’abstrait du rapport Ă  la « chose Â», et plus on bavarde. D’oĂč l’inflation de la bureaucratie dans le libĂ©ralisme contemporain (qui crache sur toute bureaucratie – identifiĂ©e aux services publics, aux fonctionnaires tire-au-flanc – et reçoit au coin de l’Ɠil le filament qu’il s’est naĂŻvement lancĂ©), cette constellation brouillĂ©e, mĂ©tastasique, de « bullshit jobs Â» dont David Graeber a fait l’inventaire mĂ©ritoire.

(Happiness Manager est une des récentes, réjouissantes, nouvelles étoiles, brillant désormais de tous ses feux au firmament du capitalisme sévÚrement rentable.)

Société du spectacle, encore et toujours.

Que vaut un banquier qui ne « posterait Â» pas sur linkedin, qui ne relaierait pas les photos du dernier vernissage Ă  Hazebroucq ? Qui ne fĂ©liciterait pas les soignants de Saint-Quentin ? S’il pouvait, rĂȘve absolu, aller se faire photographier avec les Ă©boueurs


VirtuositĂ© ! 

ConsĂ©quence de ce qui prĂ©cĂšde : le problĂšme n’est plus de « produire Â» un geste virtuose, c’est d’arracher le geste Ă  la virtuositĂ© « servile Â» (Virno, Grammaire, p.74) omniprĂ©sente. L’arrachement, l’arrachage, l’extraction (comme d’une dent, d’une mauvaise herbe), prendra, chez Agamben, le tour (comme on dit du potier) de la destitution ; chez Virno, de la dĂ©fection.

On vient de l’affirmer, il y a une puissance recelĂ©e dans la fuite. Il faut l’en dĂ©celer. Paolo Virno fait le rĂ©cit philosophique d’un Exode inspirĂ© de l’Ancien Testament, mais retournĂ© Ă  sa maniĂšre, Ă  sa main : « (
) dĂ©fection de masse hors de l’État (
) modĂšle d’action Ă  part entiĂšre, capable de se mesurer aux ‘choses ultimes’ de la politique moderne Â» (Virno, VirtuositĂ© et rĂ©volution, p. 132). Plus loin : « l’Exode c’est la fondation d’une RĂ©publique Â», c’est-Ă -dire d’une organisation non-Ă©tatique. PrĂ©cisons la dĂ©fection propre Ă  l’Exode : une « soustraction entreprenante Â». Virno souligne. Et poursuit, dans une tonalitĂ© heideggeriano-taoĂŻste : « Seul celui qui s’accorde un chemin de fuite peut fonder Â», seul celui-lĂ  est capable, lĂ  est sa puissance, d’un « congĂ© fondateur Â».

Fuir ne signifie pas battre la campagne. Ou baguenauder. Pas que. OĂč le pourrions-nous, sans ĂȘtre rattrapĂ©s, comme Ă  la ZAD, par les hĂ©licoptĂšres, les grenades, et tutti quanti (comme ne dirait pas un Italien) ? Les coquelicots poussent au bord de l’autoroute, comme Godard a pu le montrer dans un plan de ses Four Short Films. IntouchĂ©s. Virno file son allĂ©gorie : l’armĂ©e de Pharaon ne pourra jamais que distribuer quelques coups de pique aux fuyards Ă  la traĂźne, aux indolents, elle ne pourra jamais, malgrĂ© ses efforts, affronter une armĂ©e qui n’existe pas, qui n’est pas mĂȘme « invisible Â» comme le fut l’ancienne RĂ©sistance. Les fuyards ne sont pas des maquisards, ils logent dans le visible, Ă  mĂȘme le visible, dans sa surface dĂ©pliĂ©e. Dans sa nappe.

C’est ici qu’intervient l’objection de FrĂ©dĂ©ric Lordon contre la destitution, contre le geste virtuose. Objection frontale, agressive mĂȘme.

III

C’est dans Vivre Sans ?, sous-titrĂ© : institution, police, travail, argent
, que Lordon Ă©met une critique substantielle du geste virtuose inscrit dans le cadre de ce qu’il nomme : antiphilosophie. Laquelle ne renvoie bien Ă©videmment pas Ă  un bannissement de la philosophie mais Ă  une philosophie critique, ambitionnant de prendre les traditions cristallisĂ©es en habitudes de pensĂ©e, en Ă©vidences noĂ©tiques (pardon), en prĂ©tendus fondements ou axiomes (surtout politiques), Ă  rebrousse-poil. Sous le prĂ©au de cette non-Ă©cole, le philosophe, et Ă©conomiste de formation, range Ă  la baguette Jacques RanciĂšre, Alain Badiou, Giorgio Agamben. Il nous est loisible d’ajouter quelques galopins Ă  cette marmaille dĂ©jĂ  bien remuante, dont le groupe hirsute grossit continĂ»ment.

Lordon poursuit son propos en qualifiant le geste virtuose d’ Â« Ă©chappĂ©e dans l’intransitif Â» (p. 89), « dans et par l’esthĂ©tique Â» (p. 90), oĂč « la poĂ©sie prend (
) valeur de modĂšle Ă©thico-politique Â» (p. 91). C’est aller un peu vite en besogne si l’on comprend ce que Lordon entend par lĂ  : les antiphilosophes susnommĂ©s ont fait sĂ©cession « du cĂŽtĂ© des virtuoses, et contre la multitude Â» (p. 93). Ah bon ? Étonnant contresens chez ce brillant lecteur. Mais continuons Ă  l’écouter


Ce geste suspendu Ă  sa mĂ©dialitĂ© (cf. II), arrĂȘtĂ© Ă  mi-course, ce geste destituĂ©, ce geste soustrait, dĂ©fait
 Quelle naĂŻvetĂ©, s’amuse Lordon, un geste ne peut se mĂ©dier, ou se mĂ©dialiser, durablement, un tel geste ne peut constituer un « style Â» de vie, ou encore une « forme de vie Â» comme on dit chez Agamben (ou chez Virno que Lordon n’a pas lu, apparemment), chez Wittgenstein auparavant. Et chez tant d’autres aujourd’hui. Au ComitĂ© Invisible, par exemple. La grande parade de Lordon, la voici : tout geste institutionnalise et est a priori institutionnalisĂ©, ou le sera a posteriori. On n’en sortira pas, de l’institution.

Dans de belles pages, proches de Dewey (que Lordon n’a pas lu apparemment, je lui avais posĂ© la question), le philosophe renoue le geste Ă  sa nature intrinsĂšquement institutionnelle : la puissance, le conatus (soit, chez Spinoza, l’ĂȘtre de toute chose en tant que cet ĂȘtre est de « persĂ©vĂ©rer dans l’ĂȘtre Â»), roule nĂ©cessairement sur « la pente de son effectuation Â» (p. 100), cette puissance ne doit pas ĂȘtre confondue avec une Ă©nergie que nous garderions en rĂ©serve, dont nous disposerions Ă  notre grĂ©, que nous serions libres de dĂ©penser ou non, celĂ©e au cƓur de notre ĂȘtre. Être, c’est s’effectuer, c’est agir. RĂ©tention de l’ĂȘtre ? Une contradiction dans les termes, un oxymoron. Soit.

La multitude, coalisation plus que coalition (on aurait alors affaire au peuple dont je parlerai plus bas), des puissances individuelles, s’effectue donc Ă  son tour, et sĂ©crĂšte naturellement un « pouvoir surplombant Â» (p. 102), lequel, devenu Geste auquel nous puisons notre puissance propre mais aussi reversons la puissance nĂŽtre, et vice-versa, prend le tour de l’Imperium – « qui n’est donc pas l’État Â» s’empresse d’ajouter Lordon (p. 103). Il est dans ces conditions « absurde Â» d’imaginer que « la puissance du collectif (
) pourrait ne pas Â» (p. 104) Ă  la maniĂšre de Bartleby, le personnage de Melville (pensĂ©, repensĂ©, modĂ©lisĂ©, par les philosophes, dont Agamben). DĂšs lors qu’il y a groupe, collectif, multitude, l’institution prend forme, consistance, fĂ»t-ce de façon apparemment contingente, anodine : on se serre la main ainsi, on se vĂȘt de la sorte, on mange ceci plutĂŽt que cela, on parle avec tels mots, telle intonation, prononciation, syntaxe, etc., on dĂ©signe un tel comme responsable de ceci (de la buvette, du comitĂ©, de la PrĂ©sidence, 
), et les institutions s’agrĂšgent, se modifient rĂ©ciproquement, se rĂ©institutionnalisent, se surinstitutionnalisent, ou s’annulent, 
 sans que jamais le processus ne s’interrompe. « VoilĂ  pourquoi, dans ce point de vue, l’idĂ©e de destitution, en son sens fort, le sens d’Agamben, est absurde Â» (p. 109). L’institution est de fait le « mode d’ĂȘtre du collectif Â» (p. 107).

Mais
 Qui a dit le contraire ? Fuir, selon les « lignes de fuite sinusoĂŻdales Â» (Virno, VirtuositĂ©, p. 141) de l’Exode, ce n’est pas, ĂŽ grand jamais, « vivre sans Â» ! Le geste virtuose, j’en arrive au contresens de Lordon, ne fait pas sĂ©cession entre les stylites virtuoses et la multitude maladroite empesĂ©e dans ses gestes partiels mais pas mĂ©diaux. Virno le montre sans ambiguĂŻtĂ©, et on l’a vu : le problĂšme n’est pas de conquĂ©rir une virtuositĂ© Ă©litaire dans des interzones flottant comme des bulles ou des archipels silencieux, mĂ©lodiques, entre deux autoroutes bruyantes, la virtuositĂ© est rĂ©pandue aujourd’hui, elle se confond avec la sphĂšre globale du travail, elle le requalifie depuis vingt ans au bas mot. Elle modalise par consĂ©quent le geste de la multitude mĂȘme, loin de se rĂ©server Ă  une supposĂ©e aristocratie philosophico-artistique.

Ce geste a pu d’ailleurs se rendre visible dans sa virtuositĂ© chez les Gilets Jaunes. Fixation la semaine aux ronds-points, dĂ©ferlement ponctuel mĂȘme si rĂ©pĂ©titif, lancinant, le week-end dans la ville, de lĂ  sac et ressac aux points urbains stratĂ©giques, sans mot d’ordre vĂ©ritable, sans macro-slogan : simplement l’exercice du langage comme visibilisation de qui parle, comme passage Ă  l’existence des non-vus, des non-Ă©coutĂ©s, de ceux qui n’ont pas encore pĂ©nĂ©trĂ© complĂštement le champ du geste virtuose mais ont compris intuitivement que c’est lĂ  qu’on existe dĂ©sormais.

Et haine, mĂ©pris, incomprĂ©hension de l’État en rĂ©ponse, des citoyens qui en vivent, en pensent : eux voudraient du peuple, soit la multitude coagulĂ©e, pacifiĂ©e, Ă©tourdie, Ă©pinglĂ©e dans une forme macroscopique symĂ©trisĂ©e, celle du troupeau obĂ©issant au pasteur et Ă  ses chiens, et c’est au contraire la multitude, ensemble de points virevoltants, sans cesses reconfigurĂ©s, infiniment mobiles (des formes de vie, rien de plus, rien de moins), qui dĂ©ferle et ne dit que la puissance de dire [7] !

En plus, des points indiscernables (des pixels jaunes) mais en mĂȘme temps singuliers (y a aussi de l’avocat, du prof, du chanteur, du danseur, du chef d’entreprise, 
 sous le pixel) !

MĂȘme si la virtuositĂ© empreint le geste laborieux, l’idĂ©e d’une visĂ©e demeure. La productivitĂ©, le rendement, la plus-value, la croissance, 
 tout ce qu’ Â« on Â» veut.

RĂ©introduisons du jeu dans cette virtuositĂ© « servile Â» – pour reprendre Virno. Du jeu au double sens – une vacance ; une occupation intense, inventive, imaginaire, du temps.

Le meilleur des professeurs, pas seulement celui qui passionne la classe, mais celui qui, surtout, enseigne, joue. Il dessaisit le geste de sa visĂ©e, il le mĂ©dialise, et par lĂ  dĂ©borde le but, Ă  savoir le Programme, tout en l’incluant dans son jeu (il faut bien que les Ă©lĂšves aient le bac, comme tout le monde) : il entraĂźne ses Ă©lĂšves Ă  penser – Ă  critiquer, Ă  dĂ©construire les concepts usagĂ©s, usĂ©s (complotisme, populisme, 
) sans nĂ©cessairement nommer ces derniers, il les entraĂźne Ă  questionner l’inquestionnable (la dĂ©mocratie, ouh !), Ă  examiner tout ce qui passe pour autoritĂ©, etc. Il les muscle autrement dit.

Et leur fait confiance pour l’usage ultĂ©rieur du corps ainsi musclĂ©, pour sa gestique, pendant le match. 

J’admire la ZAD et toutes ses modalitĂ©s – usines, entreprises, autogĂ©rĂ©es, Ă©ducation populaire, associations d’aide aux pauvres, aux migrants
 Zones À DĂ©fendre ! Manifestations. FĂȘtes. Etc. De partout ça grouille aujourd’hui, partout ça fait multitude.

Paolo Virno imagine des soviets, des conseils, des ligues, comme lignes de partage de l’Exode…

En rĂ©ponse Ă  Lordon, destituer n’est que le moment de libĂ©ration du geste partiel, mal instituĂ© (institutionnalisĂ©), pour le corriger, l’élargir, le renouveler. La fuite, nous l’avons vu au avec Virno, est fondatrice. On n’institue, et n’institutionnalise, qu’à destituer sans cesse, qu’à en ĂȘtre capable du moins. Qu’à ĂȘtre multiples. La pente de la puissance c’est aussi de bifurquer, de rouler vers des cieux, des paysages, plus sains, plus vivants. De glisser sur la plaque de goudron pour germer sur le coin de terre grasse.

Nous y sommes certainement déjà, à cette bifurcation, à ce glissement. Mais.

Sur ce point, je dois avouer rejoindre Lordon (et tant d’autres, lĂ  aussi, de plus en plus nombreux) : je ne suis pas sĂ»r que l’État et ses affidĂ©s (de la Phynance, mais aussi de la citoyennetĂ© docile) se laisseront faire. Ils n’ont jamais Ă©tĂ© aussi intransigeants, et sur leurs gardes, qu’aujourd’hui oĂč tout un chacun sent sous la plante des pieds les vibrations, l’ébranlement sismique, tectonique, de l’ Â« Ancien Monde Â» qui dĂ©visse, se craquelle, et va bientĂŽt (un bientĂŽt gĂ©ologique, ça peut durer longtemps) quitter le continent, fragmenter la PangĂ©e qu’on croyait insĂ©cable. On regardera Ă  la jumelle les fameuses 300 personnes continuer de jouer au Monopoly (façon wargame) sur leur rocher. Ça bardera pour les perdants ! Qui sera le propriĂ©taire du dernier palmier ? Qui devra tondre le gazon, ramasser les balles, etc. ?

Avant ces temps bĂ©nits, je baguenaude (je fuis) sur une « Voie Moyenne Â», pour parler comme Gautama. Entre l’ascĂšse guerriĂšre et la lĂąchetĂ© civile grĂ©gaire.

Quelques articles de mon « catĂ©chisme Â» personnel, ou de mon brĂ©viaire :

  • PrĂ©server le dĂ©jĂ -lĂ  (ce que Virno appelle : rĂ©volution conservatrice) que le communisme, entre autres, nous a lĂ©guĂ© : SĂ©curitĂ© Sociale, Retraite, etc. Bernard Friot est le grand Notaire (au sens noble) de cet hĂ©ritage – lequel dĂ©tient une authentique puissance d’avenir.
  • Multiplier les soviets, les conseils, les ligues : instants joyeux de communisme, ou de « commun Â», rĂ©el, non Ă©tatisĂ©, dans des associations, dans l’art populaire ou savant, au boulot, avec les amis, les voisins, les inconnus, sur internet, 
 DĂ©truire ce faisant la « naturalitĂ© Â» apparente du fonctionnement capitaliste. Le dĂ©sabsolutiser, l’historiciser : c’est une forme historique, donc, comme tout ĂȘtre historique, il mourra. Susciter de nouvelles Ă©vidences (comme aujourd’hui l’écologie). PrĂ©parer une nouvelle hĂ©gĂ©monie culturelle (Gramsci) – elle Ă©merge, il faut la renforcer, la consolider.
  •  
  • Enseigner. Simone Weil, dans un texte que tout enseignant (au sens le plus large, non exclusivement professoral) devrait avoir mĂ©tabolisĂ©, RĂ©flexions sur le bon usage des Ă©tudes scolaires en vue de l’amour de Dieu, met l’attention au centre de la vie humaine, non seulement comme capacitĂ© mnĂ©sique, mais aussi comme disposition gĂ©nĂ©rale de l’existence (voire de la priĂšre comme disponibilitĂ© Ă  Dieu). L’attention « consiste Ă  suspendre sa pensĂ©e, Ă  la laisser disponible, vide et pĂ©nĂ©trable Ă  l’objet (
) Â». Cette disponibilitĂ© est la mĂȘme que celle que nous pouvons accorder Ă  autrui, au pauvre en particulier. Et donc, finit Simone Weil, un problĂšme de gĂ©omĂ©trie, de version latine, auquel nous avons portĂ© comme il faut notre attention, mĂȘme si nous avons ratĂ© l’exercice, mĂȘme si nous avons sĂ©chĂ© sur la difficultĂ©, nous permettra plus tard de venir au secours de celui qui en a bien besoin. Enseigner l’attention aux Ă©lĂšves (c’est-Ă -dire Ă  tous ceux qui nous Ă©couteront), la transmettre : c’est elle qui jouera entre le geste et le programme, qui rendra le geste virtuose. Fera de la classe une multitude. Fondera la spontanĂ©itĂ© Ă©thique.
  • Être attentif, donc, comme un enfant qui joue. L’enfant n’est pas distrait, c’est l’adulte qui se dope Ă  la distraction. Les mass-media lui remplissent complaisamment la seringue. RĂ©sister Ă  l’écran. À la maison comme Ă  l’école. PrivilĂ©gier la lecture et tous les « instruments Â» susceptibles de fortifier l’attention. Sans sĂ©vĂ©ritĂ©, dans la recherche du plaisir.
  • Peupler son Monde, l’agrandir, l’affiner. Cultiver sa vie intĂ©rieure (mĂȘme si l’expression est galvaudĂ©e, mais il ne faut pas la cĂ©der au « dĂ©veloppement personnel Â»). La philosophie n’y suffit pas. Nous avons besoin d’une mĂ©tanoĂŻa, comme dit Platon, d’une rĂ©volution intĂ©rieure, d’un dessaisissement non conceptuel. D’une destitution interne. Nous avons besoin du sacrĂ©, ou du religieux au sens de Schleiermacher : ne pas nous arrĂȘter aux choses finies, les profiler dans un horizon qui les dĂ©passe. Ce sacrĂ© peut bien Ă©videmment (et devra Ă  terme) ĂȘtre athĂ©e.

    CatĂ©chisme temporaire, minimal au sens de Tristan Garcia [8].

Le capitalisme (employons ce mot commode) s’effondrera, quand il ne recevra plus d’adhĂ©sion psychique, quand il ne sera plus objet de dĂ©sir, de foi, d’adoration, comme il l’est encore, « religion sans culte Â» comme l’écrivait Walter Benjamin. Combattons cette superstition par le geste virtuose et ses modalitĂ©s, et la cathĂ©drale s’écroulera toute seule, bouffĂ©e par les mites, elle s’affaissera sous son propre poids.

Nous Ă©viterons peut-ĂȘtre, ainsi, la gigantomachie. Le Grand Soir. Les derniers zĂ©lotes de la Phynance errant dans les rues joyeuses avec de drĂŽles d’yeux Ă©blouis.

Sébastien Hoët




Source: Lundi.am