Septembre 1, 2021
Par Union Communiste Libertaire (UCL)
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Après avoir chassé les Britanniques, éliminé son rival André Rigaud au prix d’une guerre civile, puis unifié l’île en envahissant l’Est espagnol, Toussaint Louverture veut reconstituer les finances publiques. Problème  : les ex-esclaves continuent de fuir les champs de coton et de canne à sucre.

De juin 1796 à août 1798, c’est l’ultime phase de la guerre pour le contrôle de Saint-Domingue. Il s’agit à présent de chasser les anglo-royalistes de leurs places-fortes, comme Port-Républicain  [1], et de libérer les territoires où subsiste l’esclavage. C’est une guerre pénible, de longue haleine, dans laquelle les Britanniques auront englouti, sans espoir de succès, 20.000 soldats.

Face à eux, les forces françaises sont plus fortes et aguerries que jamais mais, sous le vernis de l’union sacrée pour la République et la « liberté générale », la défiance empoisonne les relations entre les officiers noirs qui dominent l’Ouest et le Nord, et le « parti mulâtre » des généraux Rigaud et Pétion, influent dans le Sud. Quant aux représentants civils de la métropole, ils sont de plus en plus spectateurs des décisions des militaires locaux.

Quand, au printemps 1798, les Britanniques, démoralisés, songent à rembarquer, Louverture négocie avec eux, puis avec les États-Unis, des accords de commerce et de non-agression profitables à Saint-Domingue… mais totalement déconnectés des intérêts de la France, en conflit avec ces deux puissances. De son propre chef, il promet aussi l’amnistie aux royalistes émigrés ou ayant collaboré avec les Anglais.

Quand Paris apprend tout cela, c’est l’indignation. Le gouvernement en déduit que le général Louverture, malgré ses déclarations de loyauté, joue un jeu personnel et pousse la colonie sur la pente de l’indépendance. Mais comment s’y opposer, à 7.000 kilomètres de distance ?

Après le départ des Britanniques, fin août 1798, il ne reste à Toussaint qu’à éliminer les ultimes obstacles à son autorité.

Le «  parti mulâtre  » écrasé dans le Sud

André Rigaud (1761-1811)
Ce vétéran de la guerre d’indépendance américaine s’est battu, en 1790-1791, pour les droits civiques des Mulâtres et Noirs libres à Saint-Domingue. En 1793, il se rallie à l’abolition de l’esclavage. Chef du «  parti mulâtre  » et principal concurrent de Toussaint Louverture, il est éliminé au terme de la «  guerre du Sud  ».

Le général Rigaud se rebelle dans son bastion du Sud. Celui-ci est reconquis par la force, au prix d’une cruelle « guerre du Sud », de juin 1799 à août 1800, qui fera 5.000 à 10.000 victimes. Dessalines et Christophe ravagent le territoire. Rigaud et Pétion s’exilent en France. Les populations du Sud en conserveront, pour des décennies, un profond ressentiment.

Pour finir, d’avril 1800 à février 1801, contre l’avis de Paris qui redoute son emprise croissante, Toussaint Louverture prend le contrôle effectif de la province Est. Celle-ci était théoriquement française depuis 1795 mais, faute de moyens, elle était restée sous la coupe de l’administration espagnole et on continuait à y pratiquer l’esclavage.

Au début de 1801, toute l’île est donc unifiée sous l’autorité de Toussaint Louverture. À présent que les armes se sont tues, le général est pressé de passer au deuxième grand œuvre de sa vie : rebâtir la société domingoise. Selon ses vues, et avant que la métropole ne tente d’en reprendre le contrôle. Néanmoins, pour le faire, il va s’appuyer non pas sur les masses laborieuses, mais sur les classes possédantes. Et la mécanique louverturienne, jusqu’alors invincible, va se gripper.

De 1791 à 1795, l’insurrection puis la guerre ont fait chuter la production de sucre de 98 %. En instaurant une forme de servage, Toussaint la fait remonter, en 1801, à 56 % de son niveau de 1790. Mais une nouvelle révolte se prépare.
Gravure tirée de Samuel Hazard, Santo Domingo, past and present (1873).

Toussaint a conscience que Saint-Domingue n’est qu’une petite île entourée de puissances hostiles ; qu’à Paris même, le lobby esclavagiste continue à comploter contre la révolution. Pour tenir l’ennemi en respect, il compte sur son armée, forte de 20.000 vétérans, mais qui absorbe à elle seule 60% du budget de la colonie ! Pour l’équiper sans dépendre des approvisionnements français, en achetant des armes aux États-Unis, il faut de l’argent. Et pour s’en procurer, il faut vendre des milliers de tonnes de sucre, de coton et de café.

Or cet objectif est inatteignable tant que cultivatrices et cultivateurs fuient le labeur sur les plantations. Pour les y fixer, Toussaint fait donc un choix cruel, décisif, qui va effectivement relever la production, mais va révolter le prolétariat noir du Nord, qui a été l’avant-garde de la révolution. Par le règlement de culture du 12 octobre 1800, il militarise la production, et met fin à la libre circulation des travailleurs : « la sûreté de la liberté l’exige », est-il paradoxalement écrit en préambule [2].

Instauration d’une forme de servage

Jean-Jacques Dessalines (1758-1806)
Cet ancien esclave est le plus intrépide, mais aussi le plus brutal des leaders de la révolution. Vainqueur des Français, il se proclamera empereur d’Haïti. Las de sa dictature, Pétion et Christophe conspireront contre lui et le feront chuter.

Ce « caporalisme agraire », comme le nommeront les historiens, ne restaure pas l’esclavage, puisque le statut personnel des cultivateurs n’est pas mis en cause. Mais il instaure bien une forme de servage, en les attachant « à la glèbe ». Les fugitifs sont traqués, et les désobéissants punis. Le fouet, symbole du passé, a été aboli, mais il a été remplacé par le cocomacac (bâton) dont le général Dessalines fait un usage abondant [3].

En vue d’affermir la discipline, des dizaines de domaines ont en effet été confiés en fermage à des commandants militaires, qui ont ainsi un intérêt personnel à pousser la productivité. Moyse, Henry Christophe ou Dessalines – qui, à lui seul, est à la tête de 32 domaines – s’enrichissent. Une bourgeoisie noire, issue de la hiérarchie militaire, se constitue.

À force d’exhortations civiques et de cocomacac, les hangars de Port-Républicain et du Cap se regarnissent. En 1801, la production de sucre remonte à 56% de son niveau de 1790 (contre 2% en 1795) ; celle de café, à 37% (contre 3%) ; celle de coton, à 60% (contre 1%) [4]. En apparence, c’est un succès. En réalité, la révolte gronde.

D’autant que la Constitution de la colonie, promulguée en 1801, déçoit fortement. Certes, ses articles fondamentaux entérinent la « liberté générale ». Mais, pour le reste, elle constitutionnalise les règlements de culture les plus coercitifs, au profit d’une bourgeoisie désormais multicolore.

Alors certes, dans les villes, l’heure est à l’optimisme, le commerce revit, les théâtres rouvrent, les Blancs vouent un culte à Toussaint leur sauveur… et il se dit même que de riches exilés négocient pour reprendre possession de leurs domaines.

Mais a contrario, dans les campagnes, la résistance au nouvel ordre s’amplifie. Les marronnages se développent – dans certains districts, ils sont plus peuplés qu’en 1791 [5] – et plusieurs leaders noirs, comme Goman, Makaya ou surtout Lamour Dérance, restent farouchement insoumis.

Révoltes paysannes dans le Nord

Moyse (1773-1801)
Neveu adoptif, bras droit et compagnon d’armes de Toussaint, il
désapprouve sa politique agraire et sa Constitution. Il est fusillé
suite à la révolte paysanne d’octobre 1801.

Trois mois seulement après la proclamation de la Constitution, en octobre 1801, la fragilité du régime louverturien va être brutalement révélée en son cœur même, dans le Nord, par une vague de révoltes paysannes accompagnées de mutineries dans l’armée. Les insurgés, paysans et soldats, rejettent le pouvoir des planteurs blancs – 250 sont massacrés – et réclament le partage des terres. Le général Moyse lui-même, neveu et successeur putatif de Toussaint Louverture, sympathise ouvertement avec eux.

Le soulèvement est écrasé dans le sang, avec une férocité qui en dit long sur le désarroi au sein de la direction louverturienne. Christophe réprime sans pitié. Moyse, capturé, est fusillé. Dessalines fait exécuter tous les cultivateurs des plantations dont les maîtres ont été assassinés. Au Cap, Toussaint en personne harangue la foule avant le châtiment public d’une quarantaine d’insurgés. Quiconque menacera l’ordre sera exécuté de la sorte, clame-t-il, avant que les condamnés, enchaînés les uns aux autres, soient canonnés à la mitraille  [6].

La répression – qui fera un millier de victimes – laissera des traces. Le régime, fissuré, cherche à renforcer son contrôle sur la population. Le décret du 25 novembre 1801 durcit la traque des « vagabonds », la répression du marronnage et ordonne le fichage de toutes et tous les cultivateurs. Pour les en dissocier, les soldats n’ont d’ailleurs plus le droit de les fréquenter – sauf leurs parents [7]. Au sein même de l’armée, l’autoritarisme du « vieux Toussaint » impatiente de plus en plus ses officiers les plus éminents.

À la fin de l’année 1801, le régime du «  gouverneur à vie  » est donc en crise. C’est dans ce contexte que le prolétariat noir va être confronté à sa plus dure épreuve depuis 1791 : l’expédition française pour reprendre le contrôle de Saint-Domingue.

Guillaume Davranche (UCL Montreuil)


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Source: Unioncommunistelibertaire.org