Octobre 14, 2021
Par Dijoncter
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Peut-être que tu peux commencer par nous expliquer comment tu te retrouves à faire partie de l’équipe d’accueil de la délégation zapatiste et d’où vient ton lien avec le Chiapas ?

Oui, c’est une sorte de cercle… Il y a maintenant 11 ou 12 ans, je suis allé faire un grand voyage au Mexique, et ce qui m’attirait c’était clairement d’aller à la découverte de la lutte zapatiste, de l’insurrection des Mayas du Chiapas. J’ai passé 8 mois au Mexique, dont 2 mois au Chiapas, et pendant ce voyage j’ai commencé une amitié avec un gars. Quand je suis revenu en France, je me suis rendu compte que ce voyage m’avait marqué… Qu’il m’avait fait changer d’optique et que j’allais avoir du mal à redescendre de la découverte des luttes au Mexique. Je suis revenu aussi avec un nouvel ami, qui était dijonnais alors que moi j’habitais pas du tout dans la région. Assez vite, j’ai pris l’habitude de venir à Dijon, au moins une fois par an. Comme cette personne s’est investie dans plusieurs luttes dijonnaises, je me suis retrouvé dans des manifestations, des chantiers collectifs aux Lentillères, des présentations de bouquin dans les anciennes Tanneries, etc. Et bien des années plus tard, quand j’ai eu envie de partir de l’endroit où j’étais, je suis venu m’installer à Dijon aux Lentillères. Mon arrivée à Dijon a donc vraiment été déterminée par mon voyage au Mexique il y a une petite dizaine d’année…

Est-ce que tu arriverais à dire ce qui t’a autant marqué dans ce que tu as découvert au Mexique ?

Ben c’est marrant parce qu’au cours d’une interview il y a quelques années, on m’a demandé quel était le rôle des Tanneries dans l’histoire des Lentillères, et j’avais dit que ce qu’avait apporté un certains nombre de personnes impliquées aux Tanneries c’était le « si, se puede ». « Si se puede », c’est un truc purement latino-américain qu’on entend beaucoup au Mexique et qui veut dire « Ben oui, on peut le faire ». Souvent, on aimerait bien faire des trucs, on se dit que ce serait une bonne idée… mais il manque cette petite poussée qui permet de se lancer. Et ça je l’ai beaucoup senti au Mexique, que parfois l’impossible était possible.

Comme dans le cas des zapatistes, de débouler à des milliers de femmes et d’hommes cagoulé·es pour faire une manifestation silencieuse et traverser la capitale de la région… des choses à la fois très poétiques et hyper puissantes, qui sont liés à des rapports de force, des capacités à se mobiliser. Quand j’étais là-bas, je baignais dans un truc de pur romantisme révolutionnaire, avec des gens qui te parlent beaucoup de la révolution cubaine, comme d’un truc très proche, et… je sais pas, j’ai l’impression que ça a décalé mon cynisme occidental, que ça m’a redonné un peu de croyance.

Et depuis que tu vis à Dijon, est-ce qu’il y a des liens qui se font avec ce que tu as vécu là-bas ?

Quand je me suis installé aux Lentillères je me suis dit « Ah c’est comme au Mexique », ce qui est très bizarre parce que non ça n’a rien à voir… Mais en tout cas au Mexique je vivais dans une forme d’intensité quotidienne, avec des bandes d’activiste, des gens très investi·es dans les luttes indigènes et qui intervenaient énormément dans les villages pour tout un tas de question qui allait des droits humains ou de l’enseignement aux médias libres indigènes. On était là-bas dans une sorte d’hyper activité constante, et quand je suis arrivé aux Lentillères j’ai retrouvé ça, ce truc qui donne un peu du sens à ta vie. Le fait de se dire que j’ai l’impression de servir à quelque chose dans une espèce de gros bordel… Et cette hyper activité, bien sur qu’elle me fatigue, mais en même temps elle me soulage parce que j’ai l’impression d’avoir une prise dans une situation qui est à ma portée. Plutôt que de réfléchir au monde entier en se demandant ce que serait « la bonne révolution », on met un peu cette question de côté, on met les mains dedans, et on y va… Ensuite pendant plusieurs années j’ai suivi les luttes au Mexique jusqu’à ce que ça se distende un peu parce que mon énergie était investie dans beaucoup d’autres luttes. Le Mexique restait ultra marqué mais j’ai commencé à prendre de la distance avec ce qui se passait au jour le jour. Jusqu’à ce que les zapatistes déclarent qu’ils et elles allaient venir envahir l’Europe il y a un an…

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Quand tu apprends ça, est-ce que tu arrives à comprendre dans quel contexte politique est-ce que ça surgit pour eux ?

Et ben… Tout de suite mon interprétation ça a été de me dire que quand même, a minima, ce qui est super impressionnant dans le mouvement zapatiste c’est leur capacité à réinventer tout le temps des nouvelles stratégies pour survivre en tant que mouvement, ou pour croître, accumuler de la puissance… À chaque fois, ces stratégies s’épuisent à un moment et ils et elles ont une capacité de renouveler, de recréer l’évènement en le décalant.

Là, le fait de dire : « Nous allons envahir l’Europe à l’occasion du 500e anniversaire de la soi-disant conquête du Mexique », je me suis dit « ouah, quand même… » Et l’ampleur du projet… De déplacer comme ça plusieurs vagues de zapatistes… et avec cette idée de venir se nourrir de toutes les luttes du continent européen pour les ramener chez elles et eux. Comme s’ils venaient chercher des petits trésors qui allaient regarder de près au Chiapas pour que ça leur donne aussi de la puissance dans leur lutte. Et ce geste de venir en Europe pour voir les idées et les pratiques d’ici, c’est émouvant… Je peux facilement me dire qu’ils et elles ne vont rien trouver ici parce que tout est chez elles et eux, mais en même temps je veux bien croire qu’en mettant bout à bout des idées de lutte on en crée des nouvelles.

Et du coup tu as su qu’il y avait ce voyage, et ensuite il y a eu la possibilité de signifier qu’on souhaitait les accueillir ?

C’est ça… Les zapatistes ont dit « Envoyez-nous une invitation ». Pas une invitation par pays, il faut que ça parte des collectifs, ou villes, ou gens. Chaque petit collectif qui le souhaitait pouvait inviter les zapatistes. Après il y a eu une petite demande de regrouper un peu les trucs, mais le point de départ c’était ça : « Invitez-nous et on viendra voir tout le monde ». Pas vraiment de tri de dossier. À vrai dire je ne sais pas si finalement ils et elles vont vraiment vont voir tout le monde, mais ils et elles vont dans plein de régions différentes en tout cas.

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Et du coup vous avez fait une invitation ?

Oui, on a fait une invitation qui décrivait différents lieux de lutte dans la région. Comme les Lentillères ou les Vaîtes, mais aussi des collectifs qui sont sur des formes de production artistique ou de savoir-faires autonomes, comme la transformation des plantes ou la fabrication du pain. On a fait cette invitation en expliquant nos différents champs géographiques de lutte, en identifiant les thèmes que ça amenaient à aborder, comme les occupations de terre, la défense des semences paysannes, des choses comme ça. Mais aussi il y avait cette grande annonce que la délégation serait composée en grande partie de femmes. Et donc ça a constitué beaucoup de désir d’insérer dans le programme des moments en mixité choisie, et que ce soit mis en avant fortement. Et il y avait aussi cette histoire que les zapatistes venaient avec une équipe féminine de football et on avait dit qu’on pouvait organiser un match.

Avec cette incertitude sur la date de venue des zapatistes…

Ça c’est vraiment compliqué, et ça doit être compliqué pour tous les collectifs en Europe j’imagine. C’est que ce « voyage pour la vie » initié par les zapatistes, il a pris un retard fou, il est tombé en pleine période d’épidémie du covid, ce qui ne facilitait pas les choses pour un voyage d’une telle ampleur. Il y a aussi eu de gros problèmes pour obtenir les papiers, parce qu’évidemment le gouvernement mexicain n’a pas facilité du tout la tache. Et du coup ça a fait que tous les collectifs d’accueil ont vécu dans l’incertitude totale, en imaginant que ce serait au début de l’été, et puis finalement à la fin, et puis en septembre…

Ce qui nous amène à la semaine dernière… Où là vous recevez un autre type de message.

Oui… Déjà il y a un mois, on a appris l’arrivée des zapatistes en Europe. Ils et elles ont divisé l’Europe en trois zones. Nous faisons partie de la zone 2. En zone 1 les zapatistes se sont réparti·es en Allemagne, en Hongrie, un peu partout dans les zones est de l’Europe. Et maintenant il s’agit d’envahir la zone 2. Or, il y a une semaine, les zapatistes ont décidé qu’il fallait absolument qu’ils et elles se regroupent une fois avant de se rediviser, pour faire un gros point entre les différentes délégations, parce que ce sont des petits groupes de 6 à 10 personnes, sur une délégation de 180 personnes. Une grande partie des zapatistes étaient en Allemagne-Autriche, donc proche de la France. Et en France, pour avoir la capacité d’accueillir en une semaine une délégation de 180 personnes il y avait peu de possibilité, ce qui fait qu’on a été contacté. Après on rapide sondage de nos forces on s’est dit qu’on pouvait faire ça, et le temps s’est suspendu depuis ce moment-là…

D’une part c’est pas évident de rendre entièrement disponible un lieu comme les Tanneries où il y a énormément de collectifs qui s’organisent, et qui est très utilisé. Il a fallu contacter tous les différents collectifs, présenter la situation dans des réunions, convaincre les gens de déplacer leurs évènements, gérer l’émotion et le stress lié au fait de cette venue… On peut être plus ou moins sensible à ça, moi mon histoire fait que ça m’a mis un niveau de stress et d’émotion très élevée et aussi ça m’a donné l’énergie de me dire qu’il fallait qu’ils et elles viennent !

Et il a aussi fallu appeler à pleins de coups de main pour assurer l’accueil logistique de 180 personnes.

Ben oui… Il y a pas que mes amitiés et mes souvenirs qui m’ont amené à Dijon, il y a aussi la découverte de l’espèce de pulsion mégalomaniaque ou d’envie de relever des défis presque loufoques parfois. Et là on a bien vu que ça a relancé cette machine-là, que d’un seul coup on s’aperçoit qu’on est en capacité, parce qu’on a énormément de contacts de gens, que finalement on est riche de pleins de collectifs qui ont des savoir-faires ou des idées ou des contacts. Et qu’à toutes les questions il y avait une réponse au bout d’un moment, parce qu’il y a beaucoup de gens qui s’organisent autour des Tanneries, que quand même les relations sont plutôt bonnes et qu’à partir de ça tu peux relever ce genre de défi. Que ce soit des questions de cantine (trouver la bouffe, contacter des maraîchers amis,…), de santé (comment avoir des médecins, des gens qui s’occupent de la prévention covid,…) de transport,… C’est un peu le moment où tu te rends compte qu’en terme de ressources, matérielles et humaines, il y a plein de solidarité autour de ce lieu.

Et là on est mardi en fin d’après-midi, les gens sont arrivés dimanche en fin d’après-midi, ils ont fait deux jours de discussion. Hier après-midi il y a eu un match de foot…

Au moment des allers-retours de téléphone pour décider si les zapatistes allaient venir ici ou pas, il y a eu ce coup de fil où une personne disait qu’elle était en réunion et que tout le monde attendait de savoir s’il serait possible de faire un match. Parce que les camarades zapatistes voulaient jouer et qu’elles avaient été un peu dispersées. Là l’équipe sera au complet donc la question de savoir si on était capable de former une équipe et de trouver un terrain était importante. On a répondu que oui. Des copains et copines ont donc fait un sacré travail pour monter une équipe en mixité choisie, et jusqu’au dernier moment on ne savait pas vraiment si ce match aurait lieu ou pas, ce qui était vraiment stressant pour la logistique que ça impliquait. Finalement il a eu lieu lundi vers 18h, moi je n’ai pas pu voir ça, mais j’ai l’impression que c’était vraiment un bon moment.

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On parle de ce match parce qu’à part ce moment, il n’y a pas vraiment eu de rencontres ou d’échanges avec les zapatistes présent·es…

Pour moi c’est clair que j’ai vu et anticipé ce moment comme un coup de main demandé par la lutte zapatiste : ils et elles ont besoin de s’organiser et de se poser pendant deux jours. Ils et elles nous avaient clairement annoncé que ce ne serait pas un moment de rencontre. Donc ça engageait beaucoup d’organisation logistique mais pas de moment d’échanges formels ou de réunions communes. Sachant que par contre, à partir du départ de ce matin, les délégations se sont éclatées en petits groupes de 6 à 10 et sont missionnées par leur village, par leur camarades zapatistes des zones dans lesquelles ils et elles vivent, pour aller à la rencontre de toutes les luttes européennes. Et donc là ils et elles sont clairement dans un processus de dialogue. Jusque là on a fait beaucoup de vaisselle et de cuisine, mais aujourd’hui soudainement on a commencé à avoir du temps. Ce matin on est allé faire la visite des Lentillères, il restait 60 personnes de la délégation. Tout ce petit monde s’est retrouvé en file indienne dans les petits chemins charmants des Lentillères, et là on a vu les gens s’ouvrir… Ça a quand même quelque chose d’incroyable que tous ces gens qui n’ont sûrement jamais voyagé viennent de traverser l’Atlantique et soient transporté·es d’un endroit à l’autre, sans doute beaucoup dans des grandes villes. Et là le charme des Lentillères, avec tous ses arbres, ses oiseaux, et surtout les jardins, les constructions… On voyait tout le monde commenter un peu, se poser des questions sur les plantes, croiser un buisson d’amarante et le reconnaître parce qu’il y en a au Mexique, passer devant un bâtiment au torchis et toucher les murs en se posant des questions sur les méthodes de construction. Je les ai senti décontracté·es et content·es d’être là, et il n’y a pas eu d’échanges formels mais y’avait un truc… Y’avait pleins de petites discussions avec les gens, sur la culture des courges, etc. Et ça devenait très simple.

On aura quand même eu ça, une belle rencontre zapatisme-Lentillères. Et ensuite, à partir des jours qui viennent, une délégation de 14 personnes, 7 hommes et 7 femmes restent dix jours dans la région.

Et qu’est-ce qui va se passer avec elle ?

Les rencontres vont se structurer principalement autour de la question des squats et de l’occupation des bâtiments avec les Tanneries et les squats de migrants. Un temps aux Lentillères et aux Vaîtes sur la question des terres et de l’agriculture. Et un court séjour dans des lieux qui s’organisent à la campagne sur des questions d’autonomie. Ce qu’il faut absolument éviter, c’est que les zapatistes se retrouvent à faire une tournée de présentation de leur lutte alors qu’ils et elles sont là pour des rencontres. Donc on a calé pas mal de temps pratiques pour faire du maraîchage ensemble, ou même demain pour ranger ensemble la logistique des deux jours qui viennent de se passer. Parce qu’on pense qu’il faut qu’on fasse ensemble pour se rencontrer.

Est-ce que tu veux dire un dernier mot sur ce que ça t’as fait de traverser ces trois derniers jours ?

Je sais pas… C’est un moment historique dans ma vie. J’ai le cerveau qui a fait des drôles de nœuds parce que même si le Mexique a marqué ma vie, et même si les Lentillères ou d’autres formes d’organisation m’ont souvent fait penser à ce qui se passe là-bas, ça reste des temps et des espaces très séparés. Et là d’un seul coup, tout s’est réuni… Pour le moment je serais incapable de dire ce que ça peut produire, mais c’est… maintenant j’ai l’impression que c’est un tout. C’est juste de la joie…

Mardi 12 octobre 2021, Espace autogéré des Tanneries

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Source: Dijoncter.info