Scénario connu : des adversaires d’une communauté rejettent sa culture en affirmant que la soumission exigée des femmes est inhérente à elle, et des défenseurs de cette communauté revendiquent cette soumission comme faisant partie de leur culture. Les deux camps se rejoignent donc en raisonnant à partir de l’idée que les cultures forment des ensembles homogènes et immuables. Or, dans une perspective émancipatrice, elles ne sont ni à accepter globalement ni à considérer comme intouchables.

En France, on le sait, le « débat » médiatique récurrent sur culture et condition féminine concerne le plus souvent les personnes venues des anciennes colonies du Maghreb et de l’Afrique subsaharienne ou leur descendance, et il répond à divers objectifs – notamment la volonté d’établir une hiérarchie entre les cultures pour valoriser, volontairement ou non, celle de la « civilisation occidentale ». Sous prétexte de lutter contre le terrorisme, les gouvernements de droite et de gauche stigmatisent en effet depuis une quinzaine d’années, à des fins électorales (pour ratisser jusqu’à l’extrême droite), cette partie de la population, musulmane ou supposée l’être. Après plusieurs « affaires » du voile islamique, le Président Chirac a fait voter en 2004 la loi interdisant les « signes religieux » (surtout musulmans, les croix catholiques étant invisibilisées par leur estampillage « tradition française ») dans les écoles publiques. Sarkozy, qui lui a succédé en 2007, a multiplié les déclarations du type : « On a quand même un problème d’intégration des musulmans qui pose la question de l’islam en Europe », tout en encensant la civilisation occidentale et en valorisant l’histoire coloniale française. En 2015, le Premier ministre Valls a parlé d’une « guerre de civilisation » contre l’islam…

L’amalgame très grossier opéré par gouvernants et médias entre « Arabes (1) » et « musulmans », dans le dessein de désigner un bouc émissaire à la vindicte populaire, a été dénoncé pour le racisme qu’il recelait (le terme d’islamophobie, introduit dans le Petit Robert de 2005, traduit cette « hostilité envers l’islam, les musulmans »). Et, de même, la politique coercitive qui frappe en premier lieu les « jeunes des cités/banlieues/quartiers » issu-e-s de l’immigration. Ou encore l’emprise persistante de l’Etat français sur la Françafrique et les visées néocoloniales sous-tendant ses interventions militaires au Mali et ailleurs.

Aujourd’hui encore, les polémiques font rage dès que l’actualité met sur le devant de la scène une femme voilée accompagnant une sortie scolaire, ou en burkini sur la plage – en particulier dans la gauche, l’extrême gauche et chez les féministes. Une partie de ces courants s’insurge contre des images dégradantes pour les femmes ou contre l’intrusion de signes religieux dans un espace public réputé laïc, en pointant des dérives « communautaristes », tandis qu’une autre partie se refuse à user de tels arguments et à critiquer l’islam pour ne pas faire le jeu des racistes, ou du gouvernement.

De plus, des militant-e-s adoptent le discours d’universitaires spécialisé-e-s dans les questions de minorités et de « race » pour se focaliser sur la discrimination que subissent les « racisé-e-s (2) ». L’importance accordée par les Lumières à l’individu les conduit (à l’instar d’une Houria Bouteldja, porte-parole du Parti des indigènes de la République) à lui opposer le groupe ou la famille en tant qu’éléments prédominants dans le reste du monde. Dans la même veine, ils et elles voient le féminisme comme un produit ethnocentrique et impérialiste de « Blanches appartenant aux classes moyennes » et défendant, à travers un prétendu universalisme, leurs privilèges et les intérêts de l’Occident. Pourtant, en Occident non plus l’individu ne valait pas grand-chose il y a quelques siècles, dès lors que sa famille avait du bien : pour transmettre celui-ci, conclure des alliances ou entretenir des rapports de bon voisinage, on mariait les filles sans leur demander leur avis ; quant aux garçons qui n’étaient pas l’aîné d’une fratrie, ils avaient pour seuls choix de partir défricher d’autre terres, d’entrer dans la prêtrise ou de s’engager dans un corps militaire…

Quelques positions de principe

concernant l’individu et la culture

1/ L’identité culturelle de chaque personne est un bien précieux à défendre car elle fait sa richesse. Sans elle, les sociétés ne seraient pas composées d’êtres humains, mais de clones. Voilà pourquoi, contre l’uniformisation recherchée par l’american way of life par exemple, il faut se battre pour maintenir une variété culturelle sur Terre.

Car les cultures peuvent aussi être des instruments de domination : l’Etat français s’est ainsi constitué peu à peu, et a étendu son influence dans le monde, en imposant la langue et les mœurs d’un territoire bien plus réduit que l’« hexagone » actuel à la fois aux peuples corse, breton ou basque et aux peuples de ses colonies, quand il n’en venait pas à bout par les armes. Et, de nos jours, c’est en réaction aux attaques répétées de ce même Etat contre la culture de leur famille, ou par provocation face à la « norme culturelle française », que des jeunes issu-e-s de l’immigration et n’ayant pas reçu d’éducation religieuse en viennent à afficher des signes d’appartenance à l’islam.

2/ Tout être humain a le droit de disposer de son corps, et donc de se vêtir à sa guise. Il est, certes, difficile voire impossible de savoir si, en mettant un voile ou un burkini, une femme ne se conforme pas seulement au désir de son mari ou de ses parents. Mais il n’empêche : on doit lui laisser le bénéfice du doute, et non décider à sa place de ce qui serait le mieux pour elle parce qu’on la tient pour une victime incapable de se déterminer – aujourd’hui comme hier, c’est aux femmes de se libérer, non à d’autres de « s’en charger ».

3/ La soumission à quelque divinité que ce soit demeure contraire à l’émancipation humaine, et les religions sont autant d’idéologies véhiculant une vision rétrograde des femmes. Ainsi, dans ce catholicisme qui imprègne toujours la « culture française », les rapports sexuels continuent d’avoir pour seule finalité la procréation (et la mère de Jésus est pure… parce qu’elle est restée vierge tout en accouchant). La misogynie du Vatican comme sa fonction d’actif propagandiste du patriarcat ne sont plus à démontrer : c’est par Eve que le péché est arrivé sur le monde, et les femmes en sont punies par les douleurs de l’enfantement ; ces « créatures » que souillent leurs menstruations doivent être placées par le mariage sous le contrôle des hommes (ou de Dieu dans les couvents), et leur époux a le droit de les battre « raisonnablement », etc. La religion catholique ne se démarque donc guère de l’islam, question préjugés haineux envers les femmes – de même que le foulard catholique des innombrables « Vierges à l’enfant » ne se distingue pas d’un hidjab.

Cette fonction idéologique et coercitive de toutes les religions incite à refuser de se placer sur le terrain de l’« anti-islamophobie ». Quoique l’islam soit dans le collimateur du gouvernement (3), et bien moins en position de force que ne l’a été le catholicisme en France avant la loi de 1905 sur la laïcité, il n’y a pas lieu de le ménager, voire de l’« excuser » – plus que n’importe quelle autre religion – pour le peu de cas qu’il fait des femmes. Pareil choix reviendrait à justifier et pérenniser de fait l’oppression féminine. En revanche, il faut bien évidemment détricoter la propagande étatique contre les personnes ostracisé-e-s et criminalisé-e-s du fait de leur croyance, quelle qu’elle soit, et se solidariser avec elles.

Toutes les cultures ont des aspects critiquables…

et ce sont en général les mêmes !

La critique des religions incite également à contester l’existence de cultures « progressistes » et de cultures « conservatrices » qui est souvent affirmée… pour nous vanter les mérites de l’Occident.

Les cultures sont composées de multiples éléments (langue, histoire, us et coutumes, etc.) caractéristiques d’un groupe social, mais ces éléments sont loin de former un tout cohérent et qu’il s’agirait de garder globalement en l’état – une tentation qu’ont facilement les opprimé-e-s quand leur culture est mise à mal par celle des dominant-e-s. Chaque culture a des aspects réactionnaires – en particulier par rapport aux femmes et à l’Autre – et des aspects émancipateurs.

Pareil constat débouche sur trois idées :

  • Il y a mieux à promouvoir, dans les cultures menacées de normalisation, que la religion ou certains de ses signes – même si ces signes sont plus visibles que d’autres et si cette religion est plus attaquée que d’autres.
  • Les cultures ne vivent que si elles sont libres d’évoluer. De ce fait, en cherchant à imposer un retour à leurs sources (sous prétexte d’authenticité et face à une menace extérieure) et en voulant les figer dans le passé, on les tue. Il faut donc chercher plutôt à ce que les cultures ne se referment pas sur elles-mêmes et continuent au contraire de s’enrichir par des apports extérieurs.
  • La tâche d’appuyer sur les aspects émancipateurs d’une culture et d’en écarter les aspects réactionnaires revient aux personnes qui la partagent, et à nul autre. Personne n’a à intervenir à la place des Africaines à propos de l’excision, par exemple : c’est à elles de la combattre si elles le veulent ; on peut les soutenir, mais pas se substituer à elles en leur enjoignant de se révolter et en leur servant pour modèle une autre culture.

En conclusion, l’universalisme est à critiquer fortement puisqu’il a coexisté avec l’exclusion, la domination et le colonialisme – l’Histoire le prouve –, et l’Occident n’a à l’évidence aucune leçon à donner aux autres parties du monde sur ses bases. Mais les luttes contre l’esclavagisme et contre l’oppression des femmes aussi bien que la lutte des classes ont découlé de cet universalisme – c’est en se référant à lui, pour en prendre le contre-pied ou non, que les peuples réduits en esclavage ou colonisés, les femmes ou le prolétariat se sont dressés et ont revendiqué leur libération ou la fin de leur exploitation.

Qui plus est, est-ce que l’égalité ou la dignité humaine sont seulement des valeurs occidentales, héritées des Lumières ? Ne serait-ce pas plutôt des valeurs universelles, et à défendre en tant que telles ?

Le combat contre l’oppression patriarcale n’est pas plus « une affaire de féministes occidentales » que la lutte contre l’exploitation capitaliste n’est celle de la classe ouvrière occidentale. Enfin, estimer qu’aucun projet émancipateur pour l’humanité ne peut naître en Occident revient à signer la mort de l’internationalisme…

En ce qui concerne la domination patriarcale, rappelons que, bien avant les mouvements de femmes apparus au cours des années 1970 dans de nombreux pays, il a existé de par le monde des femmes de toutes les cultures qui refusaient le rôle social attendu d’elles. Leur rébellion, qu’elles ont fréquemment payée cher – enfermées, lobotomisées, battues, lapidées, etc. –, n’était pas le produit de l’individualisme découlant des Lumières. Et nombre de femmes qui se révoltent contre leur sort, aujourd’hui encore, ne s’étiquettent sans doute pas féministes et ignorent même le sens de ce qualificatif ; confrontées à un collectif oppressant, elles ont en revanche envie de se libérer de leurs entraves, comme dit la chanson, et c’est juste sacrément bien !

Vanina

1. Un mot totalement inapproprié : non seulement tou-te-s les « Arabes » ne sont pas musulman-e-s, mais tou-te-s les musulman-e-s ne sont pas « arabes ».

2. En sociologie, ce sont les personnes susceptibles d’être assignées à une catégorie raciale, c’est-à-dire perçues comme appartenant à un groupe altérisé, distinct du groupe majoritaire. Mais, dans sa nouvelle acception, le mot ne renvoie plus au processus de racisation, il réduit la personne qui en fait l’objet à une identité fixe : on ne se fait pas raciser, on est un-e racisé-e.

3. Ou qu’elle paraisse l’être, car le gouvernement français s’appuie sur des représentants de l’islam pour assurer un contrôle social dans les « banlieues ».


Article publié le 21 Jan 2020 sur Oclibertaire.lautre.net