Janvier 11, 2021
Par À Contretemps
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■ Julien ALLAVENA
L’HYPOTHÈSE AUTONOME
Paris, Éditions Amsterdam, 2020, 282 p.

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Si l’autonomie – organisée ou diffuse [1] – telle qu’elle s’est manifestée, dans les années 1970, notamment en Italie mais aussi à un degré moindre en Allemagne et en France, a été politiquement vaincue, écrasée même, jusqu’à n’être plus, dans les décennies suivantes, que l’expression minoritaire et désordonnée de petits groupes se revendiquant de son héritage, l’ « hypothèse » politico-stratégique que l’autonomie a construite dans le chaos d’une époque imaginative serait en train de reprendre de la vigueur. Et notamment en France, comme en attesterait l’émergence de phénomènes aussi divers que les cortèges de tête, le combat maquisard des ZAD ou l’irruption sauvage des Gilets jaunes sur la scène sociale depuis novembre 2018. Ainsi pourrait s’énoncer la principale thèse défendue par Julien Allavena dans son livre L’Hypothèse autonome : un retour hybride, complexe et pas toujours conscient, dans le fracas des luttes d’aujourd’hui, à des intuitions et des méthodes qui firent la marque du mouvement autonome en ses heures de gloire.

Allavena avait vingt-trois ans lors du mouvement de 2016 contre la « loi travail », et c’est dans ses marges qu’il expérimenta pour la première fois, nous dit-il, « l’hypothèse autonome » en fréquentant, dans la foulée de son engagement activiste, quelques-unes de ses chapelles. À vrai dire, cette entrée en matière ne l’exalta pas. Plutôt le contraire. Il y vit le pire, ce que charrie en somme toute secte quand l’air du dehors se raréfie. Jusque-là on comprend. On pourrait même dire qu’on approuve sa véloce sagacité. On peut traîner trop longtemps dans ce genre de tribu. Ce qui, en revanche, nous semble plus problématique, c’est que, quatre ans plus tard, l’activiste devenu doctorant à Paris 8 se sente obligé d’inscrire son livre dans une sorte de mouvement de nécessité intime de dire le désenchantement que sa courte, très courte, expérience du milieu lui aurait inspiré. Ici ou là, on l’a même entendu parler de « deuil » ou d’ « exorcisme ». C’est évidemment trop, sauf à se dire que la subjectivité aurait l’avantage, par les temps déconstruits qui courent, de donner du poids à une « hypothèse » qu’on a soi-même admise comme désirable sur une brève unité de temps. Et l’avantage, quoique trop décelable car trop construit, est certain : au-delà des misères de l’autonomie parisienne ou montreuilloise de son temps, se sentir légitimé à ré-aborder le continent de l’autonomie historique, la seule qui compte à ses yeux, celle de l’offensive italienne des années 1970 pour laquelle il éprouve, objectivement et imaginairement, un attrait sans pareil. Car si, d’un côté, Allavena nous la joue désabusé-critique, de l’autre, il nous la fait volontiers lyrico-nostalgique. Exagérément dans les deux cas.

Ce qui fait l’intérêt de L’Hypothèse autonome tient pour beaucoup, malgré une certaine prédisposition de l’auteur à parler la langue foucaldienne de son temps et des milieux qu’il fréquente – épistémè quand tu nous tiens ! –, c’est cette quête qui l’habite d’une sorte de paradis perdu qui aurait fini par se perdre lui-même dans ses propres impasses. Ce continent englouti, il l’aborde en explorant ses diverses facettes : la sécession ouvrière si caractéristique de cette époque et ses prolongements dans le refus du travail ; l’extranéité, cette forme d’étrangeté à son propre monde vécue, dans la sphère ouvrière comme culturelle, comme volonté de sortir du capitalisme, de se libérer de son esprit, d’auto-réduire ses marchandises en les expropriant, de laisser s’épanouir les manières de vivre et les formes de sexualités non admises ; l’autonomie féminine, enfin, vaincue parmi les vaincus, nous dit-il, plus portée à la « politique du faire » – des crèches, des squats non mixtes – qu’à l’éclat pour l’éclat d’une fétichisation viriliste de la violence cantonnant les femmes aux tâches subalternes.

Le tableau, parfois éclairant, que dresse Allavena de cette large mouvance autonome italienne n’est pas exempt de choix interprétatifs discutables et d’approximations historiques contestables. Ainsi, si l’opéraïsme fut sans doute la principale matrice de l’autonomie des années 1970 pour avoir su régénérer, dix ans plus tôt, un marxisme allégé de son orthodoxie et de sa scolastique, les références répétées de l’auteur au paradoxal et très discuté Mario Tronti, considéré comme son principal penseur, ne l’obligeaient pas à faire l’impasse sur l’ horreur très léniniste que Tronti éprouvait pour le spontanéisme ou encore sur son absurde prétention à rallier le PCI à l’opéraïsme. De la même façon, s’il accorde, mais sans la creuser, une « influence diffuse » de l’hypothèse « bordiguienne » dans la construction de l’autonomie comme parti du prolétariat, sa manière de minimiser celle qu’y a eu, parfois à la marge parfois centralement, la tradition « conseilliste » ou libertaire revient à invisibiliser le rôle qu’y jouèrent Gianfranco Faina, Ricardo d’Este et d’autres militants, notamment génois et turinois, qui s’opposèrent aussi résolument aux velléités d’ « entrisme » d’un Tronti qu’à la refondation marxiste-léniniste d’un Negri autour de Potere Operaio. Ceux-là défendaient, au contraire, principalement inspirés par le communisme de conseils, une ligne sécessionniste claire par rapport aux partis – existants ou en gestation – et aux syndicats.

Sur un autre plan, historique celui-là, le rapport généalogique esthétiquement séduisant que tente d’établir Allavena entre l’action directe du syndicalisme révolutionnaire français des origines et son revival dans l’autonomie italienne des années 1970 pourrait être intéressant, mais à condition d’en creuser les tenants et les aboutissants en s’accordant sur le sens des mots. Car il y a peu de lien entre, d’une part, une action directe entendue comme action – violente ou non violente, de grève ou de sabotage – directement exercée par ceux qui l’ont décidée et, d’autre part, une action directe trop souvent ramenée à sa forme armée et déléguée, par force, à un corps combattant séparé. Quant au « séparatisme ouvrier » des origines – qui relève, contrairement à l’extranéité des années 1970, d’une authentique fierté d’appartenance de classe –, il est au fondement même d’une stratégie qui prétendit rompre avec l’action directe de type insurrectionnaliste blanquiste ou anarchiste et l’acte individuel de propagande par le fait. Ce séparatisme postulait, en effet, qu’une autre méthode était possible et qu’elle exigeait la naissance d’une force ouvrière consciente et autonome clairement séparée des partis qui se revendiquaient des travailleurs pour mieux les trahir. Par là-même, il s’assumait, de facto, comme condition nécessaire pour exproprier les expropriateurs. Au demeurant, cette méthode n’est pas née du cerveau, même bien fait quoiqu’un peu confus, de Georges Sorel, mais des profondeurs d’une classe qui prenait conscience de sa force. Elle n’avait rien à voir non plus avec les exploits de la bande à Bonnot, qui avait beau être un « groupe d’ouvriers anarchistes », comme dit l’auteur, mais qui opérait pour lui-même et sans autre cause que la sienne propre, qu’il ne fondait sur rien. Et c’est précisément ce qui établissait la frontière, pas toujours étanche il est vrai, entre le séparatisme ouvrier et la dérive illégaliste.

Partant de la saine remarque de Guattari qui disait qu’on est défait par l’ennemi, mais aussi par les « vices d’origine » qui ont rendu la défaite possible, Allavena s’attache à déceler les faiblesses de l’autonomie italienne des années 1970 qui l’auraient conduite à l’échec. La principale, selon lui, tiendrait au fait qu’elle aurait été une « sécession sans subsistance » [2] qui se serait perdue en chemin pour n’avoir pas su, comme dirait Negri, construire un processus de positivité. En clair, elle aurait détruit des normes sans avoir su construire des modes de subsistance durables, elle aurait confondu le refus du travail avec le refus de l’activité productive, elle n’aurait pas communisé ce qui aurait pu l’être. Ainsi, nous dit-il, malgré la création d’espaces autogérés, de revues, de radios et l’expansion de modes de vie libérés impliquant plusieurs centaines de milliers de personne, elle n’aurait pas su ou pu perturber le mouvement du capital.

On pourrait modestement rétorquer à l’auteur que, dans les conditions réelles d’un moment historique donné, « l’hypothèse autonome » italienne est allée loin, mais pas au-delà de ce qu’elle était en état de réaliser. Ou encore que le mouvement, réel lui aussi, qu’elle mit en branle, relevait bien de ce « communisme immédiat » tel qu’il se définissait alors : une manière de vivre ici et maintenant, jusque dans l’intime de sa propre vie, une volonté de sécession majeure, certes illusoire mais parfaitement accordée à l’imaginaire rupturiste de cette fin d’époque [3]. Si l’on en excepte la production livresque des théoriciens qui, pour continuer d’exister, doivent constamment réadapter leurs points de vue à la nouvelle doxa dominante, aujourd’hui postmoderne [4], la copieuse littérature de témoignage sur ce temps où l’or ne s’était pas encore transformé en plomb atteste généralement, malgré la dureté de l’affrontement dont elle se fait l’écho et de la répression qu’il généra, d’un bonheur d’avoir tenté l’assaut du ciel.

Bien sûr, Allavena, se situe dans un autre registre, celui de l’analyse et de l’enquête. Rien de froid, au demeurant, dans son essai puisque qu’il se fonde sur un engagement activiste que l’auteur revendique. S’il travaille en sociologue sur le passé de « l’hypothèse autonome », notamment italienne, c’est aussi pour nourrir une réflexion sur la pertinence et la viabilité de la praxis autonome dans le présent dévasté d’aujourd’hui. D’où l’importance qu’il accorde à deux mouvements majeurs de notre temps, celui des zadistes de Notre-Dame-des-Landes et celui des Gilets jaunes. Les deux ont ses faveurs, les deux s’inscrivent, selon lui, chacun à sa manière et avec ses propres méthodes dans une reprise d’histoire où la tradition autonome joua son rôle. À ses yeux, l’intérêt de ces deux mouvements est double : d’une part, ils viennent d’un ailleurs, d’un inattendu et, de l’autre, ils procèdent d’un retour d’offensive. Comme si leur but ultime était d’inverser le rapport des forces général, de regagner ce qui s’est perdu : une dignité, une combativité.

Des deux, pourtant, c’est visiblement celui du « zadisme » qui a ses faveurs. Il se serait construit, nous dit-il, ce qui reste à démontrer, sur une analyse de l’échec de l’expérience autonome des années 1970, mais aussi sur la fin du mythe de l’offensive conjuguée, frontale, contre la citadelle capitaliste, lui préférant l’idée d’organiser, patiemment et pragmatiquement, son encerclement par la création d’enclaves de « communisme immédiat ». On pourrait lui opposer que cette idée a déjà germé dans certaines têtes, notamment anarchistes, qui, au long du temps, de colonies en communes, ont pensé que l’idée d’émancipation par l’exemple pouvait pousser comme les poireaux. Tôt ou tard ils ont dû déchanter. Qu’on n’y voie pas de notre part une forme de retenue vis-à-vis de cette tentative de recréation, à petite échelle, d’îlots « communistes » résistants, mais plutôt une volonté de ne pas extrapoler l’importance de la sécession dans le combat anticapitaliste global. Rien de plus, mais rien de moins. Sur ce point, comme sur d’autres, il vaut mieux connaître l’histoire, quitte à la rejouer. Après tout, le « zadisme » enrichit l’expérience commune d’une autre vie possible, et c’est déjà suffisant. Il a contraint l’État, à Notre-Dame-des Landes, à abandonner un dévastateur projet d’aéroport – dont lui-même, il est vrai, n’était pas vraiment convaincu de l’utilité – et, à Sivens, à renoncer à un projet de barrage devant provoquer la submersion de 12 hectares de terre humide. Dont acte : la lutte paye quand on se donne les moyens de la mener [5]. Pour le reste, il faut attendre que l’espoir du bocage allume d’autres feux.

L’analyse mi-enthousiaste [6] mi-retenue qu’Allavena consacre aux Gilets jaunes nous semble, elle, carrément manquer de pertinence quand elle débouche sur la constatation suivante : « Aussi impressionnants qu’aient été les moyens mis en œuvre dans cette séquence, ils se résumaient en fin de compte à la mobilisation des anciennes formes de la révolution dans une visée qui demeurait, elle, réformiste », c’est-à-dire, précise-t-il, de « restructuration du compromis keynésien ». Ainsi ce mouvement serait intrinsèquement « réformiste » quand le « zadisme », lui, serait, potentiellement « révolutionnaire ». En somme, tout est ramené à une grille de lecture que les Gilets jaunes ont eu le mérite de faire exploser. On sait que, dans certains milieux « radicaux », le « réformisme » reste la pire insulte qui soit. Ce que les Gilets jaunes ont été contraints de penser, et même contre leurs alliés potentiels, ce fut, d’une part, la question du rapport de forces en réinventant, sur les bases définies plus haut, l’action directe – non médiée – de masse et, d’autre part, la perversion intrinsèque du faux dilemme entre un vrai réformisme et une fausse révolution. Si l’on peut penser que, du moins dans un premier temps, le mouvement n’aurait pas dépassé ses propres limites d’avoir été entendu – ou roulé – par le pouvoir sur l’augmentation du SMIC, le rétablissement de l’ISF et le RIC, ce qui se passa après relève d’une conscientisation croissante et très rapide sur des thématiques objectivement révolutionnaires, ouverture et dépassement que seule permet, comme devrait le savoir Allavena, une authentique dynamique mouvementiste horizontale et apartidaire. Il faut croire que, même bien intentionné, le surplomb radical distribue les rôles au gré de l’idée qu’il se fait de la pureté ou de l’impureté d’un soulèvement. Aujourd’hui encore, trop singulier, trop déroutant, celui des Gilets jaunes demeure aussi insaisissable qu’inassimilable pour un sociologue proche de l’autonomie que pour un commentateur de plateau télé. Quant au réformisme qu’on ne voit pas quand, pragmatiques, les zadistes de Notre-Dame-des-Landes – ou certains d’entre eux – s’en saisirent, à raison, pour négocier avec l’État le « communisme immédiat » du bocage, les Gilets jaunes ne l’ont jamais vu venir. Pourquoi ? Parce que leur nature éruptive, diffuse, incontrôlable et contagieuse a contraint l’État à se livrer à sa police pour qu’elle les éradique, sans même y parvenir complètement plus de deux ans après leur levée en masse. Alors, Allavena, pour le réformisme, il faudra repasser et réviser les classiques ! Au fond, le Comité invisible ou les Blacks Blocs qui s’en réclament auront au moins eu cet avantage, même tardif, sur certains sociologues de l’autonomie maquisarde d’être capables d’élargir leur champ de vision au gré de cette insurrection qui venait bien, mais d’ailleurs ou de nulle part.

Freddy GOMEZ




Source: Acontretemps.org