Novembre 9, 2020
Par Lundi matin
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– le retour du refoulé de la pensée « sudiste », notamment au travers de John Calhoun (sénateur, vice-président et théoricien de la « démocratie despotique » sudiste au début du 19e siècle) ;

  • la grande histoire occidentale qui va d’Aristote à Leibniz en passant par Saint Thomas et les physiocrates (d’où ressort l’obsession pour l’idée d’ordre perdu qu’il s’agit de retrouver, quitte à le mettre en place de manière autoritaire) ;
  • et enfin la manipulation habile de la « culture populaire » pour pouvoir déguiser un oligarque comme Trump en ami des classes laborieuses : « Comprendre le despotisme américain implique donc de ne jamais oublier que les États-Unis sont le lieu de naissance de la propagande moderne ; évidemment améliorée depuis les années 1930 ».

Du Despotisme en Amérique

L’histoire récente des États-Unis, le mandat de Trump, la colonisation par les Républicains, républicains au sens US et maintenant de droite extrême, « sudiste », la domination ou le noyautage de toutes les institutions, au niveau des États ou au niveau fédéral, la justice, la Cour Suprême, la police, locale ou fédérale, l’hégémonie républicaine (toujours au sens US) sur de plus en plus larges espaces de pouvoir, la volonté, sinon du parti unique, du moins de l’avenir unique (en marche arrière), tout cela jette une lumière intense sur ce qui est nommé, par euphémisme, par l’euphémisme de la dénégation, « menaces sur la démocratie » ou « effacement de la démocratie » ou « enchaînement de la démocratie » [1].

Nous voudrions expliquer qu’il n’y a pas « d’effacement de la démocratie », car une telle supposée démocratie n’a jamais existé.

Ce que nous observons aujourd’hui, sous le masque de bouffon de Trump, est une nouvelle itération d’une des plus vieilles impulsions américaines, la recherche d’un ordre constitutionnel capable de restreindre ou de paralyser tout ce qui peut ou pourrait être vu comme un mouvement démocratique, tout ce qui pourrait mettre en cause le droit de propriété (le plus étendu au sens libertarien, comme le refus de l’impôt) ou la liberté illimitée d’entreprise (sans prise de tête écologique). Recul réactionnaire devant tout ce qui sent « les droits civiques » ou l’horrible égalité raciale ou de genre. Devant tout ce qui pue « le socialisme » (ou « le communisme »). Devant toute menace de mise en cause de l’économie la plus libérée ou la plus sauvage. Devant le vol par l’État fédéral, l’impôt – le refus de payer l’impôt étant un nœud de cristallisation libertarien réactionnaire (le nom Tea Party étant un signal fort pour les Américains, Libertarian signifiant ultra libéral capitaliste extrémiste putschiste).

La constitution initiale, « révolutionnaire », était déjà un cadre pour protéger les grandes exploitations esclavagistes, rebaptisées (born again) entreprises libres. De manière directe cette constitution politique était une constitution pour protéger l’économie libérée de toute entrave et l’exploitation la plus féroce (comme le montrera toute la seconde moitié du 19e siècle, avec les Pinkertons comme étendard proto-fasciste).

Une constitution ordo-libérale pour donner dans l’anachronisme (ou le steampunk).

Ainsi le fameux mécanisme des « checks and balances » a pour finalité la paralysie des mouvements contestataires ; l’organisation fédérale de division du pouvoir entre États locaux et État fédéral a le même objectif. La suspicion, encore paralysante, et de type libertarien, à l’encontre du gouvernement, essentiellement le gouvernement fédéral, ne dérive pas d’une volonté de type démocratique et qui viendrait « du peuple », mais vient d’une élite extrémiste « sudiste » (et libertarienne) que l’on peut ramener au célèbre nom de John Calhoun, élite de riches propriétaires exploitants qui voient dans le pouvoir fédéral une menace (« socialiste ») pour leur système d’esclavage racial ; le refus de payer l’impôt étant au cœur de cette « résistance » des maîtres, résistance à l’emprise « redistributive » (style New Deal « démocrate socialiste » avec ses impôts confiscatoires), opposition à toute forme de « sécurité sociale ».

Comprendre le phénomène Trump ou le glissement à droite radicale, encore une fois de type « sudiste », des Républicains (au sens américain US) implique de bien voir qu’il faut mettre en cause l’idée de « démocratie en Amérique » et qu’il faut remplacer cette idée par celle de « despotisme en Amérique ». Despotisme originel, inscrit dans une constitution proto-ordo-libérale (l’Amérique comme la véritable patrie du capitalisme décomplexé). Despotisme soumis aux aléas de l’histoire, mais qui tend à revenir à une forme « épurée », autoritaire.

Ce à quoi nous assistons, actuellement (mais depuis 1990), aux États-Unis, est un retour du refoulé « sudiste », ségrégationniste, le retour des maîtres de l’exploitation esclavagiste ou de la colonisation interne. « Sudisme » étant le terme qui désigne au mieux la forme américaine du fascisme, c’est-à-dire de la défense des exploitations et de l’exploitation, défense paramilitaire ou policière.

Pour introduire cette analyse du despotisme en Amérique, introduction ayant pour but de susciter les vocations, nous avancerons par trois étapes :

1 – Phénoménologie du despotisme américain ;

2 – Analyse du despotisme américain, despotisme, néolibéralisme, biopolitique, police et gouvernement de police (gouvernementalité policière), conformation de la pensée (police de la pensée, guerre culturelle contre-insurrectionnelle, propagande intrusive) ;

3 – Populisme ou démagogie ;

Pourquoi les pauvres plébiscitent-ils les plus odieux oligarques ? Variations autour de Thomas Frank.

Phénoménologie du despotisme américain

Il est si évident que l’ordre américain est despotique que cela en devient invisible.

L’éblouissement par ce phare idéologique (du despotisme éclairé) de « la destinée manifeste » ou de « l’élection divine » empêche de regarder le phénomène ; on ne peut faire face à un tel soleil noir.

L’Amérique est exotique. Une sorte de fossile vivant. L’ancien régime libéral transporté, tel quel, dans le monde contemporain. Un rêve pour les collectionneurs cherchant à développer leurs cabinets de curiosités.

« L’exotisme américain est policier, militariste, impérialiste et fascinant. »

Fascination : le lieu de la conjonction de la technicité déchaînée et de l’obscurantisme religieux le plus militant ; biomédecine, biotechnologie des corps & mouvements « pro-vie », anti-avortement par exemple [2].

Par où commencer pour décrire cet exotisme américain ?

Envers de l’orientalisme, l’américanisme et sa séduction amoureuse, chocolat, coca, Hollywood et les fusils d’assaut, se présente comme un bric à brac ou une brocante. Si nous commençons par la constitution (sacrée) nous sommes renvoyés au 18e siècle. Justement le siècle du despotisme éclairé, ce despotisme customisé par les américains.

La constitution américaine passe pour un modèle de constitution : stable, immobile, invariable, sauf modifications de détails (des mises à jour de détails), avec parfois et peu souvent des changements radicaux, l’abolition de l’esclavage et la déségrégation – ce qui est justement mis en cause par la droite radicale sudiste, droite républicaine qui trouve dans le néolibéralisme l’arme absolue pour rétablir les hiérarchies naturelles (hiérarchies qui sont à la base de la constitution, aristotélicienne ou thomiste [3]).

Cette constitution stable définissant un cadre « sûr » (et de sûreté) : sécurité des placements, force de Wall Street, le refuge des pirates. Mais, par cette constance même, ce modèle envié nous renvoie directement au gouvernement des maîtres esclavagistes, à ces propriétaires de grands domaines puis actionnaires d’entreprises (George Mason de Dixieland), nous renvoie directement à un gouvernement ségrégationniste.

C’est un pont aux ânes du constitutionnalisme américain d’affirmer que la constitution américaine n’est pas démocratique, n’en déplaise à Tocqueville, mais oligarchique [4].

La constitution organise un gouvernement des maîtres esclavagistes ; ce qui explique le racisme structurel américain, c’est un État policier raciste, de défense des propriétaires riches, une ploutocratie.

Ne prenons qu’un seul élément de cette déconstruction de la constitution, élément qui va, directement, nous amener à l’idéologie néolibérale (en sa version américaine sudiste). Soit le conflit entre fédération (État fédéral) et confédération (autonomie des États associés ou confédérés). Chacun ayant en tête que ce conflit s’est transformé en guerre civile, la guerre de sécession, qui oppose fédérés et confédérés. Conflit qui oppose « nord » et « sud » et met en lumière cette caractéristique fondamentale de l’Amérique, « le sudisme », la forme autochtone du fascisme. Et aujourd’hui le sudisme, KKK et autres mouvements de droite radicale, plus la dogmatique économique libertarienne (de l’École de Virginie, toujours Mason) est en voie de prendre sa revanche (sur 1865 et 1965 – Civil Rights Act et Voting Rights Act) en colonisant l’Amérique entière ; Trump n’étant qu’un prête nom, un clown de paille.

Et pour ne pas réécrire une histoire constitutionnelle des États-Unis, intéressons-nous au premier doctrinaire du sudisme, au théoricien de l’idéologie sudiste, ce fascisme à l’américaine : John Caldwell Calhoun (1782-1850).

Ce personnage odieux et autoritaire est des plus importants pour analyser l’histoire des États-Unis, de la compréhension de la sécession confédérée, sudiste, au développement de l’économie néolibérale (libertarienne) à la sauce de Virginie. James Buchanan, le prophète du néolibéralisme de Virginie, entre 1960 et 1990, s’inspirant de John Calhoun ; et orientant l’économie vers une théorie politique de la constitution d’une société économique libre (tendance au constitutionnalisme commune à toutes les branches du néolibéralisme et de l’ordolibéralisme, Friedrich Hayek ou Alfred Müller-Armack [5]).

Notons bien que cette confédération, théorisée par Calhoun, confédération des États sudistes va servir de modèle à « la révolution libertarienne » et à la revanche du sud, à la reségrégation par la voie économique ; les noirs sont libérés (et rendus libres travailleurs) mais maintenus en position d’infériorité économique, modèle Sud-Africain de l’après apartheid et du nouvel esclavage économique [6].

John Caldwell Calhoun fut sénateur de la Caroline du Sud, 7e vice-président des États-Unis, et, surtout, le grand théoricien de la confédération sudiste. Son ouvrage principal, Dissertation sur le Gouvernement, Discours sur la Constitution des États-Unis, introduit l’idée de « démocratie despotique » ou de régime économique libéral autoritaire. Sa dissertation renvoie à Aristote et Saint Thomas (renvoi à la note 3) à l’idée aristotélicienne thomiste de « hiérarchie naturelle ». Calhoun reprend même à Aristote l’idée que la place de chacun dans la hiérarchie est déterminée par la race ou le genre : l’esclavage est naturel et cette idée autorise le suprématisme blanc décomplexé.

Néanmoins son grand apport est une théorie confédérale de la constitution qui place l’économie en position centrale ; la constitution devant organiser et défendre la liberté économique ; l’ordre confédéral étant le plus apte à impulser la concurrence économique qui se double d’une mise en concurrence des États ou des systèmes législatifs ou fiscaux (modèle ordo-libéral européen avant la lettre) ; Calhoun anticipe bel et bien le néolibéralisme, ce qui sera mis en lumière par Buchanan. L’apport de Calhoun est le suivant : il apporte à la droite républicaine une théorie confédérale de la constitution, théorie du conservatisme sudiste justifié par la promotion de l’économie.

C’est là que se branche, cent ans après, l’École du Public Choice de Buchanan.

Calhoun est ainsi le précurseur de la théorie économique moderne néolibérale, version Virginie. Calhoun est souvent nommé : le Marx des classes productives de propriétaires d’exploitations esclavagistes ou industrielles. Le Marx de la classe des maîtres [7]. Et cette opposition à Marx et au communisme définit parfaitement le néolibéralisme, de Hayek plagiaire de Marx à Buchanan lecteur fidèle de l’anti Marx (Calhoun, qui n’a jamais connu ni Marx ni le marxisme).

Buchanan, comme tous les néolibéraux ou ordolibéraux, cherche à définir les articles essentiels d’une constitution économique, constitution dont les mécanismes juridiques doivent protéger l’élite économique minoritaire (les 1%) contre « l’exploitation » des majorités confiscatoires et prédatrices (pour Buchanan, « la démocratie c’est le vol » et seule la propriété privée des moyens de production peut permettre le développement économique).

L’analyse économique ou la théorie économique de l’École du Public Choice (Buchanan, prix Nobel d’économie) n’est qu’un moyen politique pour défendre le pire conservatisme réactionnaire (honneur au jury Nobel), autoritarisme commun à tous les néolibéralismes (américains, Friedman, Hayek) ou ordolibéralismes (allemands puis européens) [8].

Le modèle est simple : il s’agit de la dictature libérale de Pinochet qui a mis à bas le communisme économique.

Dissoudre la politique dans l’économie ou mettre la politique au service de l’économie n’est, cependant, qu’une voie pour opérer « le grand retour » aux bonnes vieilles valeurs sudistes de Dixie, là où on savait encore respecter les maîtres. Et voilà le point essentiel de ce néolibéralisme de Virginie : la défense de la liberté économique illimitée (sans impôts ni sécurité sociale) est uniquement un chemin pour mener une attaque frontale contre l’ordre civique démocratique, déségrégationniste ou, pire, égalitariste (communiste).

Le libertarianisme, style Virginie, ou l’anarchisme capitaliste, est la doctrine de service des planteurs esclavagistes ou des industriels défoulés (les frères Koch de Koch industries, les plus rigolos, ou le germano-américain Peter Thiel de PayPal). Quand on parle du libertarianisme (ou du Tea Party !), cette espèce tordue de l’anarchisme (économique) [9], il faut toujours avoir devant soi l’image de Buchanan, de l’Université Mason de Virginie, avec, derrière, le spectre de Calhoun.

Insistons encore : l’idéologie libertarienne dérive de la pensée sudiste ; le noyau théorique de ce libertarianisme, la dite théorie du Public Choice, développée par Buchanan (et nobélisée), dérive de la pensée du raciste Calhoun et se revendique sans honte (de manière décomplexée) du sudisme de Calhoun ; sa localisation à la Mason University de Virginie est tout un symbole.

Mais essayons, maintenant, de rentrer un peu plus dans la salle des machines de « la démocratie américaine ». Avec le paquetage des troupes d’assaut.

Pour une pensée pressée (comme un citron de propagande) la démocratie se caractérise par le vote. Mais tous les dictateurs sont élus ; et tous les tyrans (ou bouffons) plébiscités. Trump, le bouffon fasciste à la Berlusconi, a été élu dans la plus sûre des démocraties (cependant au bord de la guerre civile, presque deux siècles après l’autre). Des majorités conservatrices ou réactionnaires sont régulièrement élues, majorités qui « conchient » la démocratie et veulent « couper la tête » à la république. Le phénomène de « chambre introuvable » (avec ses godillots mécaniques) ou de « chambre bleu horizon » est un classique des systèmes électoraux. Le citoyen (comme le consommateur) est roi ! C’est lui qui « choisit » !

Nous arriverons plus loin à l’effet magistral de la propagande qui met totalement en cause l’idée de « citoyen éclairé » : que sait ce citoyen ? Dans un régime où le secret est la norme protégée ?

Mais restons, ici, à l’entretien des motocyclettes (avec le gang de la clef à molette). Dans une élection, ce qui importe est « le détail qui tue », le diable se logeant toujours dans ces détails, les tueries. L’ingénierie électorale américaine est particulièrement retorse avec des niveaux de ruse et de complexité qui font passer les pires dictatures (avec élections !) pour des ébauches d’amateurs (ce qu’elles sont en vérité : copiez le modèle américain de manipulation des élections !). Il existe, aux États-Unis, des corps de consultants spécialisés dans la manipulation électorale ou dans les conseils avisés à apporter aux gouverneurs des États pour pratiquer une telle manipulation (la purge des listes électorales étant la manip la plus connue). Il existe des lobbies nationaux pour soutenir, juridiquement et pratiquement, les politiques ségrégationnistes d’exclusion du vote. Avec un objectif courant : comment ramener les listes électorales à l’ensemble des « propriétaires solvables », comment rétablir le suffrage censitaire, comment exclure les noirs, les pauvres, les femmes célibataires avec enfants illégitimes, etc., du processus ? Et toutes les manigances pleines d’humour (noir) : supprimer les bureaux de vote où les placer dans des lieux inconnus, voler les boîtes aux lettres spéciales du vote par correspondance, etc.

Impossible de décrire ces pratiques inventives et innovantes tellement elles sont multiples et variées [10].

Et puisque l’objectif est de rétablir le suffrage censitaire, réservé aux maîtres, de ramener l’ancien régime « révolutionnaire » (au sens US) des républiques oligarchiques originelles, il est important de noter le rôle de « l’argent » dans les élections. Les élections américaines exigent des dépenses de plus en plus considérables, se comptant désormais en milliards de dollars.

Le démantèlement des réglementations en matière de financement électoral (un aspect de la dérégulation générale) est arrivé à son terme sous la présidence Obama (et non pas sous celle de Trump, comme on pourrait naïvement l’imaginer). En 2010, l’arrêt de la Cour Suprême, Citizen United vs Federal Electoral Commission, élimine tout plafond aux financements des entreprises en les assimilant à des dons de personnes privées (ou de personnes morales), dons qui peuvent être d’un montant illimité. On imagine bien l’égalité qui en résulte : tous les lobbies de la pollution industrielle ou agricole vont déverser des sommes fantastiques pour soutenir le candidat climato sceptique ou anti-écologiste ! Le financement public devient insignifiant face au financement privé qui explose (financement privé géré par les fameux Super Political Action Committees, PACs). Le financement industriel toujours plus massif des campagnes électorales est le signe « indubitable » du retour du censitaire (gloire à Obama).

Plus l’argent inonde les élections, plus le résultat est influencé.

Pour ceux qui imaginent que cette corruption est insignifiante et ne met pas en cause « la liberté de choix », posons simplement la question : pourquoi les entreprises ou les oligarques déverseraient-ils des tombereaux d’argent s’ils pensaient que cela ne servait à rien, n’aurait aucune force d’influence ? Toujours la question du « citoyen libre » ou qui se pense libre et que nous traiterons plus loin : c’est la question du sujet du despotisme qui s’imagine « en démocratie », et ainsi « libre », la fausse conscience qui renforce le despotisme !

Par cette corruption monétaire nous retrouvons un élément essentiel de définition du despotisme : la résorption de la politique dans l’économie et, exactement, l’expression de la politique comme action économique.

Les économistes sont devenus constitutionnalistes. Et les projets constitutionnels des économistes (de Hayek à l’École de Toulouse en passant par les ordolibéraux allemands) trouvent leur couronnement, leur expression complète, dans la recherche, par Buchanan, l’héritier de Calhoun, d’un ordre constitutionnel protecteur de l’économie et des oligarchies (ordre constitutionnel qui se nomme en Europe, constitution européenne, ordo-libérale à l’allemande).n L’objet de ces constitutions est de permettre à une fraction organisée des plus riches oligarques de capter et orienter les élections et, ainsi, tous « les choix ». Le despotisme est, évidemment, oligarchique ; il est également ploutocratique (mais le terme ploutocratie, qui a une vieille et redoutable histoire, redouble celui d’oligarchie).

Alors les responsables et les gouvernements ne s’intéressent plus qu’aux intérêts des plus riches (Macron le président des super riches). Au nom de la promotion de la libre entreprise, le gros de la population n’est pas « représenté ». La structure actuelle de l’Assemblée Nationale française donne une idée parfaite de cette distorsion (cachée au titre qu’un « représentant » représente tout le monde, même si lui appartient à une classe sur-représentée, une classe de support de l’oligarchie).

Nous devrions, alors, aborder la question des médias et de la propagande ; mais faute de place nous ne parlerons pas de cela ou des si fameux réseaux sociaux (laissons la tâche à d’autres, plus spécialisés dans la critique de l’illusion de la démocratisation par les réseaux sociaux). Le rôle des médias, des réseaux, de la propagande peut se résumer par le terme « politique spectacle » ou théâtre des ombres ; puisqu’il s’agit de cacher ou de mentir (surtout mentir par omission) [11].

Retour du cens et mise en spectacle sont deux éléments du despotisme qui renvoient, encore une fois, à l’idéal type de la république des propriétaires de plantations (et notons que « plant », de plantation, se traduit par usine, factory, manufactory, mill – satanic mill, plantation esclavagiste – la roue), le fameux gouvernement féodal par acclamation et obéissance.

Analyse du despotisme américain

Le despotisme américain est l’archéotype, plutôt que le prototype ou l’idéal type, du despotisme. Nous avons parlé de fossile survivant, prêt à se régénérer. Si le despotisme est commun à toute organisation économique libérale dite démocratie libérale, nécessairement autoritaire (pour redresser les déviants ou pour combattre les opposants de l’intérieur) et arcboutée sur le totalitarisme de marché, sa réalisation américaine est la plus endurante, malgré les conflits internes que cette réalisation engendre.

De plus, les États-Unis ont réussi ce coup de maître de présenter leur organisation sociale oligarchique (ou ploutocratique) comme une démocratie, « la meilleure démocratie », le modèle démocratique à suivre et à exporter, par la force si besoin, puisqu’il s’agit du modèle incontestable à suivre. Effectivement, si les États-Unis donnent une leçon de despotisme, c’est bien celle de la meilleure propagande, qui, comme l’ingénierie électorale inventive, sert de boussole à tous les apprentis dictateurs.

Ce despotisme économique peut s’analyser, se subdiviser, au moyen de quatre sous analyses : le néolibéralisme, ordo ou public choice, le biopolitique ou le biopouvoir, la police ou le gouvernement de police, la gouvernementalité policière, et l’éducation populaire, exactement la déséducation ou la rééducation par la propagande et la constitution d’une « culture people » contrefaite en place de « la culture populaire » chère à Pasolini.

Ces caractéristiques théoriques du despotisme économique (néolibéral biopolitique) peuvent se superposer, s’imbriquer, se compléter. Le despotisme étant, comme le dit Latour, un bricolage évolutif autour de la dictature économique.

Nous aurions dû ajouter, pour être plus complet, la question du religieux, du christianisme à la religion économique (Linda Kintz, Between Jesus and the Market, note 8) ; mais cette question difficile et essentielle de la religion économique, comme religion d’État du despotisme, de la religion économique et de ses liens aux religions traditionnelles (liens étudiés depuis Max Weber) dépasse, de loin, le cadre de cette introduction empirique au despotisme. Notons simplement que « laïcité américaine » et « laïcité française » ne signifient pas la même chose, sauf pour l’exclusion de l’économique hors du champ de la critique « laïque » du phénomène religieux. L’économique étant censée être « neutre » (comme la technique, l’économique n’étant qu’une technique et les industriels étant censés être des techniciens). Mais cette exclusion, ce refoulement, de la compréhension de l’économie comme un champ religieux double le refoulement de l’idée de despotisme ; dans les deux cas c’est la question de « la liberté » qui est soulevée et entraîne le plus fort rejet : impossible d’accepter l’idée que « la liberté » ne peut se définir économiquement (par le choix ou le public choice), que la liberté est la définition d’une forme de vie non économique, une forme de vie pauvre [12].

Avant de donner un simple résumé de chaque sous analyse composant l’analyse du despotisme (le néolibéralisme, déjà bien introduit en sa variante sudiste, le biopolitique [13], le gouvernement de police et la propagande – qui fera l’objet d’une section spéciale, la suivante), il est possible d’insister sur un point doctrinal clé pour les défenseurs du despotisme (masqués en démocrates – le mensonge déconcertant), celui de « la hiérarchie naturelle », hiérarchie naturelle à la Aristote avec esclaves (les vieux sudistes) ou hiérarchie naturelle technocratique ou méritocratique (les nouveaux sudistes) justifiant le suprématisme des riches.

Riches blancs (sauf cooptation limitée de race et de genre) dont le pouvoir repose sur la liberté d’entreprendre et la liberté économique en général ; et sur s’enroche sur le refus des libertés civiques, surtout celle du soulèvement, comme expression nécessaire de ces libertés ! Et sur le refus de tout impôt, avec le slogan « poujadiste » imposition = dictature. Suprématisme oligarchique découlant du principe de la hiérarchie technocratique ; et qui implique un État fort ou autoritaire, toujours le modèle de la dictature libérale de Pinochet (relire note 3). Pour résumer, ramenons-nous à la grande question :

Pourquoi le libéralisme économique est-il TOUJOURS autoritaire ?

Il n’y a pas de tournant autoritaire du libéralisme économique : ce (dit) libéralisme a toujours été autoritaire. Mais précisons la question, pour indiquer dans quelle voie nous allons, ici, nous engager : pourquoi le libéralisme économique, est-il TOUJOURS autoritaire, « monarchiste », défenseur d’une autorité verticale « jupitérienne » ? Pour répondre à la question, il faut percer les mystères de l’ORDRE.

L’ordre, ce terme aussi polysémique que le nom de « dieu », l’ordre qui qualifie « dieu », l’ordre est un terme qu’il faut envisager dans toute son extension (structure, organisation, les ordres, etc.). La notion (« théologique ») d’ORDRE, qui donne tout son relief à l’ORDO-libéralisme franco-austro-germanique (Rueff, Hayek, Erhard), notion essentiellement théologique, et monarchique en politique (« le royaume divin »), est la notion clé du libéralisme économique (que l’on devrait dire « chrétien » : libéral chrétien, comme il y a démocrate-chrétien). Ce libéralisme économique chrétien est caractérisé par le deuil : le deuil de la perte de « l’ordre naturel » ; deuil complété par le désespoir, le désespoir face à « la mort de dieu ». Mais ce libéralisme peut se définir, aussi, par un très grave échec (échec à ne jamais reproduire) : celui d’avoir cru dans un fascisme exubérant (hirsute et opportuniste) comme méthode pour sauver le libéralisme de la menace mortelle du communisme. Ce libéralisme est marqué au fer rouge par « l’erreur de calcul » qui conduisit les nazis (« illibéraux » !) au pouvoir.

Mais sans doute est-ce le désespoir face à « la mort de dieu », perte des repères traditionnels, dissolution de tous les fondements, désordre justifié, jusqu’à l’apologie du chaos, sans doute est-ce cet accablement qui définit au mieux notre libéralisme. Libéralisme économique chrétien qui va, ainsi, se survolter dans la grande tentative réactionnaire, celle de revenir AVANT « la mort de dieu », celle de RETOURNER au bon vieux temps du libéralisme des Physiocrates ou de l’ordre naturel esclavagiste.

Enterrer Nietzsche, avec le fascisme et le communisme, cela est l’affect qui impulse le gigantesque projet de SF de la bifurcation historique impulsée par le libéralisme, de la bifurcation « rétrovolutionnaire », et qui devrait nous RAMENER à la grande époque de la monarchie libérale économique, AVANT la révolution française, ou à la grande époque de la république libérale ségrégationniste de la révolution américaine. Toujours le 18e siècle libéral militant. Révolution américaine des oligarchies de planteurs contre révolution française des sans culottes babouvistes (proto-communistes).

Le libéralisme économique ne se SOULÈVE pas seulement contre la révolution (cas français) ou contre la déségrégation (cas américain), mais s’insurge pour (tenter d’) effacer « le paradigme révolutionnaire à la française » : accélérer pour mieux retourner en arrière, tel est le paradoxe bien connu des lecteurs de SF !

Pour bien comprendre que le libéralisme économique est toujours autoritaire, il faut sans cesse revenir à « la secte des économistes » (les Physiocrates et l’École de Virginie), puis s’affronter à l’horreur (pour les libéraux) de la révolution à la française (avec ses Enragés proto-communistes ou Babouvistes), puis voir que le 19e siècle « royal » du libéralisme économique peut se définir comme une gigantomachie entre ce libéralisme (surarmé, pour l’occasion – grâce aux guerres coloniales) et l’avenir communiste (qui sera, finalement, massacré : 1848, 1871 – le libéralisme monarchique ou républicain, style US, n’est peut-être pas « autoritaire », il est certainement « militarisé »).

Pour bien comprendre le libéralisme économique, il faut comprendre qu’il s’agit d’un mouvement politique (et non pas « économique » en un sens restreint), et aussi d’un mouvement « religieux » chrétien autoritaire (les Physiocrates, les Évangélistes, les autoritaires de Dieu) puis, la révolution (communiste) menaçant, qu’il s’agit d’un mouvement contre-révolutionnaire (Thermidorien ou Versaillais ou Américain républicain). Le cas américain sudiste, que nous avons longuement examiné en première section, étant paradigmatique.

Qu’est-ce que le libéralisme économique ? C’est la réponse politique à une question politique : comment résoudre la question du désordre politique (ou de la menace d’insurrection ou de révolution communiste) en mobilisant uniquement les moyens que propose « l’économie » (au sens de Physiocratie – déjà « biopolitique ») ? Et, en particulier, en mobilisant tous les moyens de la conformation disciplinaire. Encore une fois, et de manière décisive, lorsque l’on lit « économie » (éco-Nomie, l’ORDRE de la maison royale) il faut toujours entendre « Physiocratie », biopolitique, gestion de la plantation esclavagiste.

Et la question posée (et censée être résolue) par les Physiocrates, puis reprise par tous les néolibéraux, d’Europe ou d’Amérique, est : Comment REVENIR, par l’économie (ou par la mise en ORDRE éco-Nomique) à l’état bienheureux de l’Harmonie dans et par « l’ordre naturel » des grandes exploitations ?

Examinons cela par quelques détours chinois (le principe central de l’Harmonie du « Despotisme de la Chine »).

Posons qu’il y a DEUX Foucault.

Le Foucault d’AVANT, ou jusqu’à 1976/1977. Puis le Foucault d’APRÈS, le dernier Foucault ; ce dernier Foucault, malade ?, affaibli ?, est phagocyté, « ingéré », par les « nouveaux philosophes », ex maos, mais nouveaux traîtres, RENÉGATS. Ce dernier Foucault pourrait s’appeler « EWALD », le modèle complet du renégat ! Mais il ne s’agit pas ici de recommencer à écrire l’histoire, trop connue, de ces maos « religieux » renvoyés à leur « religion », et à l’étude des textes sacrés ! Seul un point est intéressant ; point étudié avec minutie dès 1980 (ou, plutôt, 1981 !). Ce point est : les ERREURS ou aveuglements de Foucault quant à l’analyse du néolibéralisme ou de l’ordo-libéralisme (qui nous intéresse aujourd’hui). Erreurs, précisément, sur la signification de la forme austro-allemande de ce néolibéralisme, l’ordo-libéralisme (et Foucault ne voit pas que cet ordo-économisme est d’origine française lointaine, mais assurée ; et il ne connaît pas du tout sa forme américaine, de Calhoun à Buchanan).

Si W. Eucken et F. Hayek sont des témoins, J. Rueff ne l’est pas moins (avec sa fixette sur « l’étalon or »). Et Buchanan encore moins [14].

Il faut étudier en détail « la galaxie du Mont Pèlerin » pour se détacher du second Foucault (dont le véritable nom est « EWALD »). Et en arriver à l’École de Virginie.

L’analyse de ces variations américano-franco-austro-germaniques du néolibéralisme est tout à fait « saisissante », en ce qu’elle nous ramène directement à « la religion » et au grand christianisme médiéval, d’AVANT (toujours « avant ») la rupture désolante entre catholiques et protestants ; l’ordo-libéralisme franco-austro-germanique nous ramène au christianisme médiéval (thomiste) et, encore et toujours, à ce génial penseur franco-allemand, LEIBNIZ, le génial « synthétiseur », celui que Hegel suit à la loupe, bien plus que Spinoza ; l’ordo-libéralisme américain nous ramenant aussi à ce thomisme (presque dans sa version fasciste).

En étudiant les ordo-libéraux nous retrouvons le grand schéma (heideggérien) :

Métaphysique (Aristote) → Théologie chrétienne (« religion » de Thomas) → Éco-Nomie (Leibniz, les Physiocrates, les Ordo-Libéraux).

La pensée économique ordo-libérale (ou physiocrate) est une pensée théologique chrétienne.

Ce n’est jamais une pensée « économique », en un sens restreint, mais c’est une pensée de l’ORDRE politique, de l’ORDRE chrétien. Ou de l’Ordre maintenu des plantations (avec des maîtres fidèles à l’ordre religieux). Pensée qui tourne, donc, autour de la notion théologique d’ORDRE. ORDNUNG : mettre en ordre, organiser, propager l’harmonie et l’abondance, etc.

Il faut attendre AGAMBEN et son « dépassement » de Foucault, pour que l’aspect théologique de l’économie (économie toujours à lire : Éco-Nomie, Ordo-Libéralisme, Physiocratie, biopolitique) soit mis en lumière (bien que de manière tardive, Agamben associe Souveraineté, Pouvoir biopolitique, gouvernementalité et Économie). Avant de continuer, arrêtons-nous sur un point de définition :

Il est beaucoup parlé de « religion » ; et de l’économie comme religion (lire l’un des derniers textes d’Agamben portant ce titre). « Religion » désigne une constellation (une « signature » dans le vocabulaire d’Agamben) contenant : l’Église, l’ecclésial, la force politique de la religion (sa maison), la liturgie ou la pompe, le commandement, la force spectaculaire de la religion (sa voix), la théologie métaphysique (sa dogmatique).

Si l’on veut, il est entendu par « religion » l’ORDRE ecclésial réalisé, un système de contrôle et de surveillance, convertir, former, discipliner, punir, etc. Ou, plus sauvagement : religion = faire un tas, coller ; la religion (comme l’économie, sa forme contemporaine) est un système d’organisation politique, un système d’ORDRE. À l’envers tout système d’organisation politique est religieux, COLLANT.

Toutes les autres questions religieuses, le sacré, la foi, la croyance, etc., dérivent de cette définition de la religion (politique) comme colle.

Maintenant, pour bien comprendre l’aspect religieux (et théologique, en termes de théologie économique) de l’ordo-libéralisme (disons austro-allemand avec Ludwig Erhard, Von Mises, Von Hayek, Machlup, Röpke, etc., mais également américain) il faut toujours se rapporter à l’origine de tout le libéralisme doctrinal, le grand libéralisme « monarchique » (et autoritaire) français des Physiocrates. Ne parlons que des libéraux français d’après-guerre : Jacques RUEFF (le cardinal), Maurice ALLAIS (le jésuite), Henri GUITTON (le papal), René ROY (le trésorier), Daniel VILLEY (de la congrégation pour la propagation de la foi), etc. Ah ! La Faculté de Droit de Paris ! Tous chrétiens libéraux économiques. Certains très militants : RUEFF, le plus connu.

L’Ordo-Libéralisme à la française trouve son moment de grâce avec le Gaullisme au pouvoir : christianisme, économie sociale de marché, « la participation », autoritarisme, la constitution néo-monarchique dressée pour « l’efficacité ». Comme le néolibéralisme de Virginie trouve sa fenêtre d’exercice avec la découverte de Trump.

Le « monarchisme » est un élément central de l’ordo-libéralisme français ; l’aspect autoritaire (« efficace ») de ce libéralisme économique est d’origine : les Physiocrates sont les conseillers « éclairés » du monarque, ainsi « éclairé » et « bienveillant ». Il faudrait reprendre l’aventure de Turgot pour comprendre ce que signifie « despotisme éclairé », le règne des « premiers », ce que les américains désignent par suprématisme.

Encore et toujours : le libéralisme économique est toujours autoritaire [15].

L’illusion du contraire est liée soit à l’imaginaire néoclassique de « l’auto-organisation spontanée » (qui est la justification « théologique » de dernière instance chez Hayek), soit à la confusion entre le libéralisme politique (R. Aron contre F. Hayek), voire ce que l’on nomme « liberal » aux États-Unis, et libéralisme économique (toujours despotique). Pour parler américain le libéralisme économique libertarien est l’ennemi du libéralisme politique (des « liberals » gauchistes universitaires). La guerre civile américaine, en son expression présente, est la guerre entre le libéralisme économique (« droite ») et le libéralisme politique (« gauche »).

La haine féroce des élites intellectuelles et de l’éducation universitaire (les Humanités, au sens américain), le populisme démagogique (des amateurs de catch, de grosses motos Harley Davidson ou de carburateurs style Matthew Crawford [16]), voilà le carburant de la guerre.

Revenons à notre problème (après ces détours « productifs »). nPourquoi le libéralisme économique est-il toujours autoritaire ?

La réponse se trouve dans l’analyse (non foucaldienne, plus à la Agamben) de l’ordo-libéralisme franco-austro-germanique et dans l’analyse du libertarianisme américain, et, ainsi, dans l’analyse généalogique (surtout à la Agamben) de l’aspect religieux (chrétien) de cet ordo-libéralisme, qui, restons français, nous renvoie à Leibniz, aux Physiocrates, et qui peut être résumé par le nom de RUEFF. Et par le « monétarisme » de ces libéraux (dont Rueff est, évidemment, le meilleur tenant, bien mieux que Friedman). D’où une question subsidiaire, mais décisive : pourquoi les libéraux économistes (physiocrates ou libertariens) sont-ils « monétaristes » ? Parce qu’il faut retrouver « la nature des choses », parce qu’il faut de l’ORDRE.

L’ordre monétaire étant le pilier de l’ordre économique et de l’ordre politique (renvoi à l’hystérie allemande). La monnaie doit être « fondée » (Rueff et l’étalon or) ou « surveillée » (par des autorités « apolitiques », mais suivant une seule politique, celle du retour à l’ordre). Retrouver « la nature des choses » : voilà le nœud religieux du libéralisme économique. Nature perdue (c’est la faute à Nietzsche) à cause du dévoiement diabolique des vauriens (« vaux rien ») du keynésianisme qui prétendaient « user » (Agamben) de la monnaie. Profanation !

Le noyau du libéralisme économique est son « naturalisme », d’origine théologique. Les libéraux économiques sont « naturalistes ». Et, toujours, le sont au second degré, puisqu’ils interviennent quand « la nature des choses » (le fondement théologico-économique) est PERDUE.

Même les Physiocrates, et contrairement à ce que pensait Foucault, ne sont pas « naturalistes » au premier degré (croire que la nature s’impose de soi, spontanément, ou que « l’homme » est défini par une nature).

Tous ces libéraux sont des néolibéraux (déjà les Physiocrates) puisque leur pensée est une pensée politique, une pensée de l’action politique nécessaire pour RÉTABLIR l’ordre naturel, la hiérarchie naturelle, l’enforcer (de force), l’imposer (par voie de police). Il faut reconvertir le peuple laborieux pour revenir au christianisme médiéval (thomiste). Et même Luther (le Père Fondateur de l’ordo-libéralisme germanique) est un chrétien médiéval, de toutes ses fibres il veut revenir à l’ordre médiéval chrétien fantasmé.

Alors, l’ordo-libéralisme est-il « gothique » ?

Les affirmations dominantes de l’ordo-libéralisme :

L’ordre politique sera assuré par l’ordre économique (réengendré et protégé) ;

L’ordre, tout court, réside dans l’ordre du marché, le modèle parfait de l’ordre spontané (les néoclassiques qui permettent Hayek) ou providentiel (Quesnay, Smith) ;

Toutes ces affirmations sont théologiques.

Mais la « spontanéité » ou la « providentialité » doivent être assurées, garanties, protégées, et pour tout dire imposées par la force (« redresser les insensés », « convertir à la morale économique », flexibilité, spéculation, endettement, autorité patronale, etc.).

Il faut rétablir le cadre de l’harmonie chrétienne pour que le marché redevienne « spontané » ; il faut rétablir la moralité chrétienne (ordre, discipline, dévouement, abnégation, souffrance, culpabilité, etc.) pour que les individus (libérés ou abandonnés) redeviennent des « officiers » de l’économie.

Organisation, mise en ordre, ORDRE, ORDNUNG. Voilà l’aspect chrétien médiéval de l’ordo-libéralisme. Avec ses « missions » : les ordo-libéraux sont des missionnaires (« évangélistes du marché »). Aspect médiéval qui renvoie à Aristote (élevé au titre de Père de l’Église).

Et nous sommes replongés, une fois de plus, dans la question de la MAISON (oikos), cette fois-ci, définie comme Église, maison de la religion ordonnée (avec ordinations, ordreS, etc.).

C’est dans la maison en ordre (éco-Nomique) comme une Église, avec ses « fidèles » obéissants, que peut jouer la providence divine (du dieu qui aime l’ordre et le récompense). Alors, pourquoi la fascination pour l’ORDRE ?

Aristote : l’homme libre est spontanément « ordonné » (il « se tient bien »), ou, l’action de l’homme libre crée spontanément un ordre (well behaved). Liberté, spontanéité, ordre, harmonie, sont liées (Aristote anticipe les néoclassiques de « l’économie bien dressée »). Inversement, le désordre, voire le chaos, est un signe de dépravation : l’esclave est un animal erratique.

Ce grand principe aristotélicien de l’identité de la liberté et de l’ordre, base du christianisme médiéval (de l’intégration harmonieuse), est repris par W. Eucken et F. Hayek. Il imprègne la pensée des « Pères Fondateurs » américains, ces maîtres de domaines esclavagistes. Toute la pensée économique austro-allemande (entre 1870 et 1970) est saturée par ces références médiévales, « gothiques », à l’ORDRE chrétien, spontané, providentiel (pourvu que les individus soient « bons chrétiens »). Toute la pensée américaine sudiste tourne autour de ce thème, également « gothique », de la résurrection des plantations du sud imaginaire. Thème de l’harmonie (ou de l’équilibre) spontanée (que les néoclassiques américains des années 1950, néo-walrassiens, récupérés par Buchanan, prétendront avoir « démontré » – démontrer l’existence de dieu !). Mais revenons à Aristote.

Donc l’homme libre est structuré par l’ordre, ordre transcendant, puis immanent à son agir providentiellement ordonné. À l’inverse l’esclave est comme une bête et agit au hasard. L’ordre libre (spontané) est téléologique, tiré par une fin (l’harmonie de l’ordre) et fait Histoire ou Sens.

Au contraire l’action bête des esclaves est erratique, ne peut jamais faire Histoire ; elle est hors du domaine de la providence théo-téléologique. Aucun ORDRE ne l’organise. Il faudrait alors suivre la ligne qui va d’Aristote à Hegel.

La dialectique hégélienne (dans sa version canonique) est une élaboration du providentialisme de Leibniz (Quesnay, Smith) qui maintient l’idée d’ordre naturel spontané supérieur (ou optimal) mais modifie (ou prolonge) le mécanisme providentiel (par sursomption) en intégrant « l’erratisme » (de l’esclave bête) comme moment (négatif à dépasser) intégré dans la « montée » (ascension) providentielle. Puis, si l’on conserve cette version de la dialectique onto-théo-téléologique, il est possible de poursuivre jusqu’à Nietzsche.

Apparaît alors en plein la question de l’athéisme radical : la mort de dieu, c’est-à-dire la prédominance du hasard, de l’erratisme, l’indéterminisme (qui enlève tout sens à l’Histoire et, en, fait dissout l’Histoire), l’absence de sens, l’absurde, et, surtout, l’irréversibilité. Ce thème non métaphysique de l’irréversibilité est celui qui a le plus mobilisé la hargne métaphysique des libéraux. Et est à la base de la guerre civile américaine.

La guerre civile américaine est une gigantomachie entre les tenants de la restauration thomiste et les défenseurs de Nietzsche, interprété comme prophète du chaos de l’indéterminé.

Toute l’action (réactionnaire, rétrovolutionnaire) des libéraux économiques américains consiste à invalider ce principe nietzschéen critique (critique de l’idée d’Histoire ou d’historicité).

En effet, l’indéterminisme ou l’irréversibilité balayent le providentialisme. D’où la tentative désespérée et désastreuse (par ses erreurs conduisant au fascisme) de retourner AVANT la critique nietzschéenne, de rétablir « la vrai foi », de ramener l’ORDRE, l’ordre travailleur, par exemple, c’est-à-dire l’esclavage ; comment « surpasser » l’irréversibilité en rétablissant l’ordre « gothique » chrétien, voilà le noyau de la politique (réactionnaire) des ordo-libéraux de SF. Toujours accélérer pour revenir en arrière.Mais ne poursuivons pas plus loin l’analyse critique du métaphysique ou de la théologie (qui tiennent le libéralisme économique). Revenons à notre question : pourquoi la fascination pour l’ordre ?

Sans reprendre la théologie aristotélicienne (du dieu figure de l’ordre et, donc, de la vénération de l’ordre comme ordre divin), revenons à Aristote dans son rapport à Alexandre. Un ordre est toujours un ordre militaire.

La fascination pour l’ordre vient de cette observation stupéfaite de la supériorité militaire que procurent l’ORDRE et l’obéissance aux ordres. La fascination pour l’ordre est une fascination pour la force (et par la force). Une armée disciplinée, « organisée », est impressionnante. L’ordre domine tellement, dans la réalité de l’efficacité, qu’il pousse à confondre : réalité effective (des vainqueurs), efficacité (productive ou destructive), ORDRE. Une armée bien organisée, ordonnée, structurée, est toujours plus efficace, économique, que n’importe quelle « bande de sauvages ». L’ordre et l’union (disciplinée) font la force.

Voilà donc le principe esthéthique qui commande l’ordo-libéralisme ou toute variante du providentialisme à la Leibniz. D’où la question : comment échapper à cette esthéthique de la force concentrée ? Qu’implique de rejeter le principe de l’ordre efficace ?

L’ordo-libéralisme franco-austro-germanique, ou sa forme américaine sudiste, qui est un système politique chrétien, sait bien, depuis les Physiocrates (et bien plus loin, depuis Aristote, pour Calhoun), que la providence (la dynamique de l’équilibre économique) ne peut s’exercer que si « les hommes » sont intégrés dans une communauté de croyance et acceptent et suivent les mêmes principes moraux (qui les définissent rétroactivement comme « fidèles » et forces de production combinables, organisables).

Il faut le peuple de l’Église pour faire fonctionner le marché, supposé auto-régulateur, spontané, et « libre » (autonome) – toujours Linda Kintz (note 8) ou toutes les études sur la copulation de l’évangélisme chrétien avec l’évangélisme de marché et avec le militarisme néoconservateur de la « destinée manifeste » (l’Amérique est la Patrie de Dieu, autant que les « infidèles » sont exterminés)

Il faut d’abord coloniser, exterminer, enfermer, discipliner, pour que l’économie, supposée spontanée et naturelle, puisse devenir mécanique. Il faut une bonne éducation religieuse pour que « l’homme » devienne mécanique (comme dans les ordres religieux, où les ordonnés deviennent des cadavres vivants – obéir comme un cadavre). Et loin d’être « donnée », une fois pour toutes, cette « bonne éducation » doit sans cesse être reprise ; exigeant une police éducative en action permanente. Si l’on définit « l’accumulation primitive » par cette colonisation ou conversion religieuse (transformer les sauvages erratiques en civilisés calculables), alors il faut dire : l’accumulation primitive est permanente, continue et non pas passée ou donnée.

Dire que l’accumulation primitive (la moralisation chrétienne) est permanente revient à dire que libéralisme économique, ordo-chrétien, est autoritaire et, beaucoup plus, constitue un ravage permanent (de l’intelligence, en particulier). Ou un système de déséducation performant (construit à coup d’école de commerce).

Populisme ou démagogie ?

La question essentielle à poser, maintenant, question que nous avons tournée et détournée, est la suivante : pourquoi « les gens » croient-ils ou imaginent-ils « être en démocratie » ? La fameuse question de la liberté : qu’est-ce que « la liberté » ? Liberté économique ou liberté civique, liberté des modernes ou liberté classique, politique ?

Et rôle central de la croyance : comment ne pas croire ? Jusqu’où « dieu » se niche-t-il ? La croyance « en la démocratie » correspond, bien sûr, à une religion d’État (« laïque » ?). Et comme pour toute foi (de travailleur) le croyant est celui qui ne sait pas qu’il croit (et peut devenir agressif lorsqu’on lui explique ce second degré).

Précisément, la croyance en la démocratie, croyance introjetée (par éducation) comme toute croyance « populaire », est un phénomène de fausse conscience. Phénomène étudié, à la loupe, au moins depuis les hégéliens de gauche. Mais ce qui importe est que cette fausse conscience, cette fausse nouvelle, ce faux évangile, produit des effets. Ce pourquoi « les nouveaux réalistes » classent les croyances parmi les phénomènes objectifs, à l’équivalence des découvertes de la physique nucléaire. L’aliénation religieuse a toujours produit des effets de pouvoir et de domination ; inutile d’insister !

La fausse conscience démocratique, elle, est la base nécessaire du fonctionnement ronronnant du despotisme ; voilà ce que signifie « mensonge déconcertant ».

Ainsi l’engagement dans ou pour des campagnes électorales (qui deviennent des campagnes militaires aux États-Unis), l’activité citoyenne « respectueuse des lois » et bien normée par les élections, la participation au grand cirque électoral (qui n’est plus une messe, mais plutôt un match de catch) puis, si l’on est « élu » (grâce divine) la participation volontaire et zélée à l’administration de la machine despotique, à la gestion des affaires, tout cela qui exprime le plus ancien légitimisme du « il faut bien vivre » ou « il faut vivre avec son temps ». Mais la critique de l’électoralisme est bien développée ; nous pouvons y renvoyer [17].

Même dans les régimes certifiés dictatoriaux ou totalitaires, il était nécessaire de maintenir ses petites affaires en toute fausse conscience ou en dénégation radicale ; presque de la forclusion psychotique [18].

Comme pour les enfants, il est nécessaire de se croire libre et de compter sur « l’amour », la bienveillance, des parents, il est nécessaire de rejeter, hors conscience, tout ce qui pourrait remettre en cause cette croyance vitale : la croyance générique en l’amour (du prochain !).

Que changerait la perte de croyance en « la démocratie », le grand dessaoulement, ou le grand dessalement, ou la décision de faire face à la réalité despotique ? Qu’impliquerait cette abjuration ?

L’exact inverse du pari pascalien ! Parier que la démocratie n’existe pas !

Certainement un grand sentiment d’abandon ou de perte amoureuse. Une perte immense de style infantile, lorsque l’enfant découvre que le père supposé aimant (et aimanté) n’est qu’un despote vulgaire (un trump) ou que la mère chérie, la nation, la patrie, n’est qu’une gorgone.

L’abjuration de la foi démocratique ou républicaine implique le retrait, le refus de participer aux jeux électoraux, le refus de gérer ou d’entretenir la machine despotique, exige la dissipation de l’illusion de l’activité libre et décidée. L’abjuration fait le vide, le grand nettoyage. Ce grand nettoyage peut aller du rejet de la gestion par procuration, du refus de la participation aux administrations élues, jusqu’au refus de toutes les activités « civiques », de la nouvelle charité des associations de bienfaisance, charité qui ne fait que manifester le grand retour à l’ordre propriétaire bourgeois et la dissolution de toute sécurité sociale. Et surtout, sans doute, la répulsion face à cette activité de « culture populaire », voire de culture civique, le sport, le sport prolétarien, le sport citoyen, le sport d’intégration (la boxe et les banlieues), le sport collectif (pour souder des bandes), le sport « spectacle populaire » (le fameux catch dont Trump est l’organisateur démagogue).

N’oublions jamais l’origine militaire et aristocratique du sport. N’oublions jamais sa fonction de conscription ou de mobilisation. Le sport, métaphore de l’esprit d’entreprise, le sport comme école de la concurrence (loyale ! sans trucage ni dopage, sans corruption ni harcèlement !). L’idée de « culture populaire » nous entraîne dans une zone de guerre. Les descriptions, par Pasolini, de la « destruction de la culture populaire » (terme qui correspond à celui de « destruction de la démocratie »), ces descriptions restent muettes sur la grande guerre culturelle que mènent les réactionnaires. Pasolini parle bien de l’anéantissement de la culture populaire, de l’absorption de cette culture, fêtes, rencontres, communautés, chaleur, dans le monde économique de la consommation, cadeaux obligatoires, fêtes organisées par des entreprises ou des coaches de l’amusement, communautés virtuelles et rencontres internet avec services payants, joie factice. Mais Pasolini voit cela comme une désolation et non pas le résultat d’opérations planifiées. La croyance de Pasolini en la possibilité de « marges » durables ou en la puissance de résistance de la culture artiste off, cela a précipité sa perte.

Le cas Pasolini est exemplaire : les implications du rejet de la croyance en la bonté de la démocratie libérale consumériste, les implications de l’apostasie (dont nous venons de parler plus haut) sont bien lourdes à porter. Comment lutter dans et contre le despotisme ? Sans imaginer un « en-dehors » immune ?

L’histoire de la résistance interne, allemande, au nazisme ou celle de l’opposition, russe, au stalinisme, le communisme réformateur, n’est pas très heureuse. L’Allemagne est passée du nazisme au conservatisme ordo-libéral (celui-là même qui a invité le nazisme). La Russie a complètement mis au jour sa réalité anti-communiste (réalité cachée depuis 1930). L’idée de culture populaire, ainsi placée dans ce champ de bataille, devient plus qu’ambiguë.

Que devient cette culture, même pensée en termes de résistance ? La résistance sort elle indemne du conflit ? À lire Christopher Lasch ou Jean-Claude Michéa, ou Orwell l’anarchiste tory de la « common decency », n’a-t-on pas l’impression de retrouver le mythe du bon sauvage ou du communisme primitif ou de la société primitive rêvée, des ethnologues anarchistes bien intentionnés – ici le primitif ou le populaire devant se lire au sens métaphysique de fondamental : il y aurait une infrastructure psychique anarchiste vertueuse !

Trump est un fasciste (à l’américaine, sudiste), démagogue, bouffon, grotesque. Son pouvoir charismatique, il plaît, repose sur le grotesque (à la Berlusconi) [19]. Mais c’est un pouvoir (d’attraction) de type fasciste : le champion obèse des travailleurs aime le combat de catch comme métaphore du monde. La réhabilitation, également fasciste, de « la valeur du travail » ou la vénération démagogique du travail manuel, Trump s’exprimant comme Matthew Crawford, Trump louant les Anges motorisés (comme Crawford, encore), tout cela désigne une polarisation fasciste, ou réactionnaire (la défense de « la valeur du travail » étant un classique, comme la glorification du sport, du vélo prolétarien).

Cet aspect fasciste, si bien analysé depuis 1930, par Kracauer puis Adorno, n’est généralement pas correctement compris. La manipulation du nationalisme spectral et du travaillisme détourné, tout ce qui constitue la base de la démagogie de mobilisation, tout cela implique non pas une destruction de la culture populaire, mais son détournement et sa reconfiguration.nLe despotisme économique est capable de créer une nouvelle culture populaire, people, qui sert d’anesthésiant psychique. Ou de camisole spirituelle. La culture populaire (valorisée, vénérée) devient une culture d’État ; ainsi va le sport (le catch, la moto, le vélo) ou le travail manuel (des camps du travail libérateur).

Finissons alors par la question de Thomas Frank (Monde Diplomatique d’octobre 2020) : Pourquoi une partie de l’Amérique déteste-t-elle à ce point les intellectuels, les progressistes et les médias ?

Certes, la détestation vise un fourre-tout très manipulable. Mais cette détestation vient de personnes (« le peuple » ?) remplies de peur et de haine. Et Trump, le fasciste démagogue, est capable « d’allumer » ce combustible composé de peur et de haine. Trump se présente toujours comme le seul et vrai président « du peuple » ; comme le champion du travailleur américain ; voire, rire jaune, comme la voix des femmes oubliées.

Aimé des mécaniciens habiles et stoïques, adulé par les travailleurs de l’acier, Trump remet au goût du jour la propagande fasciste ou stalinienne. Mû par une profonde compassion envers ceux qui ont été injustement traités, Trump produit de l’illusion. Et pour cacher son ascendance sudiste et son pedigree d’oligarque, il est capable d’inventer le nouveau discours des luttes de classe ; toujours à la manière fasciste. Il part d’un anti-intellectualisme qui lui convient et pour surfer sur l’anti-intellectualisme le plus commun. Il peut alors affirmer : les politiques progressistes sont prisées surtout des classes privilégiées (mettant entre parenthèses que les politiques qu’il défend lui sont conseillées par des milliardaires libertariens). La lutte de classes est ainsi déplacée comme la lutte entre les intellectuels progressistes et les travailleurs (manuels) vantés par Crawford. On croirait même que Trump plagie Crawford : the case for working with your hands ; le spectacle de Mussolini !

Quel est le montage démagogique (et purement trompeur) : les intellectuels progressistes sont désignés comme les ennemis ; Trump se présente comme l’ennemi de ces ennemis désignés ; il est donc « l’ami du peuple ». La nouvelle lutte de classes, inventée à la Maison Blanche, voit se dresser le peuple et Trump « le populaire » (populiste) contre les bourgeois cultivés, surtout si cette bourgeoisie intègre de plus de plus de noirs ! Il faut créer une culture populaire de la défiance et du mépris (envers toute culture développée). La facilité, la rapidité, le suivisme, sont promues en tant que nouvelles valeurs.

Et cette nouvelle lutte de classes imaginaire, totalement organisée par l’oligarchie sudiste, permet d’aligner derrière le démagogue, des millions de personnes qui, autrement, sans cette fascination (du charmeur) verraient en Trump un simple bouffon pitoyable. Certes la promotion de Biden (le Hollande local) au titre de « protecteur de la démocratie » n’est certainement pas le bon moyen de contrer la réaction sudiste, camouflée sous l’apparence du populisme.

Thomas Frank reformule sa première question de la façon suivante : pourquoi les Américains méprisent-ils les progressistes (fortunés) donneurs de leçons ? Et de leçons antifascistes, en particulier ?

Parce que ces dits progressistes sont des hypocrites corrompus (thème fétiche de Trump) qui ont entraîné tout le mouvement progressiste dans la catastrophe du mensonge et de la corruption (de Clinton à Hollande). Les actes des dits progressistes « arrivés » (comme Obama ou, encore une fois, Hollande) sont en totale contradiction avec leurs promesses ! Rappelons le si fameux : mon ennemi c’est la finance (parole humoristique qui a bien fait rire Macron de chez Rothschild, le banquier socialiste). Ce sont ces mensonges hypocrites qui ont signé la mort du soi-disant progressisme. Et pavé la route pour l’arrivée d’un démagogue servant de paravent aux plus lourds projets réactionnaires (que nous avons exposé dans la première section). Comment se déploie cette démagogie ?

De la même manière que procèdent les dits progressistes : en séparant, radicalement, la parole des actes, mais, cette fois-ci, en faisant que les actes essentiels (de la réaction sudiste) deviennent invisibles, noyés sous les paroles. Ce pourquoi Trump n’arrête pas de parler (c’est un super Sarkozy). Trump n’arrête pas de vénérer la culture populaire et de dénoncer le mépris culturel envers les goûts posés inférieurs des classes populaires (qu’il est supposé représenter) ; mais lorsque l’on se ramène au projet républicain réactionnaire qui avance discrètement derrière la logorrhée , il devient évident que Trump est aussi menteur que les progressistes qu’il pilonne – les deux, républicains réactionnaires et démocrates (supposés) progressistes ont les mêmes préoccupations : défendre l’économie, même si les catégories d’oligarques que défendent les deux frères (pas si) ennemis sont en concurrence.

Trump est le bateleur (de marché) le vendeur (recherché par les frères Koch) : il est capable de se fondre dans le théâtre de la société du spectacle ; son racisme hideux et sa misogynie maladive sont transformés en spectacle de télévision. Trump est un homme de la télévision, une mutation de Goebbels. On dit que Trump est « efficace » car ses mensonges sont percutants, d’une simplicité radicale : mais, encore une fois, il s’agit de propagande améliorée par 70 ans de télévision. Les spectacles de cabaret télévisuels, voilà le modèle (de la nouvelle culture populaire étatisée). La pauvreté volontaire des tweets correspond au format de la télévision : vous avez 30 secondes pour « détailler » votre point de vue. Le despotisme autoritaire n’hésite pas à mobiliser et améliorer les méthodes fascistes Le populisme démagogique (et trompeur) qui peut être massivement utilisé renvoie, simplement, à un exercice de la nouvelle propagande. Celle que diffuse, sans cesse et sans Trump, la télévision habituelle.

Comprendre le despotisme américain implique donc de ne jamais oublier que les États-Unis sont le lieu de naissance de la propagande moderne ; évidemment améliorée depuis les années 1930 [20].

[1L’ouvrage, ici le plus important pour nous, est celui de Nancy MacLean, Democracy in Chains, The Deep History of the Radical Right’s Stealth Plan for America.

Il existe de nombreux ouvrages sur « le complot contre l’Amérique » (Philip Roth), mais l’ouvrage de Nancy MacLean est le plus percutant par son analyse de « la conspiration des économistes », des néolibéraux de l’École de Virginie, derrière James Buchanan, prix Nobel d’économie, président, en 1985, de le Société du Mont Pèlerin, et son associé Gordon Tullock, conspiration pour ramener les États-Unis à l’époque bénie d’avant la guerre civile (ou de sécession), où les maîtres esclavagistes, déguisés en libres entrepreneurs, avaient un pouvoir incontesté.

Projet réactionnaire endossé par toute la droite radicale, républicaine (toujours au sens US), qui vise à un grand retour à l’ère des origines, où les propriétaires d’exploitations esclavagistes, les capitalistes de « l’accumulation primitive », possédaient un pouvoir incontesté.

Nous retrouvons, en mode américain (US), le mouvement général rétrograde vers l’ancien régime et son despotisme éclairé, le despotisme libéral, souvent nommé libéralisme autoritaire.

Ce complot ou cette conspiration (néolibérale) du « neoliberal thought collective » est également analysé par Philip Mirowski ; mais Philip Mirowski ne s’est pas assez penché sur cette officine réactionnaire des économistes de l’École de Virginie, manquant de comprendre le contenu politique de l’économie du Public Choice (terme désignant la dogmatique de l’université George Mason – George Mason un des plus riches maître de plantations en Virginie et, à ce titre, rédacteur de la Déclaration des Droits et d’une ébauche de la Constitution américaine, en1776). L’économie du Public Choice et ses projets politiques de constitution économique (néolibérale ou ordolibérale) s’insérant dans une plus vaste offensive pour recréer « Dixie » (ou Dixieland – Dixie Rising, Peter Applebome).

Robert van Horn, Philip Mirowski, Thomas Stapleford, Building Chicago Economics, New Perspectives on the History of America’s most Powerful Economics Program.

Et le plus classique, Philip Mirowski, Dieter Plehwe, The Road From Mont Pèlerin, The Making of the Neoliberal Thought Collective.

Également, Dieter Plehwe, Nine Lives of Neoliberalism.

L’ouvrage le plus impressionnant pour la compréhension politique, autoritaire à dictatoriale (la dictature libérale de Pinochet), militaire (ou militariste) et colonialiste du néolibéralisme et, en particulier, de sa version « sudiste » à la Buchanan est celui de :

Sonya Amadae, Prisoners of Reason, Game Theory and Neoliberal Political Economy.

Également, The Military Roots of Neoliberal Governance, Progress in Political Economy, PPE, Sydney.

Finissons par l’ouvrage classique de Wendy Brown, Undoing the Demos, Neoliberalism’s Stealth Revolution (à lire avec celui de Nancy MacLean).

[2Paul Preciado, La guerre chaude, 2 novembre 2020, Médiapart.

« Par la déclaration du consensus de Genève, 32 États affirment leur souveraineté contre le droit à l’avortement, dont les États-Unis, le Brésil, l’Égypte, la Pologne et la Hongrie. Un nouveau bloc techno-patriarcal se construit à l’échelle planétaire. Contre ce néolibéralisme autoritaire, il est urgent de développer des stratégies de résistance. »

[3Relire  : Pour un fascisme thomiste, commentaire de La Doctrine du Fascisme de Benito Mussolini, par Louis Le Carpentier.

« Autorité du chef, organicité du Tout, économie corporative, primauté du Bien Commun sur les biens particuliers, usage de la force lorsqu’il est nécessaire, c’est-à-dire nécessaire à la préservation ou à l’avènement du bien commun, rôle prépondérant de l’État, voilà autant d’éléments que l’on retrouve aussi bien dans la philosophie politique du thomisme que dans la doctrine du fascisme, et qui nous amènent donc à penser qu’il est possible d’être à la fois thomiste et fasciste. »

Ce fascisme thomiste permettrait de bien définir le néolibéralisme : autorité du dogme économique (qui peut s’incarner en un chef providentiel ou un bouffon), organicité des interrelations économiques, domination des corporations (ou de la corporate economy), primauté absolue de l’ordre économique, marchand, concurrentiel (le Bien Commun de la Bonne Économie), usage de la force lorsqu’il est nécessaire. Et n’oublions pas le rôle central de l’État armé ou policier pour défendre les libertés économiques ou la concurrence.

[4Une seule référence (avec sa bibliographie), Sanford Victor Levinson, Our Undemocratic Constitution, When the Constitution goes Wrong.

Et pour une référence à la contre-offensive réactionnaire, républicaine ou libertarienne sudiste, Steven Teles, The Rise of the Conservative Legal Movement : The Battle for Control of the Law. Voir la conquête de la Cour Suprême par la droite radicale hostile aux droits civiques.

[5Pour une simple note sur l’ordolibéralisme allemand et son flirt avec le nazisme, voir note 1 de La désintégration européenne, LM 250 du 29 juillet 2020.

[6Pour illustrer cette méthode économico-policière de reségrégation, renvoyons à ce grand film de Gillo Pontecorvo, Queimada, 1969, avec Marlon Brando.

Comme chacun sait, Gillo Pontecorvo est le cinéaste réalisateur de La Bataille d’Alger ; ce film autant admiré par les autorités algériennes d’après l’indépendance que par les militaires américains de la contre-insurrection.

[7John Caldwell Calhoun, Disquisition on Government, A Discourse on the Constitution and Government of the United States, 1850.

H. Lee Cheek, John Calhoun, Selected Writings and Speeches, 2003.

Ross Lence editor, Union and Liberty, The Political Philosophy of John Calhoun, 1992.

Gérard Hugues, John Caldwell Calhoun, Une Théorie de l’État esclavagiste, Aix en Provence, Presses universitaires, 2013.

Également à travailler, Joseph Crespino, In Search of Another Country, Mississippi and the Conservative Counter Revolution, Princeton UP, 2007.

[8James Buchanan : prix Nobel d’économie 1986 :

The Economics of Politics, Institute of Economic Affairs, 1978 ;

The Limits of Liberty, Between Anarchy and Leviathan, Liberty Fund, 1975 ;

Constitutional Economics, Blackwell, 1991.

James Buchanan and Gordon Tullock :

The Calculus of Consent, Logical Foundations of Constitutional Democracy, University of Michigan, 1962 ;

James Buchanan from the Archives, The Soul of Classical Political Economy, edited by Peter Boettke and Alain Marciano ;

Charles Rowley, Democracy and Public Choice, Essays in Honour of Gordon Tullock, Oxford UP, 1987 ;

Pierre Lemieux, The Public Choice Revolution, 2004 ;

Peter Self, Government by the Market, The Politics of Public Choice, Springer, 1993 ;

The Oxford Handbook of Public Choice, 2 vol, edited by Roger Congleton, Bernard Grofman, Stefan Voigt, 2019 ;

Roger Congleton editor, Journal of Constitutional Political Economy.

Lars Udehn, The Limits of Public Choice, A Critique of the Economic Theory of Politics, 2002 ;

Linda Kintz, Between Jesus and the Market, The Emotions that matter in Right-Wing America, Duke UP, 1997 ;

Kimberly Phillips-Fein, Invisible Hands, The making of the conservative movement, from the New Deal to Reagan, Norton, 2009 ;

Mark Smith, The Right Talk, How Conservatives transformed the Great Society into the Economic Society, Princeton UP, 2007 ;

Alan Ebenstein, Chicagonomics, The Evolution of Chicago Free Market Economics, St Martin’s Press, 2015.

[9Comme toute chose « l’anarchisme » est soumis à la corruption ; surtout lorsqu’il se pense dans les termes d’une organisation économique.

L’exemple le plus parfait de cette corruption est la trajectoire de Proudhon (que nous rencontrons souvent dans nos études). Proudhon est notre bête noire ; mais pas pour les mêmes raisons que Marx. Relire le vieux Georges Cogniot, Proudhon et la démagogie bonapartiste, un « socialisme » en coquetterie avec le pouvoir personnel, Éditions Sociales, 1958 (mes années de formation « communiste »).

[10Il existe une littérature importante sur ce trafic. Littérature de science politique ou de sociologie électorale qui complète la littérature constitutionnaliste dont nous avons parlé, littérature qui critique le caractère démocratique de la constitution américaine.

Ne citons qu’un ouvrage récent et renvoyons à sa bibliographie :

Richard Hasen, Election Meltdown, Dirty Tricks, Distrust and the Threat to American Democracy, Yale UP, February 2020.

Lire aussi de ce juriste reconnu, professeur de droit et de sciences politiques :

The Voting Wars, From Florida to the Next Election Meltdown, Yale UP, 2012.

Nous recommandons très fortement la lecture des livres de Richard Hasen à toute personne qui confond démocratie et vote ou pose démocratie = votation. Ainsi qu’à toute personne qui imagine encore que l’Amérique, les États-Unis sont la « meilleure démocratie » parce le vote y est général (mais peu libre). Traduisons « meltdown » par bordel volontaire (effondrement) et nous découvrirons la logique électorale qui soutient « la démocratie américaine ».

L’Amérique rêvée (avec ses chewing-gums) n’est qu’une république bananière.

[11Renvoyons à notre texte Les Leçons du Professeur Moriarty, LM 260, 25 octobre 2020.

[12La Voie Pauvre, LM 186, 9 avril 2019.

[13Comme nous avons, par ailleurs, déjà traité de cette question du biopolitique (biopolitique = politique physiocratique, politique de la gestion du parc des bestiaux humains), nous nous centrerons sur ce qui est le thème essentiel de cet article, le néolibéralisme, en ayant en tête sa forme extrémiste libertarienne (de l’École du Public Choice, avec Buchanan, voir note 8).

Sur le biopolitique : Rêve épidémique, LM 250, 29 juillet 2020.

Sur cette question, à la Peter Sloterdijk, de la gestion du parc humain, renvoyons à :

Shozo Numa, Yapou, Bétail Humain, en 3 tomes, 2005-2007.

[14Nous sommes certes toujours dans la galaxie du Mont Pèlerin (voir note 1), dans l’espace des économistes constitutionnalistes, mais les versions françaises et américaines sont plus autoritaires.

[15Il y a d’autres manières de présenter les choses (que nous ne pouvons toutes reprendre) : le despotisme économique « éclairé » est la projection du « despotisme de la fabrique » ; toujours le caractère technocrate (« éclairé ») renvoie à l’organisation militaire, à l’organisation pyramidale des choses, censée être « la plus efficace ». Renvoie toujours à la hiérarchie naturelle d’Aristote (le précepteur d’Alexandre) – le thomisme dominant.

[16Nous retrouverons plus loin Matthew Crawford :

Contact, Pourquoi nous avons perdu le monde et comment le retrouver ;

Éloge du carburateur, Essai sur le sens et la valeur du travail ;

Why We Drive, a Philosophy of the Open Road ;

Why We Drive, On Freedom, Risk and Taking Back Control.

Il faudra revenir sur ce « populisme » de la valeur travail ou du travail manuel, sur ce populisme maoïste, pour dégager le noyau atomique (contrôlé d’en haut) de la guerre civile américaine, de la guerre du « peuple travailleur » et amateur de catch ou de nouvelles « people », contre les élites intellectuelles ou universitaires, guerre générée et entretenue par les oligarques les plus cyniques (et ayant souvent fait des études de droit à Harvard – sauf Trump, qui ainsi a paru le meilleur intercesseur ou le meilleur démagogue crédible).

Les républicains racistes s’inspirant sans doute de la révolution culturelle et du redressement par le travail esclave dans les champs écologiques !

[17Antoine Peillon, Voter c’est Abdiquer ;

Raoul Vilette, choix de textes, Précis d’anti-électoralisme élémentaire, 120 motifs de ne pas aller voter.

[18Comme illustration de cette forclusion, qui permet de continuer à vivre, relire les magnifiques ouvrages de Götz Aly sur l’Allemagne nazie ; en pensant bien que ces descriptions valent pour toute forme de despotisme, dont les démocraties impérialistes et colonialistes, racistes et inégalitaires.

Götz Aly, Comment Hitler a acheté les Allemands, le IIIe Reich, une dictature au service du peuple ;

Hitler’s beneficiaries, Plunder, Racial War and the Nazi Welfare State.

[19Christian Salmon, La Tyrannie des Bouffons, sur le pouvoir grotesque.

[20Et pour mettre la conclusion en dernière note, ajoutons que l’analyse du despotisme implique celle de la publicité propagande. Implique donc d’effectuer un détour par la psychologie sociale.

Edward Bernays, Propaganda, 1938 ;

George Orwell, All Art is Propaganda, 1940 ;

Serge Tchakhotine, Le viol des foules par la propagande politique, 1940 ;

Siegfried Kracauer, Die Totalitäre Propaganda, 1937-1938 ;

Peter Pomerantsev, This is Not Propaganda, Adventures in the War against Reality, 2019 ;

Christian Fuchs, Digitale Demagogie, Autoritärer Kapitalismus in Zeiten von Trump und Twitter, 2018 ;

Serge Portelli, Traité de démagogie appliquée, Sarkozy, la récidive et nous, 2006.

Sur la question du soi-disant progressisme :

Chris Hedges, La Mort de l’Élite Progressiste, 2012 ;

L’Âge des Démagogues, 2016.

La question difficile, hors des réductions démagogiques à la Trump, du progressisme et des intellectuels progressistes (dont le modèle est Sartre et, aujourd’hui, Badiou) renvoie à la question des Lumières et à la scission dans ces Lumières et à la lutte, toujours au 18e siècle, entre les conservateurs (style Voltaire), favorables au développement de l’économie, et les radicaux (conservons ce terme américain) qui tentent de démontrer l’incompatibilité de « la république civique » et de l’économie, « une démocratie radicale doit être pauvre » (Rousseau et ses successeurs, jusqu’aux Babouvistes).

Ce sujet est complétement analysé par Jonathan Israël :

Une révolution des esprits, Les Lumières radicales et les origines intellectuelles de la démocratie moderne, 2017 ;

Histoire des Lumières radicales, 1650-1800 ;

Revolutionary Ideas, An Intellectual History of the French Revolution from the Rights of Man to Robespierre, Princeton, 2014.

En étudiant Jonathan Israël, on peut comprendre en quoi consiste le passage du progressisme à la haine du progressisme.

Si l’on entend par progressisme le projet (à la Rousseau Babeuf) des Lumières radicales, il faut voir que ce projet a immédiatement été critiqué par les tenants des Lumières conservatrices (de Voltaire aux Physiocrates) ; conservateurs pro-économie et libéraux qui proposent un contre-projet (anti-communiste), celui dit des « Lumières tamisées ». Il s’agit d’une captation, d’une réduction, d’une trahison du projet des Lumières radicales.

Mais c’est ce projet réduit, économiste libéral, qui est devenu hégémonique et a défini le progressisme (conservateur). De cette manière le libéralisme, puis le néolibéralisme, ont pu se présenter comme progressistes. Ce progressisme étant associé aux pires déchaînements capitalistes. Un vrai cafouillage intellectuel, mais un chaos volontaire.

D’où résulte une confusion (encore un mensonge déconcertant), la confusion du conservatisme « éclairé », économique et libéral, mais aussi autoritaire ou despotique, il faut réserver les Lumières de l’économie aux élites, et des Lumières révolutionnaires et anti-économiques qui exigent « la révolution permanente ».

C’est dans et par cette confusion que quelque démagogue à la Trump peut se déclarer à la fois ami du peuple et de l’insurrection populaire et ennemi du progressisme (c’est-à-dire du communisme révolutionnaire anti-économique).

Finalement, c’est la question de la plus haute culture, et non pas de la culture populaire dévoyée (en culture people), qui est mise au centre du débat. Pour combattre les démagogues et la démagogie seule la plus haute éducation critique à la plus haute culture (les Humanités) est capable de procurer les armes intellectuelles.

Mieux vaut lire Spinoza que d’assister (souvent devant un poste de télévision) à un spectacle de foire nomme catch. Ou à n’importe quel « divertissement ».




Source: Lundi.am