Novembre 15, 2020
Par Lundi matin
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On ne saurait en appeler sans cesse à l’unité de la nation contre les fléaux naturels, moraux, politiques et priver celle-ci de sa nourriture essentielle et de base que représentent non seulement la lecture, mais le corps de l’objet livre et ce qu’il cultive de nos sens, ce qu’il nous fait éprouver, ressentir depuis nos perceptions visuelles, sonores, tactiles, olfactives. Dresser des « barrières sanitaires » entre le livre, {{}}le, la libraire, (ses passeurs essentiels) et les lecteurs.ces à travers la fermeture des librairies de proximité, n’est pas loin du placement sous coma artificiel d’une part très importante de notre société.

Il n’est pas besoin de faire un dessin sur les conséquences psychiques que cela peut entraîner et loin de nous l’envie de pénétrer dans un tel débat.

Nous lui préférons la nomination de quelques faits de gouvernance qui relèvent d’une destruction consciente de toute une poétique de la communauté et son unité en tant qu’œuvre d’art potentielle avec ses processus de création, transmission.

Refuser depuis un certain temps, l’opération de dématérialisation systématique qui s’opère à-travers les caisses automatiques, les paiements par cartes et tout l’arsenal technologique à l’œuvre jusqu’à ce jour y compris, le livre en ligne ou commandé, livré à des centrales d’achat, plate-forme qui imposent leurs règles éditoriales, n’est pas un caprice d’esprit frondeur mais un urgent devoir.

Lorsqu’on sait les chiffres de l’édition et des lectorats en France, qu’on ne nous dise pas que le livre (sans distinction de genres, de disciplines) est le luxe de quelques privilégiés. Il est dans bien des circonstances et en particulier les présentes, une indispensable, bien que relative, compensation au regard des nombreux maux, dégâts matériels et mentaux causés aux citoyens par un système de profit scandaleux…

La restriction brutale, autoritaire et sans discernement des relations humaines, sous prétexte de santé publique est parmi tant d’autres dispositions contre les libertés, révélatrice non seulement d’un gigantesque mépris du sujet jusque dans les replis les plus intimes de sa personne mais d’un asservissement de notre humanité à la performance attendue par l’économie du « système « TELE » : Télé-travail-télé-loisir-télé-surveillance-télé-achat-télé-conseil-télé-médecine… On comprend mieux « Rentrez chez vous » et n’en sortez plus jusqu’à votre télé-décès !

Bien entendu ce serait dit-on pour notre bien mais de quel bien si précieux, plus précieux que notre imaginaire veut-on parler ? Ne serait-ce pas plutôt d’une impérieuse nécessité dont il est question : la nécessité qu’à des fins de restructuration du système, nous consentions en toute conscience et « libre ressenti », à notre impuissance, d’abord entre nous puis entre nous et notre ombre, face au déferlement d’images de défaites, de morts, toujours annoncées par le télé-écran du martelage anxiogène.

Ne jouons pas les surpris de dernière minute. Depuis quelques décennies déjà on pressentait l’abîme accompagné de ce sentiment de détresse dont prévient très tôt le poète, pourvu qu’on ne le confine pas dans le luxe des « maudits ». On entendait mais en sourdine, un certain pas grave et lourd, resurgir de temps qu’on croyait révolus ou appartenant à d’autres contrées.

Grâce à des luttes (cependant de moins en moins victorieuses) contre la misère, les injustices, nous croyions nous prémunir contre l’abîme, tandis que nous en retardions seulement l’approche.

Aujourd’hui, l’abîme est bien là, non dans la seule crainte d’un virus mal connu, la peur d’une mort toujours certaine mais possiblement précipitée, non plus que dans l’angoisse d’un irreprésentable qui n’est qu’un « irreprésenté » parmi d’autres… Mais il est là, au cœur de ce secret inconfort du confinement qui sans bruit fait son nid dans les cerveaux, modifie les repères éthiques, contourne les catégories, s’adapte, se familiarise avec la déconvenue que nous pourrions lui opposer et nous entraîne vers l’abandon, un abandon qui nous suggère peu à peu que nous nous apprivoisions l’un l’autre.

Comme on s’abandonne, on s’adonne au loin de soi. Nous entourons notre vacance, nous nous y installons. Telle une lente montée de forte fièvre, on s’y laisse emporter vers la démission qui ne dit pas son nom et prend le masque de la fatigue puis de la distance, de la nuance. Au mieux, nous nous disons qu’il n’y a pas de grande et de petite résistance, que chaque geste compte, y compris le plus infime et nous voilà presque rassurés de rejoindre le colibri, de nous abriter sous sa plus petite ombre.

« Est-ce ainsi que les hommes vivent » [1]. Est-ce ainsi que nous deviendrions si nous n’y prenons garde. N’est-ce pas déjà bien tard ? « Que faut-il faire de nos jours, que faut-il faire nos nuits ? » [2] Et le poète se fait sonneur d’alerte pour le luxe qu’on voudrait lui reprocher derrière le rideau baissé d’une librairie pauvre.

Grâce à cet authentique et juste luxe qui voit le cri poétique couver la multitude et la multitude veiller en lui, chacune, chacun, sait passer l’abîme, survoler le gouffre, souffler la transparence de l’urgence. Il peut le temps d’une résonance, défaire l’abandon de soi à la résignation.

Le moment du repos ne viendra pas ce soir. La nuit sera longue et blanche à devenir demain.

Peu importe la hâte ou la lenteur, l’aiguisement ou non du cri, sa pointe ou son trait, son ruissellement ou son soulèvement entre les branches ou dans la boue, sa couleur de souvenir ou de rêve éveillé parmi les voix qui sourdent, son ton d’étonnement libre ou d’inquiétude entre être et n’être pas encore. Qu’importe sa forme dans les ténèbres, elle trace les lignes de nos mains claires. Dans les plis de nos attentes, le cri glisse l’eau tiède de l’éveil et fend le mensonge d’autre monde sur même rive.

Sauvons du repli en lassitude, le beau ultime qui nous dessine pieds nus sur le chemin d’histoire.

Reprenons la rame de lumière oubliée sous l’écume

Débordons la querelle de l’inconnu et de l’avenir

Rapprochons-nous de nous, plus près encore que la vie

Crions par les mots qui se cherchent à même l’espérance aveugle

Redisons avec René Char : 

« le poète, susceptible d’exagération, évalue correctement dans le supplice »
(Fureur et mystère)




Source: Lundi.am