Je me le suis laissé dire depuis longtemps : Il ne se passe pas grand chose à Angers. La ville a effectivement tous les airs d’une bourgeoise assoupie, ce qu’elle n’est pas tout à fait : le réseau antifasciste [1] est mobilisé contre l’Alvarium, établissement à forte teneur en extrême droite, les affiches pour les soirées de soutien à Vincenzo et autres inculpé.es sont plus nombreuses que les stickers de la manif pour tous.

Couvrant la manifestation du jeudi 9 janvier, Ouest-France fait état d’un cortège de 4000 personnes selon la préfecture et 4200 selon la CGT. Pour une fois que tout le monde est d’accord… Je me rend donc à 14h30, ce samedi 11 janvier 2020 au point de rendez-vous, place Leclerc. Une présence fortuite dans la région, une envie, pour une fois, d’épargner mes yeux qui auraient probablement été soumis à rude épreuve à Lille, Nantes ou Paris, mais soucieux de manquer le moins possible une occasion d’insulter, en loucedé, 2-3 garnisons de forces de l ‘ordre – surtout après le visionnage horrifié des quelques vidéos d’acharnement des flics parisiens jeudi, qui feraient passer les exactions des mois derniers pour des frasques de chatons facétieux.

Bravaches, une poignée de « gilets jaunes » prend la tête du cortège où 2 femmes dévoilent leur banderole : « en finir avec les violences policières ». A 5 mètres de la voiture des flics d’escorte. Accompagné de quelques profs, de 4 drapeaux Sud-Santé Sociaux, d’étudiant.tes, de lycéen.nes, je me joins aux chasubles : ils.elles font du bruit, parlent très fort, ils.elles sont déguisé.es et rigolo.te.s. Je comprends, en captant une conversation, que le jeudi précédent, on leur avait suggéré de ne pas se mettre devant. Les premiers regards amusés mais gênés fusent déjà depuis le bloc FO. On s’élance. Sono sur roulette. Tête de con. On vient te chercher chez toi. Ahou Ahou Ahou. On est là. Anticapitaliste. Les refrains sont donc partout pareils mais ici, instrumentalisés, boite-à-rythmés, repris avec la vigueur des premiers jours qui fait chaud au cœur. Les claps sont portés bien haut, fièrement au dessus des têtes. On n’est pourtant pas plus de 100 mais on fait le bruit de 1000. La voiture de police qui nous précède emprunte le bon sens de circulation sur la voie de droite du boulevard Foch en direction du centre-ville. Le petit groupe en jaune décide de prendre la voie de gauche. Et bim, d’entrée de jeu, ingouvernables. On exhorte le premier pickup syndical à nous suivre, surtout que la maréchaussée ne semble guère s’offusquer de ce premier couac. En vain. Le gros du cortège suit sagement les hommes en bleu. La sidération fait lâcher à l’une d’entre nous « c’est ça la convergence ?? ». Cette divergence manifeste faite de regards en chiens de faïence durera malheureusement tout le temps de la manifestation. Qui entame sa progression de manière incongrue.

Mettez-vous à la place d’un drone avançant au dessus du cortège, dans le même sens que lui. Imaginez le verso d’un ticket de métro parisien posé à plat dans le sens de la hauteur. C’est ça le boulevard Foch. Le marron au milieu c’est la large bande enherbée du tramway. Dans la zone blanche à droite, le très gros du cortège, ballons gonflables, bière/coca un euro, slogans contre la réforme des retraites uniquement. Dans la zone blanche de gauche, notre groupe de 100, rejoint par quelques dissidents de la partie droite, 200 au total, ils sont au moins le décuple en face. Le déséquilibre est flippant. Mais on avance de concert, prenant garde de rester toujours à la même hauteur pour n’offusquer personne.

On feint la bonne entente mais les sourires sont de plus en plus crispés côté droit. Ils.Elles reprennent seulement le « même si Macron ne veut pas, nous on est là », le reste sent trop l’insurrection, beurk. D’ailleurs on voit des nez pincés, des bouches tordues. Mais côté gauche, on leur rend bien. C’est plutôt l’amertume qui prédomine. Celle qui se désespère de ne pas voir portée plus haut et plus large la contestation. Celle qui sait, depuis le berceau, qu’elle aura une retraite foireuse alors pourquoi pas en profiter pour tout remettre en cause, à commencer par le travail. « On fait peur à personne comme ça », « S’ ils se bougent pas plus que ça, elle va passer la réforme », à un syndical « la retraite ! on s’est battue pour la gagner, on se battra pour la garder », notre bloc marmonne « T’étais même pas né, qu’est-ce que tu racontes … ». L’analyse de la bataille des retraites par Temps Critique trouve sa pleine incarnation sur le terrain : 

« Ces Gilets jaunes y voient une continuité logique de leur mouvement d’insubordination, simplement gauchisé, tandis que les organisations syndicales l’envisagent plutôt comme la reprise du temps normal des luttes véritablement sociales, (…) (qui) tiennent compte des conditions objectives d’un rapport social de subordination qui n’est globalement pas remis en cause ».

Au croisement Boulevard Foch- Boulevard du Roi René, quelques un.es de notre groupe passent à droite et négocient un arrêt momentané dans cette course de fond car un « gilet jaune » a un texte à lire. La prise de parole est limpide et assassine. C’est un hommage à Cédric, mort des suites de ses blessures infligées par les policiers lors d’un contrôle routier à Paris le 3 janvier. Les pensées vont à sa famille. La liste funéraire de Christophe Castaner s’allonge, il faut que ça cesse. L’émotion est palpable, même dans le cordon syndical, un peu merdeux de ne pas avoir glissé plus tôt un mot sur ce drame dans ses haut-parleurs.

Après ce qui s’apparente à une bruyante minute de silence, le cortège se remet en route et descend le boulevard du Roi René, accueillant dans son sillage une demi-douzaine d’officiers de la Brigade Anti-Criminalité (BAC) : chaussures de sport, gros sac à dos, talkies walkies. Le terre-plein central n’est pas très large, la convergence peut se sur-jouer plus facilement.

Au niveau des voies sur berges, le groupe de gilets jaunes tente une fois de plus de rallier les « camarades » à une petite bifurcation de parcours : passer sous le tunnel plutôt que de continuer à suivre docilement le motard de tête. Et on y arrive presque. Celles et ceux qui, après une palpable hésitation, trouvent le courage de nous rejoindre sont acclamé.es comme des héros. Les chants dans le tunnel sont intensifiés par l’écho. Un tag « On lâche rien » est apparu sur une des dalles en béton lors de l’épisode. On se dit qu’il va rester là longtemps celui-ci. « Va effacer ça quand la circulation sera rétablie ». On rejoint finalement le cortège principal au bas de la rue de la Roë, où une dernière manif sauvage se dessine. Encore une fois, un grand nombre de « gilets jaunes » invite les autres à nous suivre : « et si on sortait de sa zone de confort !! » « Allez venez, de toute façon ils pourront pas mettre tout le monde en prison » « La révolution, la vraie, c’est par là ». Las. Le gros de la troupe suit le joueur de flûte…

Le détour est de courte durée mais il a le mérite d’emprunter la rue Lenepveu, piétonne, noire de monde et affreusement commerçante, orgie de franchises insipides, Zara, Sephora, Etam, Chaussport,… La Fnac a cru judicieux de baisser son rideau de fer, enfermant ses propres clients. Le choc des publics est saisissant. On ne sait plus trop qui regarde qui. Les angevins venus « faire les soldes » interloqués par tant de bordel et outrés par tant d’incivisme (« tiens, v’la les feignants ! ») et les « gilets jaunes » consternés par l’a-politisation et la léthargie consommatrice de leurs semblables.

On rejoint alors les syndicats sur la place du Ralliement mais, fuyant les sonos lénifiantes, il est décidé, au débotté, de tenter de faire peur aux Galeries Lafayette. Jeu presque trop facile : il suffit de 3 silhouettes jaunes à 10 mètres de l’entrée pour que le vigile fasse obstruer la première porte. Qu’à cela ne tienne, il reste au moins 6 issues ; en se répartissant sur tout le tour du bâtiment, on doit pouvoir parvenir à tout faire fermer. La scène, vue de l’extérieur, est cocasse. Tous les rideaux s’abaissent, un à un, au fur et à mesure que les joueurs se mettent en place, d’autres sont bien obligés de se rouvrir pour laisser sortir les client.es, sûrement impatient.es, mais dès qu’on se rapproche, le store redescend. Il ne faut pas 3 minutes à la BAC pour faire cesser la plaisanterie. Le ton monte très vite et malgré les tentatives de quelques-uns pour faire barrage à leur intervention, les policiers jettent leur dévolu sur deux hommes après une inégale course-poursuite. Les insultes fusent car, évidemment, aucun n’a son brassard ni son matricule visible, le doigt nerveux est déjà posé sur la gâchette de la gazeuse à main. 10 mètres plus haut, 3 policiers ont couché à terre les copains et les « filmez, filmez » fusent de partout. La petite troupe suit les interpellés en criant « li-bérez les, li-bérez les » mais le bout de la rue Saint-Maurille se remplit de CRS casqués et armés pour sécuriser l’arrestation. Il faut peu de temps à tout le monde pour se dire que 6 palets de lacrymo dans une rue aussi étroite c’est les urgences assurées, et il n’y a pas de « street-medics ». On revient sur la place du Ralliement où, à 25mètres des évènements, les enceintes syndicales indifférentes n’en finissent plus de saturer. Au moment de quitter la place, le camion diffuse encore l’ « Internationale » ; l’un d’entre nous lance « arrêtez avec cette chanson, vous n’avez rien de révolutionnaire ».

Je repars par la rue Lenepveu, redevenue fluide et obéissante. Les haut-parleurs de la municipalité vantent les mérites d’un nouveau « bar branché » au « concept innovant » où on paye ses bières en rechargeant une carte magnétique personnalisée…

La vie (de merde) continue.

Au loin, des sirènes de police hurlent leur soif d’ordre comme dans toutes les villes insurgées de France.

Gloire à celles et ceux qui ne lâchent rien … ni personne.

Un autre parmi tant d’autres autres.


Article publié le 12 Jan 2020 sur Lundi.am