Alors que les chefs d’État commencent timidement, ou pour plusieurs encore pas du tout, à accepter le fait que l’État de leur pays s’est construit sur le colonialisme, l’oppression et l’exploitation, l’heure d’une quelconque transformation ou réparation semble encore très éloignée. En témoigne le débat entourant les statues de personnages hier célébrées pour leurs « bravoures » mythifiées dans les colonisations. Au-delà de deux conceptions de l’histoire qui s’affrontent (l’une des « grands hommes » et l’autre populaire), il y a d’un côté 50 nuances de tentatives de réhabilitation des fondements d’un nationalisme à l’esprit étroit et de l’autre des luttes populaires bien vivantes pour changer la société et détruire les systèmes de domination. Il ne s’agit pas nécessairement d’enlever toute trace de présence de ces grandes figures du colonialisme dans l’espace public, mais minimalement d’enlever toutes ces traces qui hier les glorifiaient et si monuments il faut, en faire des symboles de ce qu’ils ont objectivement été.
Un texte paru dans le journal Alternative Libertaire : Il y a 200 ans, le 3 juin 1818, Louis Faidherbe naissait à Lille. Il allait devenir un militaire largement honoré, et un colonialiste chevronné. Certains le désignent même comme « le père de l’impérialisme français ». À l’occasion du bicentenaire de sa naissance, un collectif lillois décide de mener une campagne intitulée « Faidherbe doit tomber ».
L’argumentaire du collectif est efficace : « Pourquoi s’attaquer aujourd’hui à Louis Faidherbe ? Pour une raison simple : parce que les monuments, les bâtiments et les rues qui lui rendent hommage, célèbrent – sans toujours le dire ouvertement – le projet colonial auquel il a consacré sa vie. Si l’homme Faidherbe appartient indéniablement au passé, ses idéaux polluent encore notre présent. La célébration perpétuelle que nous imposent ces statues et ces rues prouve que l’idéologie coloniale reste bien vivace. »
Au Sénégal, et particulièrement à Saint Louis, ville d’où Faidherbe gouverna, le général est à l’honneur : un pont et une place portent son nom, ainsi qu’une statue portant l’inscription « le Sénégal reconnaissant ».
Ces symboles font particulièrement grincer les dents de celles et ceux, de plus en plus nombreux grâce aux actions de sensibilisations sur les réseaux sociaux, qui savent avec quelle violence il imposa la domination coloniale à leurs ancêtres. On observe un mouvement planétaire visant de nombreux symboles de l’esclavagisme ou du colonialisme en Afrique du Sud, USA, Canada, Espagne ainsi que dans les territoires français d’outre mer. Les statues de Gandhi, pourtant apôtre de la non-violence, de Cecil Rhodes, de Léopold II, d’Horatio Nelson, entres autres, sont fortement contestées. Tout récemment, à Barcelone, la statue d’Antonio López, un homme d’affaires qui s’enrichissait grâce au commerce d’esclave, a été retirée.
En France, les symboles issus du colonialisme sont encore nombreux, témoins d’un passé dont beaucoup sont encore nostalgiques. Le problème est aussi que ces symboles contribuent à valider un récit enjolivé d’une colonisation aventuresque, avec ses héros, ses bâtisseurs, ses visionnaires… la mémoire des colons en somme. Les Français ignorent généralement qui furent les Faidherbe, Bugeaud, Lyautey, etc., et nous sommes souvent indifférents aux noms des rues qui nous entourent.
Or la célébration consensuelle de ces criminels est une insulte aux peuples qu’ils ont martyrisés et un crachat quotidien au visage de leurs descendantes et descendants. Bien entendu, ces symboles ne tomberont que si des gens se mobilisent contre eux.
Pour Khadim Ndiaye, du Collectif sénégalais contre la célébration de Faidherbe : « Le moment est arrivé d’écouter la voix de ces organisations et mouvements de citoyens qui, partout dans le monde, contestent une certaine conception de l’histoire qui donne la part belle aux tortionnaires, aux racistes, aux acteurs de la colonisation et qui grave dans la pierre ou le bronze des figures historiques controversées. »
Noël Surgé (AL Carcassonne)