Annoncée le 21 décembre à Abidjan lors de la rencontre entre Macron et Ouattara le remplacement du franc CFA par l’ECO a une valeur de symbole. Alors que le CFA était jusqu’alors présenté il y a peu, comme un modèle d’intégration monétaire, les tenants du statu quo, tant du côté de l‘Etat français comme Macron le tenant d’une « Françafrique relookée » que des dirigeants africains comme Ouattara, ancien gouverneur de la BCEAO, toujours disposé à perpétuer la « servitude volontaire » liée à cette monnaie coloniale, ont du renoncer au mythe du CFA prétendument garant de la stabilité et du développement des anciennes colonies françaises d’Afrique subsaharienne, pour annoncer le passage à une nouvelle monnaie, l’ECO. Quelle portée faut-il accorder à cette évolution qui n’aurait pas eu lieu sans les différentes mobilisations en Afrique contre le franc CFA et pour pour la souveraineté monétaire ?

Retour sur le franc CFA, une monnaie coloniale devenue un pilier essentiel du statu quo néocolonial en Afrique

Le franc CFA a été créé en 1945 sous le nom initial de « colonies françaises d’Afrique » ce qui indique explicitement son origine coloniale. En remontant plus loin dans le temps, cette imposition d’une monnaie coloniale a une histoire plus ancienne, notamment constituée par l’élimination des monnaies africaines précoloniales (par exemple, les cauris très utilisés en Afrique occidentale jusqu’au début du XX e siècle), l’imposition fiscale et le développement des cultures de rente (arachide, coton, cacao etc) liée à l’économie de traite.

A l’issue de la seconde guerre mondiale, il s’est agi de reformer le système colonial pour l’adapter à la nouvelle donne internationale, notamment la mise en place d’un système international basé sur le dollar avec le système de Bretton Woods. Il s’agissait aussi de remodeler l’empire colonial français en le dotant d’institutions propres sans que la perspective de l’indépendance ne soit pour autant présente. Ensuite, en 1960, comme chacun le sait, il s’est agi d’indépendances en trompe-l’œil. Les accords de coopération ont en fait enserré les Etats formellement indépendants dans une nouvelle forme de dépendance qui ne peut être nommée autrement que par le terme de néocolonialisme. Sur le plan monétaire, contrairement aux autres territoires ayant connu la décolonisation, les territoires africains anglophones mais aussi ceux d’Afrique du Nord, les anciens territoires de l’AOF et de l’AEF sont demeurés sous la tutelle française.

Ce système néocolonial de la « zone franc » s’était établi autour de quatre principes :

la parité fixe entre le franc CFA et le franc français (le cours des deux monnaies entre elles ne varie pas)

le libre transfert des marchandises et des capitaux au sein de la zone franc (ce qui facilite les opérations commerciales et financières entre la métropole et les pays de la zone franc)

la convertibilité illimitée entre le franc et le CFA (ce qui en principe permet aux Etats d’avoir accès à des liquidités même avec des balances extérieures déficitaires)

la centralisation des réserves de change au niveau du Trésor français (les pays africains de la zone franc devaient déposer une proportion de leurs réserves de change, soit les avoirs en dollars, yens etc dont ils disposaient ).

En outre, ce système monétaire était dans les faits, complètement contrôlé depuis Paris. On l’a vu notamment en décembre 2010 quand le gouvernement français soucieux de déloger Gbagbo de la présidence au profit de Ouattara a fait en sorte que l’Etat ivoirien ne puisse plus accéder à son compte à la BCEAO pour utiliser ses avoirs et ensuite a bloqué son compte d’opération ce qui rendait impossible tout échange de devises pour la Côte d’Ivoire.

Ce système CFA a été contesté à plusieurs reprises. Certaines tentatives ont été l’occasion de mesures répressives particulières. Tel est le cas de la Guinée en 1958 : pour se venger du « non » de Sékou Touré à la Communauté franco-africaine et à son option en faveur d’une monnaie propre (le syli), les services secrets français n’ont pas hésité à faire fabriquer et à inonder le pays de faux billets… D’autres tentatives comme celle du Mali, ont aussi connu des déboires à la même époque de telle sorte que quelques années plus tard le Mali a demandé à réintégrer la zone franc. Ces expériences ratées ou sabotées ont pesé assez lourd dans la balance quand il s’est agi de dissuader les pays de la zone franc de la quitter pour avoir leur indépendance monétaire. A l’inverse dans les décennies ultérieures, ce sont des pays non colonisés par la France qui s’y sont ralliés comme la Guinée Équatoriale en 1985 ou la Guinée Bissau en 1997, ce qui correspondait aussi à une forme de rapprochement avec la Françafrique. Rappelons aussi que ce système réputé « stable » a été ébranlé en 1994, lors de la dévaluation du franc CFA décidée encore une fois à Paris et qui montrait bien que la « garantie » française n’était pas acquise en toutes circonstances : la parité qui était historiquement établie à 1 franc français pour 50 francs CFA est passée à 1 FF contre 100 CFA, ce qui a eu pour conséquence une perte de pouvoir d’achat brutale et soudaine pour de nombreux Africains. En outre, la zone franc a été séparée en deux zones « étanches » : les pays de l’Union monétaire ouest africaine (UEMOA) et les pays de la Communauté économique et monétaire d’Afrique centrale (CEMAC)

Les critiques et la remise en cause actuelle du franc CFA

Les oppositions au système imposé par le franc CFA ne datent pas d’aujourd’hui mais elles ont pris une ampleur croissante ces dernières années.

Il y a deux grands types d’arguments développés contre ce système de domination monétaire.

Il y a d’abord des arguments politiques. Le franc CFA prive les États africains d’un des attributs essentiels de leur souveraineté : la souveraineté monétaire. En outre, il y a la dimension symbolique du terme « franc » qui renvoie à une monnaie qui n’a même plus cours en France, après le passage à l’euro en 2002 auquel le franc CFA a été rattaché comme par raccroc, sans qu’évidemment les Africains n’aient eu leur mot à dire… En pratique aussi, on peut rappeler que la monnaie fiduciaire CFA est toujours fabriquée en France : les billets à Pessac et les pièces à Chamalières… après soixante ans d’indépendance formelle ! Le CFA est le symbole de la perpétuation d’un système néocolonial au profit d’élites locales dont les intérêts sont encore liés à l’ancienne métropole comme en témoigne la présence toujours importante de sociétés françaises dans les infrastructures routières ou portuaires, les télécommunications, les industries extractives etc.

Il y a aussi en lien avec ces aspects politiques des critiques sur le fonctionnement économique de la zone CFA. La principale critique vise un pilier essentiel de ce système qui est la « stabilité monétaire ». Cette stabilité a pourtant des inconvénients. Au plan interne, la parité fixe implique de fait une tendance à restreindre les crédits à l’économie et à privilégier l’objectif de limiter l’inflation à 2 ou 3% (sur un plan technique, les engagements des banques devaient être couverts partiellement par des avoirs en devises selon un taux officiellement fixé à 20% mais qui dans la pratique s’est largement situé au delà). Au plan externe, la parité fixe interdit tout jeu avec le taux de change dans le sens de favoriser la compétitivité-prix des exportations. En s’arrimant à l’euro, en particulier, le CFA a été surévalué à partir des années 2000 et les effets de cette surévaluation ont été d’autant plus néfastes pour les pays de la zone franc qu’on se situe dans un contexte de libéralisation à outrance du commerce international avec les Accords de partenariat économique (APE) signés avec l’Union européenne. En outre, plutôt que de favoriser l’investissement productif, ce système du CFA couvre largement en pratique l’évasion des capitaux et notamment les flux illicites liés à des économies rentières fondées sur des matières premières extractives (pétrole, uranium, métaux précieux etc.)

Ces critiques se sont exprimées ces dernières années à la fois selon des modalités différentes, par des intellectuels, notamment des économistes « hétérodoxes » mais aussi par des militants anti-CFA comme au Sénégal, le Front révolutionnaire anti-impérialiste populaire panafricain (FRAPP) et au collectif « France Dégage ! » Cette montée d’une opposition sur le terrain de la monnaie est entrée en résonance avec d’autres oppositions, notamment la contestation de la présence militaire française, censée conjurer la menace du jihadisme, alors que le phénomène n’a cessé de s’étendre ces dernières années.

Le projet de l’ECO et ses limites

En dehors du système néocolonial français, à partir du Nigeria notamment, se sont développées des projets d’intégration régionale. C’est ainsi qu’en 1975 a été créée la Communauté économiques des Etats d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) qui regroupe tous les pays d’Afrique de l’Ouest qu’ils soient membres de la zone franc ou non. En 1983, le projet d’une monnaie unique apparaît dès 1983. A de nombreuses reprises, ce projet de monnaie unique avait été repoussé. C’est dire que l’échéance de 2020, d’un passage à une monnaie unique -appelée ECO en référence à ECOWAS la version anglaise de l’acronyme CEDEAO- n’est pas forcément à prendre au pied de la lettre comme on va le voir. En outre, on peut s’interroger sur la logique de cette intégration monétaire

Si on reprend la structure de ce projet d’intégration monétaire on peut constater qu’il ressemble fortement au modèle d’intégration monétaire de l’euro, c’est-à-dire fondé sur le respect de critères de convergences qui sont les suivants :

un déficit budgétaire limité à 3% du PIB

une dette publique limitée à 70% du PIB

une inflation inférieure à 3%

une masse salariale limitée à 35% des recettes fiscales

une part des recettes fiscales atteignant 20% du PIB

Dans les faits, on peut déjà noter que la quasi-totalité des pays de la CEDEAO ne respectent pas ces critères. En outre, cette intégration peut présenter les mêmes « asymétries » que l’intégration monétaire de la zone euro :

d’une part, une politique monétaire située au niveau de la banque centrale tandis que les politiques budgétaires restent au niveau des différents Etats ;

d’autre part, une politique monétaire qui demandent aux pays les plus faibles de s’aligner sur les plus forts et qui privilégie la lutte contre l’inflation.

Par dessus tout, il y a une illusion fondamentale dans le projet de la CEDEAO : on adopte une monnaie unique en pensant que cela va faciliter les échanges au sein des pays concernés. Mais rien n’est moins sûr. D’abord parce que les réseaux de communication sont encore marqués par l’héritage colonial, avant tout destinés à amener des matières premières vers la côte et non faciliter les échanges entre pays voisins, sans parler du fait que le réseau ferroviaire privatisé sur injonction de la Banque mondiale est pour la plupart laissé à l’abandon faute d’entretien. De plus, on a pu voir récemment que le Nigeria, sous prétexte de lutte contre la contrebande a fermé sa frontière avec le Niger et le Bénin en contradiction avec le traité de libre circulation de la CEDEAO. Autrement dit, avoir une monnaie unique ne sert à rien quand on ne peut pas passer physiquement d’un pays à l’autre au sein d’une zone d’intégration monétaire

La portée réelle du changement du CFA à l’ECO

En fait, l’annonce faite par Macron et Ouattara a eu pour objectif de court-circuiter ce projet né au sein de la CEDEAO et qui était présenté comme une alternative au statu quo de la zone franc. En effet, en juillet dernier l’annonce de la création de l’ECO au cours de la réunion de la CEDEAO à Abuja pour 2020, n’avait pas le même contenu. Il s’agissait de mettre en place un système de changes flexibles. Or les annonces faites à Abidjan le 21 septembre tournent le dos à cette option et se contentent de changement de façade d’ordre symbolique :

il n’y a plus d’obligation de placer 50% des réserves de change sur le compte d’opérations qui disparaît.

Les administrateurs français ne siègent plus à la BCEAO

Et surtout le nom franc CFA disparaît.

Au delà des illusions évoquées par rapport à l’ECO en tant que tel, il y a trois sortes d’hypothèques qui pèsent sur ce projet de passage du franc CFA à l’ECO :

Il y a d’abord les délais pratiques de mise en œuvre de ce changement de monnaie. L’objectif d’un passage à l’ECO en 2020 n’est pas crédible et tout le monde le sait bien.

Ensuite, il restera encore une zone où le franc CFA va subsister, ce sont les pays d’Afrique centrale de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (CEMAC)

Enfin, le problème, c’est que l’ECO est censé se mettre en place avec les pays de la zone UEMOA qui avait jusqu’ici le franc CFA ou qui s’étaient rattachés à la zone franc. Or la question est : « Que vont faire les autres pays comme le Ghana et le Nigeria qui sont les poids lourds économiques ? » Logiquement, ils ne vont jamais entrer dans un système où l’ECO serait le nouvel avatar monétaire de la Françafrique alors que le projet initial de la CEDEAO ne prévoyait évidemment pas que la nouvelle monnaie soit arrimée à la zone euro mais à un « panier » de monnaies plus représentatif des échanges internationaux de ces pays. A travers cette divergence sur l’enjeu monétaire, on perçoit ici la différence entre des pays africains où l’Etat est dirigé par une bourgeoisie nationale même si elle demeure toujours sous une domination impérialiste occidentale et ceux issus de la colonisation française où on a des dirigeants qui sont toujours plus ou moins cooptés par l’ancienne puissance coloniale ou en tout cas qui acceptent toujours une forme de souveraineté limitée par rapport à l’ancienne métropole.

Conclusion :

Il y a donc peu de chance qu’une monnaie unique voit le jour dans les prochaines années au sein de l’ensemble des Etats de la CEDEAO. Si une telle évolution se produisait, cela se ferait parce que le replâtrage en cours serait aussitôt défait par les circonstances et/ou que la France aurait subitement décidé de solder ses intérêts néocoloniaux en Afrique ce qui ne semble pas être le cas comme on le voit sur le plan militaire avec l’obstination à poursuivre l’engagement avec la force Barkhane au Sahel alors qu’il est voué à l’enlisement comme tout le monde peut le constater. Même si elles sont une réponse à des mobilisations venues des sociétés africaines contre la persistance d’un colonialisme monétaire, il n’y a à l’évidence, pas de réel changement à attendre des annonces de Macron et Ouattara sur la disparition du franc CFA.

Pour aller plus loin, on peut lire :

Kako Nubukpo, Martial Ze Belinga, Bruno Tinel, Demba Moussa Dembélé (dir.), Sortir l’Afrique de la servitude monétaire. À qui profite le franc CFA ?, Paris, La Dispute, 2016,

Fanny Pigeaud, Ndongo Samba Sylla, L’arme invisible de la Françafrique. Une histoire du franc CFA, Paris, La Découverte, col. « Cahiers libres », 2018

Voir aussi l’appel signé par un certain nombre d’intellos africains qui dénonce la manœuvre de Macron et Ouattara :

https://blogs.mediapart.fr/fanny-pi…


Article publié le 20 Fév 2020 sur Oclibertaire.lautre.net