DĂ©cembre 5, 2022
Par EntĂȘtement
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« La musique est peut-ĂȘtre l’exemple unique de ce qu’aurait pu ĂȘtre – s’il n’y avait pas eu l’invention du langage, la formation des mots, l’analyse des idĂ©es – la communication des Ăąmes. »
Marcel Proust, À la recherche du temps perdu

Dans le ravage contemporain, la ModernitĂ© est un champ de bataille dĂ©ployant entre autres deux pseudo-perspectives : celui d’un capitalisme vert et d’un capitalisme liquidateur. Ces deux perspectives Ă©troitement liĂ©es sous tous leurs aspects, non qu’un objectif de rendre impossible une multiplicitĂ© de bifurcations, Ă©crasent la constitution des plans d’ñmes. La ModernitĂ© se dĂ©finit comme une entreprise d’homogĂ©nĂ©isation du temps, afin d’imposer cette emprise d’un temps abstrait sur l’ensemble de l’humanitĂ©. C’est ainsi que la pensĂ©e du social-dĂ©mocrate d’Harmunt Rosa, vient piller le concept de rĂ©sonance chinoise pour essayer de remĂ©dier aux maux de l’homme occidental. Si bien que la rĂ©sonance de Rosa n’est alors que le nouvel habile des rapports sociaux. Certain prĂ©fĂ©rons encore prolonger le projet moderne, d’autre opterons pour son dĂ©passement, rĂ©alisant son projet ; d’autres chercheront Ă  s’y dĂ©faire laissant le libre espace des bifurcations. Ce dernier point doit ĂȘtre le tremplin d’une exigence, Ă  une doctrine capable de renoncer Ă  l’état des choses et de prendre sa revanche sur celle-ci.

« La musique nous donne ce qui prĂ©cĂšde toute forme, le noyau intime, le cƓur des choses » (Arthur Schopenhauer, Le monde comme reprĂ©sentation). Ainsi, l’analyse de la musique selon Schopenhauer touche la profondeur essentielle entre soi et le monde, saisit par le mĂȘme geste les tonalitĂ©s qui traversent ces deux plans, faisant de la musique un plan au-delĂ  du monde de la reprĂ©sentation. DĂ©faire l’état des choses nĂ©cessite cette attention pour saisir le bon tempo qui correspond Ă  l’évĂ©nement d’une rĂ©volution. À l’évidence, la rĂ©volution est une question musicale, un agencement technique des mondes, « c’est-Ă -dire la simple consonance, acquiert par le rythme et la rime une certaine perfection, une importance propre, puisqu’elle en devient une sorte de musique : elle semble donc dĂ©sormais exister pour elle-mĂȘme, et non plus comme simple moyen, comme simple signe reprĂ©sentatif d’un objet, Ă  savoir du sens des mots » (Arthur Schopenhauer, Le monde comme reprĂ©sentation). La consonance rĂ©sulte d’un ensemble de sons en accord Ă  leur situation, ce qui permet de trouver un sens. Il y a une consonance qui donne sens des mots, des mots toujours pris dans une expĂ©rience singuliĂšre de l’existence. Par cette Ă©thique de l’expĂ©rience, la consonance s’amplifie comme la constitution possible des plans d’ñmes capable de manifester activement leurs facultĂ©s sensibles d’agir selon les tonalitĂ©s Ă©vĂ©nementielles.

Pourtant, ce qui se joue en Occident est d’une autre nature, celle de naturaliser la passivitĂ©, de rendre impossible d’éprouver des continuitĂ©s entre soi et le monde, de dĂ©pecer tous liens et toutes temporalitĂ©s. Sortir de cet Ă©tat temporel de passivitĂ© implique de revenir Ă  hauteur d’ñmes, partir du premier seuil de la consonance celui de l’ñme. « Mais Ă  le considĂ©rer plus profondĂ©ment, nous dĂ©couvrons que le lien rĂ©side dans le corps, consiste en quelque chose de sensible ; toutefois, comme l’ñme, il n’occupe aucune partie dĂ©finie dans le corps – sa vertu procĂ©dant de la condition de l’ñme » (Giordano Bruno, Des liens). Cette condition de l’ñme rend visible son centre : le corps se situe dans une localitĂ©, et tient Ă  l’existence de la pluralitĂ© des liens entre des corps et des choses. « Les liens sont Ă  peu prĂšs, pour l’essentiel, la conformation du corps, sa contenance et son mouvement ; la consonance entre la voix et le propos » (idem). La vie et la parole tiennent ensemble comme le lien d’une continuitĂ©, d’une densitĂ© d’une forme de vie et la consistance de sa parole. Une vie vide donne des mots muets de toute expĂ©rience, telle est la parole du sujet occidental, dont sa parole n’a de valeur quand termes Ă©conomiques. Cela Ă©nonce la premiĂšre forme de la consonance de se situer dans un ensemble de liens non systĂ©mique. La consonance se fonde sur la prĂ©sence de vĂ©ritĂ© habitant une situation. Une indiffĂ©renciation se vit entre le vivre et la vĂ©ritĂ© par cette expression silencieuse dont la consonance est l’effet. 

La seconde forme de la consonance est de tenir une liaison phĂ©nomĂ©nale dans l’anarchie des phĂ©nomĂšnes. Cette anarchie,si chĂšre Ă  Reiner SchĂŒrmann, nous l’éprouvons comme une gĂ©ographie phĂ©nomĂ©nale, qui sonne un appel profond d’une traduction entre chaque phĂ©nomĂšne composĂ© de son propre langage. La consonance doit tenir compte du langage de chaque phĂ©nomĂšne, garder cette attention particuliĂšre Ă  la singularitĂ© afin de ne pas se laisser capturĂ© par la tradition philosophique de s’arrĂȘter Ă  l’apparence du visible, mais de toucher l’élĂ©ment dynamique qui dĂ©finit la singularitĂ© du phĂ©nomĂšne sans pour autant le rĂ©duire Ă  une entitĂ© objectivable, obligĂ©e alors de se heurter Ă  son expĂ©rience mĂȘme, dans toute sa complexitĂ©. D’une insurrection Ă  une expĂ©rience amoureuse, de telles expĂ©riences ne peuvent que s’éprouver de l’intĂ©rieur, pour comprendre la pleine tonalitĂ© effective et affective du langage d’un phĂ©nomĂšne. De lĂ , une relation entre les phĂ©nomĂšnes possibles comme l’unique manifestation partisane des expĂ©riences vĂ©cues. La consonance est le moment ou naisse des formes, d’une rencontre entre d’une situation et d’une nĂ©cessitĂ©. De cette rencontre que tous mouvements rĂ©volutionnaires naĂźt, les mouvements rĂ©volutionnaires ne se propagent pas par contamination, mais par consonance. Dans ce moment de consonance, il n’y a plus de sĂ©paration, juste les battements de deux besoins essentiels : celui de dĂ©faire l’ordre des choses et celui de la communautĂ©.

« Il est temps que l’on sache !
Il est temps que la pierre consente Ă  fleurir,
qu’au dĂ©sarroi batte un cƓur.
Il est temps qu’il soit temps.
Il est temps. »
Paul Celan, PoĂšmes

Louis René




Source: Entetement.com