Juin 10, 2019
Par Indymedia Nantes
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DU SEXISME EN MILIEU MILITANT

ON DÉNONCE la double journĂ©e des travailleuses qui, une fois rentrĂ©es au foyer, se coltinent les tĂąches mĂ©nagĂšres, mais dans le cadre militant, on pourrait parler d’une « double lutte ». La lutte contre le patriarcat requiert en effet deux fois plus d’Ă©nergie que d’autres combats, car elle exige de se battre non seulement sur le front social, mais aussi Ă  l’intĂ©rieur mĂȘme des groupes politiques. En effet, qui, au sein des organisations, colle les Ă©tiquettes sur les enveloppes ? Passe le balai dans les salles de rĂ©union ? Le plus souvent, des femmes. Qui coordonne les manifs ? Parle le plus fort en rĂ©union ? Le plus souvent, des hommes.

Dans les groupes libertaires de l’Hexagone, la thĂ©matique antisexiste est certes prise en compte, mais de maniĂšre peu satisfaisante. Si quelques groupes se mobilisent pour le 8 mars ou contre les anti-IVG, on peut se demander quelle est la place rĂ©elle de la lutte antipatriarcale dans les pratiques et les rĂ©flexions des groupes libertaires en France. Ne nous faisons pas d’illusions : les libertaires reproduisent les dominations liĂ©es au genre et Ă  la sexualitĂ©… comme tout le monde. Sauf que, lorsque l’on prĂ©tend combattre les dominations, il serait bon de se pencher sur celles que l’on entretient. Ne pas y prĂȘter attention est la meilleure façon de renforcer ce phĂ©nomĂšne. Le mouvement anar n’a pas souvent hissĂ© le fĂ©minisme au rang de ses prĂ©occupations majeures, un coup d’Ɠil sur l’histoire nous le confirme. MĂȘme chose pour l’homophobie, longtemps assumĂ©e par de nombreux anarchistes pour qui l’homosexualitĂ© reprĂ©sentait une « perversion bourgeoise ». L’idĂ©e de libĂ©ration sexuelle, quant Ă  elle, a Ă©tĂ© rĂ©cupĂ©rĂ©e et vidĂ©e de son sens antipatriarcal. Pour la plupart des militants,en 1936 comme en 1970, elle signifiait avant tout une disponibilitĂ© sexuelle des fĂ©ministes aux dĂ©sirs masculins.

FEMMES INVISIBILISÉES

La problĂ©matique du genre est rarement intĂ©grĂ©e dans les discours et les luttes anticapitalistes ou antiracistes. Partant du bon vieux principe sexiste que le masculin l’emporte sur le fĂ©minin, on dĂ©fend les chĂŽmeurs sans prendre en compte qu’ils sont surtout des chĂŽmeuses, et que les femmes sont deux fois plus exploitĂ©es que leurs collĂšgues dans le monde du travail. Avec le soutien aux sans-papiers, on retrouve les mĂȘmes travers : les femmes sont invisibilisĂ©es, alors que leur situation est toujours pire que celle des hommes. On justifie parfois l’absence de cette thĂ©matique par le fait que le genre relĂšverait d’une thĂ©orie bourgeoise prĂŽnant l’interclassisme. Alors qu’il s’agit d’un outil d’analyse indispensable pour comprendre les inĂ©galitĂ©s, entre hommes et femmes, entre les hĂ©tĂ©rosexuels et les autres.

L’invisibilitĂ© de l’oppression patriarcale, des femmes en particulier, vient notamment d’une vision cloisonnĂ©e des luttes. Comme si les problĂšmes rencontrĂ©s par les femmes pouvaient se rĂ©duire Ă  un seul espace de lutte. La question du genre est transversale ! Croire, comme beaucoup, que ce thĂšme est rĂ©servĂ© aux femmes (femmes dont on va dire, dans le meilleur des cas, qu’on les « soutient dans leur lutte ») permet de se dĂ©douaner de ne pas participer Ă  la lutte contre le patriarcat. L’intitulĂ© « commission femmes », utilisĂ© par certains groupes libertaires, comme par des partis sociaux-dĂ©mocrates, rĂ©vĂšle bien le dĂ©sengagement implicite des hommes. Le mouvement des Mujeres Libres pendant la guerre d’Espagne constitue un exemple unique de lutte massive de femmes anarchistes. Mais il ne faut pas oublier que ce groupe de fĂ©ministes prolĂ©taires rassemblant jusqu’Ă  20 000 femmes a rencontrĂ© de nombreuses rĂ©sistances chez les hommes du mĂȘme bord. Ces derniers, qui pensaient que les ouvriĂšres volaient leur place aux hommes, n’ont pas acceptĂ©, en particulier, que les Mujeres Libres critiquent la glorification de la maternitĂ©.

VOUS AVEZ DIT « NON-HIÉRARCHIE DES LUTTES » ?

Une autre façon, plus subtile, de ne pas intĂ©grer le fĂ©minisme aux luttes en cours est, paradoxalement, d’inclure « naturellement » le thĂšme patriarcal Ă  la lutte des classes. Pour cer-tain-e-s, il suffit de se rĂ©clamer de l’anarchisme pour ĂȘtre automatiquement fĂ©ministe. ConsidĂ©rer le patriarcat comme un avatar ou une consĂ©quence du capitalisme, c’est refuser devoir la spĂ©cificitĂ© de ce systĂšme fondĂ© sur le genre. C’est bien utile de penser qu’en menant une lutte des classes, on lutte contre toutes les dominations ! Le capitalisme ne totalise pas l’ensemble des oppressions (cela serait bien simple). La lutte contre le patriarcat est une lutte Ă  part entiĂšre. Et si les effets du patriarcat et du capitalisme se renforcent et s’interpĂ©nĂštrent, il faut bien admettre qu’il s’agit de deux systĂšmes autonomes (certaines sociĂ©tĂ©s patriarcales sont bĂąties sur une Ă©conomie qui n’a rien de capitaliste). Et qu’il y a donc deux luttes (au moins) Ă  mener parallĂšlement.

Parmi les femmes militantes libertaires, peu dĂ©noncent ces carences. Sans doute parce que, comme toutes les autres femmes, elles ont intĂ©riorisĂ© l’invisibilitĂ© du patriarcat. Il y a plus d’hommes que de femmes dans les groupes anarchistes. Le fait que les femmes s’investissent peu dans la politique est un phĂ©nomĂšne social, mais l’image violente et guerriĂšre qui colle encore Ă  la peau de ceux qui brandissent le drapeau noir y est sans doute pour quelque chose. Entretenir ce folklore viriliste a-t-il vraiment un sens ?

Par ailleurs, pour de nombreuses femmes, il est difficile de se reconnaĂźtre comme faisant partie du groupe des femmes. Se persuader que notre rĂ©alitĂ© sociale est identique Ă  celle des hommes permet de se fondre dans le groupe des militants au nom de la cohĂ©sion du groupe. On les comprend : les femmes qui tentent de pointer ces questions d’oppression en interne se voient affublĂ©es de l’Ă©tiquette « fĂ©ministe », qui signifie pour beaucoup « emmerdeuse chronique ». Ce mĂ©pris pour la question du patriarcat traduit la difficultĂ© Ă  regarder en face les mythes sur lesquels reposent de nombreux groupes politiques, tels que : « la question du pouvoir n’existe pas au sein du groupe », « il n’y a pas de domination entre les militant-e-s », etc. Il est temps de reconnaĂźtre qu’un groupe militant ne fonctionne pas en vase clos.

LE GENRE ? CONNAIS PAS…

Dommage que les analyses de certains libertaires se limitent au statut des femmes sans prendre en compte la construction sociale des genres. La plupart des libertaires n’arrivent pas Ă  dĂ©passer les thĂ©ories essentialistes selon lesquelles nos comportements reposent sur des diffĂ©rences biologiques, diffĂ©rences qui sembleraient expliquer (sans la justifier) la domination masculine. Or, la nature seule ne peut fabriquer les catĂ©gories hommes et femmes telles qu’elles existent. On ne naĂźt ni homme ni femme, on devient l’un ou l’autre. DĂšs notre enfance, la famille, l’Ă©cole et la sociĂ©tĂ© en gĂ©nĂ©ral nous inculquent des rĂŽles diffĂ©rents selon notre sexe biologique. Aux filles, sont enseignĂ©es les valeurs de douceur, de comprĂ©hension, de soumission et de passivitĂ©. Aux garçons sont transmises celles de la violence, du courage, de l’affirmation de soi. La prise en compte de ce conditionnement, qui forge chacun-e d’entre nous, permet de dĂ©passer la thĂšse d’un dĂ©terminisme biologique et de qualitĂ©s « naturellement » fĂ©minines et masculines. La construction du genre, que le milieu fĂ©ministe s’est largement appropriĂ©e, y compris chez les rĂ©formistes, ne parvient pas Ă  faire sa place chez certains libertaires. En effet, il est plus facile de s’unir sur la base d’un ennemi commun extĂ©rieur (les religions et les fachos qui bafouent les droits des femmes, les patrons qui les exploitent) que de se remettre en cause individuellement pour tenter d’entrevoir les rapports de pouvoir qui existent au sein des organisations libertaires. C’est ainsi que la majoritĂ© des groupes libertaires non seulement ne remet pas en question les fondements du patriarcat mais l’entretient.

LA SEXUALITÉ EST POLITIQUE

Cette lacune dans la rĂ©flexion des libertaires en matiĂšre de fĂ©minisme entraĂźne, outre une discrimination Ă  l’Ă©gard des femmes, une nĂ©gation des lesbiennes, gays, bi et trans (LGBT). Ces derniers existent-ils-elles dans les milieux libertaires ? Bien sĂ»r, comme partout dans la sociĂ©tĂ©. NĂ©anmoins, on est en droit de se poser la question tant elles et ils sont invisibilisĂ©-e-s. Sous couvert de respect de la libertĂ© individuelle, on dĂ©clare que le privĂ© n’est pas politique et on impose un tabou sur les discussions autour des sexualitĂ©s, quelles qu’elles soient. On refuse de considĂ©rer que la sexualitĂ© est construite culturellement, une donnĂ©e essentielle issue des luttes des annĂ©es soixante-dix. Refuser de parler des enjeux de certains comportements sexuels relĂšve d’une pudeur qui frĂŽle parfois le puritanisme. Certains dĂ©crĂštent ainsi que chacun-e fait ce qu’elle-il veut dans son lit, mais qu’il est prĂ©fĂ©rable de ne pas en parler, car ça n’a rien Ă  voir avec la politique. Pourtant, chansons paillardes, blagues sexistes et lesbo-gay-bi-transphobes sont encore monnaie courante chez certains anarchistes, renforçant ainsi l’hĂ©tĂ©rocentrisme rĂ©gnant. On nie certains comportements sexuels et on entretient la lesbo-gay-bi-transphobie ambiante qui repose sur le seul modĂšle de l’hĂ©tĂ©rosexualitĂ©. Aujourd’hui, s’affirmer lesbienne, trans, bi ou gay dans une organisation libertaire relĂšve encore d’un acte courageux (exactement comme sur son lieu de travail ou dans sa famille) que beaucoup n’osent accomplir. Ce que l’on observe aujourd’hui n’est donc pas nouveau dans l’histoire des luttes libertaires. Les mouvements fĂ©ministes, les luttes lesbienne, homo et queer ont fait bouger des choses, mais il faut poursuivre les remises en question. Il ne suffit pas de vouloir abattre le capitalisme et le patriarcat Ă  travers les patrons et l’ordre moral, encore faut-il tenter de changer les comportements ici et maintenant.

Dans le mouvement libertaire, comme ailleurs, rien ne changera sans la mobilisation des principaux-ales intĂ©ressĂ©-e-s : les femmes, les lesbiennes, les gays, les bisexuel-le-s, les transgenres. Mais rien n’Ă©voluera sans la mise en place d’outils efficaces, en particulier la crĂ©ation de groupes non-mix-tes de femmes et d’hommes qui soient des espaces de rĂ©flexion politique sur les rapports de domination, en particulier hommes-femmes et hĂ©tĂ©ros-LGBT.

Collectif Klito

Offensive N° 8 / p. 6-7 / Décembre 2005




Source: Nantes.indymedia.org