« Pour vous enlever l’envie de manifester

nous prenons régulièrement quelques otages et nous les mutilons

en leur crevant un oeil ou en leur arrachant une main. »

Qui a dit cela ? Personne, mais certains doivent le penser

Depuis le début du XIXe siècle s’est élaborée petit à petit une « doctrine française » du maintien de l’ordre : contre les troubles populaires, au lieu d’envoyer l’armée avec des armes de guerre pour écraser la violence par la violence, l’État est censé envoyer des troupes de police dans le but de contrôler les manifestants en leur rendant impossible l’escalade des violences. Voir le livre Force publique : une sociologie de l’institution policière, par Cédric Moreau de Bellaing, édition Economica, 2015, et une vidéo : http://taranis.news/2016/10/dossier-la-commission-denquete-parlementaire-sur-le-maintien-de-lordre-2015/ . C’est dans cet esprit qu’ont été créés en 1927 les Gendarmes Mobiles, et en 1944 les CRS. Le but est le maintien de l’ordre civil et la protection de la sécurité des personnes et des biens. Ça, bien sûr, c’est la doctrine officielle. En réalité il y a toujours un usage de la violence terrifiante, exemple le massacre d’Algériens participant à une manif pacifique à Paris en octobre 1961.

D’autre part, la tentation du sadisme existe chez les policiers, comme chez n’importe quel professionnel dépositaire d’une autorité, que ce soit un contremaître, un chef de service, un enseignant … sauf que les policiers, ayant l’usage de la force, ont reçu, en principe, une formation pour ne pas céder à cette tentation. Mais en pratique il y a toujours un encouragement implicite au sadisme des policiers,
- par l’impunité de la plupart des « bavures »,
- par le fait aussi qu’ils sont mis parfois dans des situations d’affrontement où ils ont peur, que ce soit face aux manifs ou dans le quotidien des quartiers pauvres,
- enfin par la tolérance, dans leur formation, vis-à-vis d’une idéologie raciste et d’un entre-soi de bande armée. (Voir témoignage https://www.mediapart.fr/journal/france/211218/magouilles-nazisme-et-violence-un-policier-repenti-se-livre )

Cela dit beaucoup de policiers et gendarmes sont attachés à la définition de leur profession comme service public républicain et au code de déontologie de la police. Beaucoup partagent les idées des gilets jaunes. D’après les témoignages les tireurs de flash-ball qui visent la tête sont probablement une minorité. La réglementation officielle de la profession, ça compte, ce n’est pas insignifiant.

Or le sociologue Cédric Moreau de Bellaing a noté un changement dans la doctrine officielle sous Sarkozy et Valls : en brandissant deux épouvantails, les « casseurs » et la menace terroriste, on légitime ce que j’appellerais des moments de déchaînement de violence dans les opérations de contention des manifestations. Sivens et Notre-Dame-des-Landes ont été des exemples typiques de ce changement. Pour d’autres exemples, voir les vidéos d’Alexandre Langlois, secrétaire du syndicat de policiers VIGI :

https://www.youtube.com/watch?v=S5CZkNZq7VE&feature=youtu.be&fbclid=IwAR112jxZC33tVJS9ffXi4DUaHlQpHLqw6CNb-T6OXWBK9aXcKZbAUjQjXsY

et https://www.youtube.com/watch?v=b_yerNHpxQ4

Exemples :
- charges en bande (en non en rangs) sur des manifestants inoffensifs, comme je l’ai vu de mes yeux à Marseille,
- « nasses » sans voie d’issue pour les manifestants,
- utilisation de la rhétorique anti-criminalité (dont le sigle « BAC ») dans les missions censées être de maintien de l’ordre,
- et, encore plus clairement, équipement de la police avec des armes soi-disant « non létales » ou « sub-létales » : grenades « de désencerclement », et depuis 2002 le LBD Flash-Ball (Lanceurs de Balles soi-disant de Défense),
- sous-formation des personnels aux méthodes d’utilisation modérée de ces armes.
- Fréquemment la police laisse se développer des situations d’affrontement, par exemple en ne faisant rien pour contenir et identifier les casseurs (pourtant, les contrôles d’identité, les flics savent faire). Et on peut penser que c’est pour tester l’utilisation accrue des méthodes de violence – et bien sûr pour donner le spectacle des casseurs aux téléspectateurs apeurés, mais cela n’est pas nouveau.

On peut admettre que dans certains cas le fait d’éborgner un manifestant avec un flash-ball soit une bavure due à la précipitation ou à une mauvaise maîtrise du pistolet mais le fait que cela se reproduise régulièrement semaine après semaine contre les gilets jaunes amène à penser qu’il y a aussi un « laisser-faire » délibéré de la part des autorités. Des blessures graves, invalidantes, qui se répètent de façon prévisible peuvent être interprétées comme un message implicite adressé par le gouvernement aux mouvements sociaux : « chers concitoyens, pour vous enlever l’envie de manifester nous prenons régulièrement quelques otages et nous les mutilons en leur crevant un oeil ou en leur arrachant une main ». La doctrine introduit dans le maintien de l’ordre des méthodes de guerre contre la population.

Tout cela s’accompagne d’un discours hypocrite sur la protection des citoyens contre les casseurs, la nécessité pour les policiers de se défendre, la vigilance contre des bavures présentées comme de regrettables exceptions. Ce discours hypocrite a probablement toujours existé dans la police, mais le gouvernement l’amplifie par des mensonges évidents. Et en demandant aux policiers d’endosser de tels mensonges il attise chez eux une culture de la mauvaise foi et du mépris vis-à-vis des citoyens.

Dans ce retour en arrière de la doctrine du maintien de l’ordre, on peut voir une tentative de « rebrutalisation » des relations sociales :

depuis la fin du XIXe siécle, le peuple utilise de moins en moins la violence (émeutes meurtrières, incendies) dans les mouvements sociaux (comme dans la vie quotidienne depuis au moins le XVIIIe siècle). Et comme l’a montré Foucault, les autorités, depuis le XVIIe siècle, préfèrent utiliser la contrainte (prison, surveillance) plutôt que le spectacle de la violence (exécutions publiques, tirs sur la foule…). La rebrutalisation actuelle de l’action policière fait partie du détricotage de la démocratie impulsé par les États depuis la fin du XXe siècle. (Voir le livre Après la démocratie, d’Emmanuel Todd, 2008). On peut espérer que des révolutions démocratiques mettront fin à cette tendance.