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CA : Comment et pourquoi vous êtes-vous mis en grève ?

Zainab  : On voulait une augmentation de nos frais kilométriques qui sont actuellement de 0,31 du kilomètre. On dépense entre 300 et 450 euros pour l’essence par mois et seul 1/4 nous est remboursé.

Angélika : Ça c’est la goutte qui a fait déborder le vase. On est payées au SMIG, 1300 euros pour un plein temps, et l’essence nous coûte de plus en plus cher.

Chloé  : Je fais 2000 km par mois. Avant on survivait, maintenant on est en train de couler. En plus le midi on mange dans notre voiture vite fait entre deux interventions à domicile, on voudrait une indemnité pour les repas. La direction nous propose juste d’augmenter notre temps de pause le midi.

Séverine : On ne se connaissait pas. Notre travail ne nous permet pas de nous rencontrer, nous sommes toutes la journée auprès des « bénéficiaires ». Nous nous sommes contactées avant la manifestation nationale du 18 octobre “pour les salaires et la défense du droit de grève”. C’était la première fois que nous nous mettions en grève. On a fait une banderole avec un feutre sur un drap et on s’est mis sur le bord de la manifestation pour que tout le monde nous voit. Les organisations syndicales nous ont donné le micro et là nous avons pu expliquer nos revendications.

Angélika : Au début on a reçu le soutien de la CGT, Sud et de la Nupes. Ils nous prêtaient un barnum tantôt Sud, tantôt la CGT.

Domidom Caen est l’une des 70 agences de la branche aide à domicile de Orpea. En effet Orpea a acheté en 2014 des réseaux d’aide à domicile : Domidom et ADHAP. Le groupe Orpea, qui dépend d’un fond de pension canadien, est tristement connu depuis la publication en janvier 2022 du livre Les fossoyeurs. Le journaliste indépendant Victor Castanet. y décrit un système où les soins d’hygiène, la prise en charge médicale, voire les repas des résidents sont “rationnés” pour améliorer la rentabilité du groupe. Un rapport des inspections générales des finances (IGF) et des affaires sociales (IGAS) sur la gestion du groupe de 2017 à 2020 relève également des « financements irrégulièrement employés » et des « dotations publiques détournées de leur finalité ». Autre scandale moins connu, la direction d’Orpea a choisi en matière de dialogue social de réactiver la stratégie du syndicat maison, Arc en Ciel, tel que le pratiquaient il y plus de cinquante ans les directions de Simca et Citroën à travers la CFT (Confédération Française du Travail).

CA : Où en sont les négociations avec votre direction ?

Lola  : La première négociation a eu lieu le 19 octobre, le lendemain de notre grève. La direction à Puteaux (Hauts-de-Seine) nous proposait une prime de panier de 10 euros et de 1 à 3 % d’augmentation, si nous reprenions le travail immédiatement.

Déborah  : C’est loin de nos revendications, on veut 1500 euros de salaires net et le remboursement en frais réels de nos kilomètres. Et aussi le paiement en temps réel de nos déplacements entre deux interventions. Ils calculent ce temps sur Mappy, mais on ne met pas le même temps un matin à 10h ou un vendredi soir à 17h, pour se déplacer dans et autour de Caen. Et on veut aussi une prévoyance santé, parce que dans notre métier il y a plus d’accidents de travail que dans le BTP.

Christelle : Quand on reçoit notre planning, nous avons entre 10 et 20 heures supplémentaires. Mais ces heures ne sont majorées que de 10 %, contre 50 % normalement et ne nous sont payées qu’en fin d’année si vraiment nous n’avons pas pu les récupérer comme le souhaite la direction. Cela on le doit au syndicat maison, à la botte de la direction, qui porte le joli nom d’Arc en Ciel. On a appris pendant la grève que nous avions une déléguée du personnel. Aucune de nous n’a voté, car personne ne nous a prévenu qu’il y avait des élections. Depuis les élections du CSE (1) ont été annulées pour illégalité. On ne savait pas qu’on pouvait se syndiquer et on s’est aperçu qu’on étaient exploitées.

Chloé : Notre boulot c’est pas du papotage, quand on rentre chez nous, on est crevées. Nous, notre métier on l’aime. Mais ce métier va mourir car avec les conditions de travail difficiles et la paye qui ne suit pas, qui va vouloir faire ce travail à l’avenir ?

CA : Que cherche la direction ?

CA : En mai dernier, vos collègues aides à domicile de l’ADMR(2) Deux Rivières, à Bayeux (Calvados), ont fait grève 10 jours pour dénoncer leurs conditions de travail. Elles ont rapidement obtenu le paiement du temps réel passé entre 2 bénéficiaires. Pourquoi pas vous ?


Séverine  : La direction attend que nous nous épuisions, mais ce qu’ils n’ont pas compris c’est que nous sommes déterminées. Depuis 2017, nos trajets en temps réel devrait être payé d’après l’accord signé. Maintenant Domidom accepte d’augmenter notre indemnité à 0,45 du km et une augmentation de 5 à 74 euros par mois. Le patron m’a dit que 1500 euros de salaire c’était trop, quand je lui ai demandé combien il gagnait lui, il a raccroché.

Angelika : On ne peut pas lâcher maintenant, pas après 38 jours de grève. Nos collègues qui ne sont pas en grève (6 AVS en grève sur 17) attendent que nous obtenions satisfaction, mais elles ne passent pas nous voir. Une collègue de Domidom du Havre a pris contact avec nous pour essayer de porter les mêmes revendications dans sa boîte. Elle nous a ensuite prévenue qu’elle était convoquée par la direction… Depuis plus de nouvelles. La pression est forte pour que le mouvement ne s’étende pas.

CA : Comment s’organise la solidarité ?

Angelika  : On a des coups de fil de Marseille, du Doubs, du Pas de Calais. François Ruffin (député LFI de la Somme) que nous avons rencontré à Paris prend régulièrement des nouvelles. Les gens qui passent dans la rue viennent discuter, se désolent qu’on n’aient pas encore gagné.

Christelle : Et puis, il ne faut pas oublier Bernie, un cuisinier en retraite qui nous apporte à manger de vrais repas chauds tous les jours. Et ça, c’est bon pour le moral.

Chloé : Quand l’une de nous à un coup de blues, les autres la réconforte. On est comme une famille maintenant. On a aussi eu un peu d’argent des caisses de grèves de Solidaires et de la CGT. A la soirée de soutien le 22 novembre, avec la projection du film de François Ruffin « Debout les femmes », les gens ont été généreux. Nous avons aussi une cagnotte en ligne(3) et sur Facebook, nous avons un groupe d’auxiliaire de vie en grève. On espère une mobilisation générale des auxiliaires de vie. Nous, on est prêt à attendre le temps qu’il faudra.

Lola : La CGT d’EDF est dans le bâtiment en face, ils sont venus nous voir dès que nous avons installé le piquet de grève. Nous sommes soutenues par la fédération du commerce CGT. Maintenant nous sommes syndiquées à la CGT.

CA : Vos prochaines actions ?

Zainab  : On fait toutes les manifs, on était le 17 novembre avec les profs des lycées professionnels. Il y a aussi une manif pour les oubliés du Ségur (4) le 29/11 et on y sera.

Déborah : Les négociations avec la direction ne sont pas rompues. On s’est encore parlé hier. On se bat pour avoir les moyens de continuer à travailler.

Séverine  : Le 3 novembre, Arthur Delaporte, le député PS (NUPES) du Calvados nous a invitées à l’Assemblée Nationale où nous devions participer à un débat sur les conditions de travail, mais il n’a pas eu lieu. Nous avons pu exposer nos revendications au conseiller du ministre de l’Autonomie. Puis M. Delaporte nous a accompagné en négociation au siège de Domidom, à Puteaux.

Angelika : Soit disant « les premières de cordées » et « essentielles » au moment du Covid, nous sommes maintenant les oubliées de la société. Cela fait 3 ans que nous attendons la bonne parole de Macron qui a promis de revaloriser les métiers de l’aide à la personne. On a écrit une lettre ouverte à ce président qui nous laisse mourir.

Toutes  : On lâche rien ! On n’a pas le choix que de continuer pour gagner sur nos revendications.

Elles n’ont rien lâché et ça a fini par payer. Mercredi 30 novembre 2022, elles ont décidé de se rendre devant le siège d’Orpea à Puteaux en région parisienne, pour « délocaliser leur piquet de grève ». Elles pensaient rester plusieurs jours mais finalement une journée a suffi. Après 45 jours de grève, les salariés de Domidom, ont obtenu satisfaction à leurs revendications, notamment sur la hausse des salaires, 1465 euros net et la prime d’ancienneté. Le défraiement kilométrique passe de 0,31 à 0,45 du kilomètre. Elles vont avoir une prévoyance santé et la promesse d’un panier repas en mars 2023.

« C’est une victoire pour nous, les 10 salariées de l’agence à Caen, mais c’est aussi une victoire pour les 895 autres aides à domicile de Domidom partout en France. C’est une joie immense, on a montré qu’on pouvait se bouger et obtenir nos revendications. Elles sont légitimes, croyez-moi, quand vous voyez le travail que l’on fait » affirme Angelika. « On va reprendre le travail mais il faut savoir que notre combat ne s’arrête pas pour autant. On veut que le gouvernement fasse quelque chose pour notre métier. Les aides à domicile qui exercent dans le public ont reçu la prime Segur par exemple. Pourquoi pas nous dans le privé ? On finira à l’Élysée s’il le faut ! » ajoute Séverine.

Propos recueilli par Odile

Notes

1. Le Comité Social Économique est l’unique institution représentative du personnel (IRP) dans les entreprises de plus de 11 salariés. Créé en 2018, il remplace et fusionne les anciennes IRP : le comité d’entreprise (CE), les délégués du personnel (DP), le comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT). Le résultat c’est moins d’élus et moins d’heures de délégation.

2. ADMR : Aide à domicile en milieu rural

3. https://www.cotizup.com/auxiliaire-…

4. Les personnels qui n’ont pas touché les 183 euros mensuels après le Ségur de la santé de juillet 2020, qui accordait une prime aux personnels des hôpitaux et EPADH qui étaient en première ligne pendant la crise COVID.




Source: Oclibertaire.lautre.net