Septembre 1, 2021
Par Union Communiste Libertaire (UCL)
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L’esclavage aboli, les autorités républicaines engagent une transition vers le salariat. Mais les travailleuses et travailleurs résistent aux nouvelles conditions d’exploitation. Rallié à la République française, Toussaint Louverture va voler de succès en succès, jusqu’à devenir l’homme fort de la colonie.

Dans une situation désespérée, en août 1793, les commissaires civils Sonthonax et Polverel se sont donc résignés à proclamer l’abolition de l’esclavage à Saint-Domingue. La mise en application, du Nord au Sud, va se faire en quelques semaines. Ne plus être considéré comme un animal mais comme un être humain, ne plus être la propriété d’autrui, ne plus se voir arracher ses enfants, reconstituer son lignage  [1]… Pour les centaines de milliers de personnes qui l’ont subi, l’abolition du statut d’esclave correspond une mutation fondamentale, d’où la fulgurante et immense popularité de Sonthonax à Saint-Domingue durant la décennie 1790.

« Celui qui t’enlèvera ce fusil voudra te rendre esclave. » Selon la légende, c’est avec ces mots que Sonthonax distribua 20.000 fusils à la population noire de Saint-Domingue en 1796.
Gravure de Mlle Rollet, d’après Fougea (1794)/musée d’Aquitaine.

Cette popularité des commissaires républicains n’empêche cependant pas une constante insubordination des travailleurs vis-à-vis du travail salarié censé remplacer le travail servile.

C’est que la multitude des « nouveaux libres » aspire à une vie indépendante jusque-là interdite : un lopin de terre à cultiver, une maison individuelle, une famille réunie. Un modèle qui ne cadre pas du tout avec le labeur collectif et discipliné de la grande plantation. Or les autorités veulent justement ressusciter cette poule aux œufs d’or qu’est l’économie de plantation et d’exportation. Pour vaincre la réticence des « cultivateurs » – le nouveau terme consacré – les autorités fixent des « règlements de culture » très dirigistes.

Le contrat de travail sur une plantation est fixé à un an minimum, durant lequel les cultivateurs sont astreints à six jours de labeur par semaine. En échange de quoi, ils et elles se partagent le quart des revenus du domaine. Ils et elles peuvent choisir de n’y consacrer que cinq jours, mais leur salaire est alors divisé par deux  [2]. Une hiérarchie des salaires est instituée selon le métier, l’âge et le sexe  [3]. Il est autorisé d’exploiter un lopin personnel (0,6 hectare maximum) sur son temps libre.

À ces règlements qui seront reconduits par Toussaint Louverture et ses successeurs, les cultivateurs vont opposer une résistance constante : grèves, bris de machines, destructions des cannes, et surtout marronnage (rebaptisé « vagabondage »)… Face à cela, les mesures coercitives (amendes, prison, expulsions) ne feront que se durcir au fil des ans.

Malgré tout, l’abolition a rempli son objectif premier : solidariser la masse des « nouveaux libres » avec la République française contre les esclavagistes espagnols, britanniques ou royalistes. Forts de cette assise, Sonthonax et Laveaux cherchent à rallier les chefs insurgés noirs. En vain. Halaou tient à son indépendance ; Jean-François, Biassou et Makaya préfèrent leur alliance lucrative avec les Espagnols ; Hyacinthe est séduit par les Britanniques…

Au fil de ses succès, Toussaint fut promu général de brigade, puis général de division, puis gouverneur adjoint, avant de s’autoproclamer « gouverneur à vie ».
Gravure de Ch. Dietrich, XIXe siècle.

Un spectaculaire changement d’alliance

Finalement, un important leader noir – pas le plus connu, mais le plus brillant – finit par saisir la main tendue : il s’agit de Toussaint Bréda, dit Louverture, le nom de guerre qu’il s’est choisi. Depuis l’automne 1793, il est brouillé avec Jean-François et Biassou qui, jaloux de sa popularité, ont tenté de l’assassiner. L’état-major espagnol l’a également pris en grippe en raison de son engagement pour la « liberté générale »  [4].

Face à ces menaces, il est temps pour Toussaint Louverture de changer d’allégeance. Il le fait le 6 mai 1794, de façon aussi spectaculaire que sanglante : par surprise, il fait arrêter et exécuter 150 soldats espagnols et royalistes français aux Gonaïves, puis hisse le drapeau tricolore sur la ville. Avec lui, ce sont 4.000 combattants aguerris et un tiers de la province Nord qui basculent dans l’escarcelle républicaine. Euphorie du commandement français qui voit enfin le vent tourner.

Un mois plus tard, Toussaint est conforté dans son choix quand parvient la nouvelle qu’à Paris, la Convention a approuvé l’abolition de l’esclavage, et l’a étendue à toutes les colonies françaises.

Le ralliement de Toussaint Louverture donne le coup d’envoi de la reconquête. C’est le début d’une épopée qui, par la poudre, mais aussi par la ruse et par la plume, va véritablement fonder la légende louverturienne. Redoutable stratège, infatigable cavalier, il surgit là où on ne l’attend pas, boutant ici Jean-François et Biassou, matant là une sédition royaliste, trompant l’état-major espagnol, prenant des villes, entretenant une abondante correspondance avec ses alliés, mais aussi avec ses ennemis et avec les leaders noirs restés indépendants, qu’il s’efforce de rallier à la république.

Là où il s’établit, il met fin à l’arbitraire et aux pillages, et est fêté par des populations de toutes couleurs. Dans son sillage, d’anciens esclaves deviennent des officiers compétents, comme Jean-Jacques Dessalines, Moyse, Charles Bélair ou Henry Christophe. L’armée des « nouveaux libres » gagne en cohésion, en efficacité, et devient indispensable aux Français.

L’automne 1795 marque une étape importante : l’Espagne, battue en Europe, signe la paix et cède Santo Domingo à la France. Les troupes espagnoles et leurs supplétifs Jean-François et Biassou lèvent l’ancre.

Les forces françaises à Saint-Domingue ont, en trois ans, totalement changé de visage : à l’automne 1792, c’était un corps expéditionnaire de soldats blancs venus mater une révolte d’esclaves noirs avec l’aide des Mulâtres libres ; à l’automne 1795, c’est une armée de toutes les couleurs, de la base au sommet, qui a fait de la « liberté générale » son étendard.

Toussaint soignait son image, comme en témoigne ce portrait équestre réalisé quand il était l’homme fort de Saint-Domingue.
« Toussaint Louverture, chef des Noirs insurgés de Saint-Domingue », estampe (entre 1796 et 1799). BnF

Le «  sauveur des autorités constituées  »

Étienne Laveaux (1751-1828)
Commandant en chef des forces françaises à Saint-Domingue, sincèrement rallié à l’abolition de l’esclavage, il est le meilleur allié de Toussaint Louverture en 1794-1796. C’est lui qui le nomme gouverneur adjoint. Élu ensuite député de l’île, il soutiendra sa politique à Paris.

C’est cependant à cette époque où la menace espagnole est écartée, et où l’effort de guerre doit se reporter contre les anglo-royalistes, que des dissensions « de couleur » se font jour au sein de l’état-major républicain. Les généraux Rigaud, Villatte et Beauvais qui, en tant que Mulâtres, se voient comme l’avenir de la colonie, accusent tout bas le gouverneur Laveaux d’être subjugué par le glorieux Toussaint Louverture, et de favoriser l’ascension des Noirs aux meilleurs postes. Villatte, le plus déterminé à agir, va tenter un putsch. Raté, il aura l’effet inverse de celui escompté.

L’occasion survient en mars 1796. À la faveur d’une révolte au Cap-Français, Villatte fait arrêter Laveaux. Pas longtemps. Les troupes de Toussaint se portent à son secours et le font libérer. Le bénéfice de ce retournement de situation va être immense. Le 1er avril, lors d’une cérémonie qui deviendra mythique, le gouverneur Laveaux fait acclamer Toussaint par la population du Cap, exaltant en lui le « sauveur des autorités constituées, un Spartacus noir, le nègre prédit par Raynal pour venger les outrages faits à sa race »  [5]. Dans la foulée, il le nomme gouverneur adjoint de la colonie.

Lorsqu’il revient de Paris en mai 1796, après presque deux ans d’absence, le commissaire Sonthonax comprend tout de suite le nouveau rapport de force à Saint-Domingue. Tenant les généraux mulâtres en suspicion, il distribue aux troupes de Toussaint la majeure partie des 20.000 fusils qu’il a rapportés, et s’évertue à séduire le « Spartacus noir », pensant pouvoir le manœuvrer  [6]. Mais il est trop tard pour cela. C’est désormais Louverture le maître du jeu.

Guillaume Davranche (UCL Montreuil)


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Source: Unioncommunistelibertaire.org