Décembre 6, 2020
Par ACTA
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Après la tragique défaite des États arabes face à Israël en 1967 et avec elle, celle du projet nationaliste arabe de libération de la Palestine, les groupes armés palestiniens vont prendre un essor considérable. Du Mouvement des nationalistes arabes naîtra dans le courant l’année 1967, le Front populaire pour la libération de la Palestine et le Fatah verra le nombre de ses fedayins augmenter considérablement, devenant la principale force de la résistance. Convaincue qu’elle ne pourra, en dernière instance, compter que sur elle-même, la résistance palestinienne choisit la voie de la libération par les armes et de la transformation révolutionnaire de sa société. Vingt ans après la génération de 1948, celle du « désastre », une nouvelle génération politique a le même sentiment d’un rôle à jouer, d’un appel de l’histoire qu’il ne fallait à aucun prix laisser passer, jusqu’à connaître son apogée en 1968 lors de la bataille de Karameh, où la résistance stoppa l’assaut sioniste en Jordanie.

Dans l’élan de 1967, se développent des collectifs de cinéma militant, composés de membres des organisations de résistance, dont en premier lieu l’Unité cinéma du Fatah, dans laquelle on trouve les cinéastes Hani Jawhariyyeh, Mustafa Abu Ali, Sulâfa Jadallah et Hassan Abu Ghanima. L’Unité cherche à se distinguer d’un cinéma dit politique ou engagé, en participant caméra légère au poing au combat armé et politique, et en développant son discours sur la base d’allers-retours entre les enquêtes parmi les classes populaires, les tournages et puis la diffusion des films au plus près de la population palestinienne exilée, réfugiée en Jordanie, au Liban ou en Syrie. Comme le disent les membres de l’Unité cinéma : « c’est de la guerre populaire que notre cinéma militant tire les normes de son travail, ainsi que son inspiration ». Ainsi l’ambition du collectif ne se résume pas seulement à documenter la lutte palestinienne mais à mettre le cinéma à son service comme un outil de contre-information et d’enquête, afin de bâtir une image des palestiniens par les palestiniens eux-mêmes et d’affirmer leur existence politique.

Finalement, nombre des membres de l’Unité sont morts ou blessés au combat tandis que les films sont souvent détruits par l’entité sioniste, pour qui la disparition du patrimoine visuel palestinien va de pair avec celle de l’histoire de son peuple et de ses luttes. Certaines bobines sont mêmes toujours stockées dans les caves de Tsahal.

Afin d’entrapercevoir la richesse d’une expérience esthétique et politique qui fut partie intégrante de l’élan révolutionnaire palestinien, nous publions ici le manifeste de l’Unité cinéma, ainsi qu’un bref historique et un bilan écrits en 1975 par l’un des membres de l’Unité, Hassan Abu Ghanima. Aujourd’hui les productions cinématographiques sionistes ne se sont jamais autant répandues à travers le monde, notamment grâce à Netflix. De plus, de nombreux films prétendument progressistes connaissent un succès certain, y compris dans nos milieux militants (tel que Samouni Road de Stefano Savona) alors qu’ils font la chronique dépolitisée du désastre et participent à la représentation victimaire des palestiniens. Face à cela, ces documents rappellent un temps où soutenir le peuple palestinien signifiait soutenir sa révolution, une révolution palestinienne, une révolution arabe.

Documents du cinéma militant palestinien : À propos de l’Unité cinéma du Fatah
Hani Jawhariyyeh, Sulâfa Jadallah au village de Karameh en 1968

Un Manifeste

Le Groupe du Cinéma Palestinien avait publié en 1973 le Manifeste suivant :

Voilà trop longtemps que le cinéma arabe se complait de traiter des sujets sans rapport avec la réalité et de manière superficielle. Cette démarche fondée sur des stéréotypes a fini par créer de détestables habitudes chez les spectateurs arabes pour qui le cinéma est devenu une sorte d’opium. Obscurcissant sa lucidité et sa conscience, il a contribué à détourner le public des véritables problèmes.

Certes, au cours de l’histoire du cinéma arabe, il y a eu des tentatives sérieuses pour exprimer la réalité de notre monde et sa problématique mais, bien vite, elles ont été étouffées par les tenants de la réaction qui ont férocement combattu toute émergence d’un cinéma nouveau. Tout en saluant l’intérêt de ces tentatives, il convient cependant de préciser qu’elles étaient restées le plus souvent balbutiantes du point de vue du contenu et toujours insuffisantes du point de vue formel. On ne parvenait jamais à échapper au lourd héritage du cinéma conventionnel.

Mais la défaite de juin 1967 a provoqué un déchirement si profond qu’il a suscité des remises en question fondamentales. On a vu enfin apparaître de jeunes talents motivés par le souci de promouvoir un cinéma d’un genre inédit dans le monde arabe. Convaincus aussi que le bouleversement devait affecter aussi bien le contenu que la forme. Les films qui illustrent ce nouveau courant s’interrogent sur les causes de notre défaite et traduisent des prises de position courageuses en faveur de la résistance. Il importe en effet de développer un cinéma palestinien susceptible d’appuyer dignement le combat de notre peuple en dévoilant les véritables raisons de notre situation et en décrivant les étapes de notre lutte d’Arabes et de Palestiniens pour libérer notre terre.

Le cinéma auquel nous aspirons devra s’attacher à exprimer aussi bien le présent que le passé et le futur. Son essor harmonieux nécessitera un regroupement des efforts individuels : en effet, les initiatives personnelles – quelle que soit leur valeur — sont condamnées à rester insuffisantes et inefficaces. C’est à cette fin que nous, hommes de cinéma ou de littérature, diffusons ce Manifeste et appelons à la création d’un groupe du Cinéma Palestinien. Les tâches que nous lui assignons sont au nombre de six : 

1. Produire des films réalisés par des Palestiniens sur la cause palestinienne et ses objectifs, des films qui s’inscrivent dans le contexte arabe et s’inspirent d’un contenu démocratique et progressiste. 

2. Travailler à l’émergence d’une esthétique nouvelle destinée à remplacer l’ancienne et susceptible d’exprimer avec cohérence ce contenu nouveau.

3. Mettre ce cinéma tout entier au service de la révolution palestinienne et de la cause arabe. 

4. Concevoir les films dans l’optique de présenter la cause palestinienne au monde entier. 

5. Créer une filmothèque qui réunira les archives filmiques et photographiques sur la lutte du peuple palestinien et en retraçant les étapes. 

6. Renforcer les relations avec les groupes de cinéastes révolutionnaires et progressistes dans le monde entier, participer aux festivals de cinéma au nom de la Palestine et faciliter le travail à toutes les équipes amies qui œuvrent à la réalisation des objectifs de la révolution palestinienne.  Le groupe du Cinéma Palestinien se considère comme partie intégrante des Institutions de la révolution palestinienne. 

La naissance du cinéma palestinien et ses tendances les plus importantes

Le cinéma palestinien exprime dans le cadre de l’O.L.P. la lutte de notre peuple pour la récupération de sa patrie spoliée et sa détermination à vaincre l’ennemi sioniste pour fonder un État démocratique sur l’ensemble de la terre palestinienne. Ce cinéma est encore jeune. En effet ce n’est que vers 1967-1968 qu’a été fondée une Unité cinéma au sein du mouvement Fatah. Elle fut historiquement la première à travailler au sein d’une organisation palestinienne armée. Elle a commencé par filmer tous les événements révolutionnaires se rapportant à la résistance palestinienne à partir de la bataille de Karameh qui a suscité un grand enthousiasme au sein du peuple. Son travail consiste principalement à accumuler le maximum d’archives filmiques et photographiques afin de pouvoir les utiliser au moment opportun.

En 1969, l’Unité s’est procurée une caméra 16 mm et un magnétophone. C’est ainsi qu’elle a pu tourner un documentaire intitulé « Non à la solution défaitiste ». En 1970 elle a réalisé « De toute mon âme et avec mon sang ». Ce premier film important a montré le chemin au cinéma qui s’est développé par la suite. 

Au total, l’Unité avait produit fin 1975 quinze films de court et de moyen métrage. En 1973, elle a participé à la fondation du « Groupe du Cinéma Palestinien » qui s’est affilié au Centre de Recherches Palestiniennes. Ce Groupe était né de la convergence des expériences cinématographiques menées par différentes organisations palestiniennes. Il réunissait des membres de chacune d’entre elles ainsi que des cinéastes progressistes arabes unis par la volonté de faire naître un cinéma au service de la cause palestinienne. Mais ce Groupe n’a produit qu’un seul film, « Scènes d’occupation à Gaza ». Ensuite il s’est dissous et chaque mouvement a repris son autonomie. 

L’Unité a alors relancé ses activités sous le label : « Les films de la Palestine » (organisme du cinéma palestinien). 

Malgré sa précocité, le nombre réduit de films et l’absence de variété dans ces réalisations, ce cinéma a une importance majeure dans la mesure où il reflète une expérience particulière dans le cinéma arabe dont il se distingue assez radicalement (si l’on excepte le cas du cinéma algérien). Né de la lutte armée, il est profondément marqué par les caractéristiques d’une guerre populaire de longue haleine et possède des traits spécifiques. (…)

Documents du cinéma militant palestinien : À propos de l’Unité cinéma du Fatah

Recherches et études sur le cinéma révolutionnaire

J’aimerais relater l’expérience de l’Unité cinéma, dont j’ai dit qu’elle avait vu le jour en 1968 (avant toutes les autres donc) afin d’exposer les leçons que nous en tirons. 

Dès le départ, les membres de cette Unité ont été conscients du fait qu’ils oeuvraient dans le cadre d’une guerre populaire de longue durée et d’une révolution armée, et qu’il leur fallait déterminer la nature et les particularités de leur activité afin de répondre correctement aux besoins, et non les desservir. Ces membres étaient trois : deux (Hany Jawhariyya et Mustapha Abû Ali) avaient étudié le cinéma à Londres, le troisième – une camarade (Sulâfa Jadallah) – avait étudié au Caire. D’emblée ils se sont posé la question de savoir si les normes artistiques étudiées ailleurs correspondaient aux aspirations palestiniennes à l’heure où l’action armée prenait son essor. Leur fallait-il s’adresser à leur public dans des styles appris à Londres et au Caire ou bien leur fallait-il au contraire trouver un style original capable de toucher les masses palestiniennes et arabes ? Plus encore : pouvaient-ils exprimer notre révolution armée à travers des formes étrangères à elle ? Leur fallait-il imiter les styles et les formes inventés et utilisés par les cinémas alliés au colonialisme ou leur fallait-il créer et développer des styles, des formes, un langage cinématographiques nouveaux, liés au patrimoine arabe en général et aux conditions de la Résistance palestinienne en particulier ? 

C’est cette importante question qui a délimité dès l’origine le travail et la nature de l’Unité. Il était clair dès le départ que le chemin serait long et pénible et qu’il nous amènerait à évoluer. Il s’agissait de trouver la voie d’un cinéma du peuple pour exprimer la guerre du peuple. 

L’expérience du film « De toute mon âme et avec mon sang »

La réponse à la question a été fournie par la réalisation du film de Mustapha Abû Ali « De toute mon âme et avec mon sang ». Pendant les événements de septembre 1970 en Jordanie, l’Unité était parvenue à filmer quelques séquences en son synchrone. En ajoutant des séquences tournées antérieurement, il y avait là une matière privilégiée pour mettre à l’épreuve nos idées sur le cinéma militant. Malheureusement, après septembre 1970, l’activité de l’Unité a reposé tout entière sur un seul de ses trois membres : Sulâfa Jadallah avait été atteinte d’une balle qui avait entraîné sa paralysie, partielle et Hany Jawhariyya s’est trouvé empêché de rejoindre le groupe. Muçtapha Abu Ali avait senti la nécessité de proposer une analyse politique des événements de Jordanie mais on lui demandait de s’en tenir aux séquences déjà enregistrées. Ce n’est qu’après plusieurs discussions, que l’on a bien voulu convenir de la nécessité de les agencer en fonction d’une analyse politique approfondie.

Il ne s’agissait donc plus de faire seulement un documentaire mais de réaliser un film militant. La différence entre les deux réside à nos yeux dans le fait que le film militant use du document filmé et d’autres matériaux dans l’intention d’arriver à une expression politique élaborée, tandis que le documentaire s’en tient généralement à la seule juxtaposition de documents : l’analyse politique est donc devenue l’axe principal du travail cinématographique, remplaçant en quelque sorte le scénario traditionnel. Elle a été établie avec la participation du plus grand nombre possible de cadres de la Résistance, le réalisateur s’en tenant à l’effort de traduction technique et plastique.

Documents du cinéma militant palestinien : À propos de l’Unité cinéma du Fatah
Hani Jawhariyyeh

Les consultations populaires

Parmi les diverses enquêtes sur le terrain entreprises par l’Unité, l’une s’est révélée particulièrement intéressante pour la connaissance des réactions du peuple palestinien. Ces enquêtes ont été menées dans les camps, dans les bases et dans les écoles supérieures. Elles portaient sur la réceptivité par rapport aux films réalisés par l’Unité ou à des films réalisés par des amis étrangers ou encore par rapport à des films illustrant l’action de mouvements de libération nationale dans le monde. L’Unité a mis au point une série de questions qu’elle distribuait à l’assistance avant les projections. Les réponses arrivaient directement après la projection ou bien étaient remises à la faveur d’une autre projection ou encore étaient retournées par tout autre moyen.

Après un certain temps, nous nous sommes retrouvés à la tête d’une importante documentation, émanant le plus souvent de Palestiniens du Liban et de Syrie. Toutes les projections avaient comporté, parmi d’autres films, « De toute mon âme et avec mon sang ».

Six impressions se sont imposées à nous : 

1. L’accueil chaleureux, appuyé par des applaudissements, réservé aux films confirme l’intérêt que notre peuple porte à sa question fondamentale : la révolution. 

2. Cet intérêt prouve l’importance et le poids du cinéma comme média populaire et souligne la nécessité pour le cinéaste d’avoir une grande conscience politique. 

3. Les réactions face aux films vietnamiens, algériens et cubains, et d’une façon générale face à tout film qui traite de la lutte armée, correspondent à celles que suscitent les films palestiniens. Ce qui confirme que notre peuple est conscient que son combat contre le sionisme s’inscrit dans le contexte plus général de la lutte contre l’impérialisme international. 

4. Les spectateurs préfèrent le style réaliste à tous les autres styles en matière artistique. 

5. Les spectateurs habitués aux films commerciaux, tendent à réagir par défaitisme à certains films, notamment à « De toute mon âme et avec mon sang », qui les surprend. N’étant pas familiers du cinéma militant, ils sont incapables de se faire une opinion précise. Toutefois des discussions et une seconde projection les aident souvent à comprendre.

6. L’insistance que mettent les gens à demander d’autres projections traduit bien leur besoin d’adresser la parole à quelqu’un pour discuter de leurs préoccupations et découvrir les luttes des autres peuples. Les membres de l’Unité en ont retiré l’intime conviction que sur toute question, il faut nécessairement en référer aux masses qui sont toujours les premières concernées. 

Par ailleurs l’Unité a rencontré absolument tous les cinéastes étrangers qui sont venus tourner des films ou des reportages sur la Résistance palestinienne et elle a eu avec eux des discussions fructueuses pour l’évolution de la réflexion sur le cinéma militant au Moyen-Orient et dans le monde. Elle a retiré aussi beaucoup de profit des rencontres avec des cinéastes progressistes dans différents festivals internationaux. 

Documents du cinéma militant palestinien : À propos de l’Unité cinéma du Fatah

Les conclusions

L’Unité a tiré quelques conclusions de ses diverses expériences : 

1. Le cinéma militant constitue une nouvelle expérience dans le cinéma mondial. On peut considérer qu’elle a pris son essor avec les révolutions populaires et armées au Vietnam, à Cuba, en Algérie et en Palestine. Elle émerge aussi des combats de l’Amérique latine et des luttes en Amérique du nord et en Europe où des collectifs réalisent des films qui dénoncent l’impérialisme et chantent la résistance des peuples. C’est de la guerre populaire que notre cinéma militant tire les normes de son travail, ainsi que son inspiration.

2. Le collectif de cinéma militant doit, à notre avis, s’acquitter de toutes les opérations depuis l’écriture du scénario jusqu’à la projection. À tous les stades, il doit se considérer comme une cellule engagée stratégiquement et tactiquement dans la problématique qu’il a voulu exposer dans son film. La nature de la production d’un film militant est double : car ses auteurs doivent tenir compte de deux facteurs : la période provisoire et la stratégie à long terme de la lutte. En toute hypothèse le film militant doit être « utile comme le pain et non superflu comme le parfum ». 

4. Le travail militant au niveau du cinéma ne s’achève qu’avec la projection du film devant les masses concernées par la lutte et qui la pratiquent. Le cinéaste doit donc se déplacer pour présenter lui-même son film, que ce soit à découvert ou en secret selon les exigences et la nature de la période de lutte. La relation entre les masses et le cinéaste doit être continue durant toutes les opérations de fabrication du film. 

5. Enfin le film militant doit posséder un certain nombre de qualités : avoir un contenu réellement révolutionnaire, avoir un traitement sérieux, tenir compte de la réceptivité réelle du public visé, être capable de contrer victorieusement le cinéma émanant du monde impérialiste. 

Hassan Abu Ghanima

Parmi les films ayant échappé à la destruction, voici Ils n’existent pas de Mustapha Abu Ali, réalisé en 1974 :




Source: Acta.zone