DĂ©cembre 8, 2021
Par CQFD
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Illustration de L.L. de Mars

« Port ouvert aux Ă©trangers et fermĂ©s aux armes Â». Ce slogan qui claque, c’est celui du CALP, le Collectif autonome des travailleurs portuaires (Collettivo Autonomo Lavoratori Portuali). Son credo ? EmpĂȘcher l’acheminement maritime des armes vendues par les pays europĂ©ens, notamment aux dictatures du Moyen-Orient. Venus de la ville italienne de GĂȘnes, oĂč a Ă©tĂ© fondĂ© le collectif, plusieurs de ses membres ont derniĂšrement fait le dĂ©placement en France pour Ă©changer autour de leur lutte. AprĂšs Marseille au mois de septembre, c’est Ă  une quarantaine de kilomĂštres de la citĂ© phocĂ©enne, Ă  Port-de-Bouc, que nous les avons retrouvĂ©s deux mois plus tard.

« Ces cargaisons et les guerres qu’elles nourrissent sont la cause directe de la fuite de milliers de personnes, qui ne sont pas des gens qui migrent mais des gens qui fuient – impossible de ne pas faire le lien Â», prĂ©cise Ricky, un des dockers prĂ©sents, qui insiste sur l’importance pour le collectif de mĂȘler lutte antimilitariste et accueil des exilĂ©s.

Si pour le CALP les deux combats vont de pair, c’est Ă  l’origine autour d’autres prĂ©occupations que le collectif s’est constituĂ© : les conditions dans lesquelles les travailleurs portuaires exercent leur mĂ©tier. En 2009, la mort d’un docker provoquait les premiĂšres discussions entre les travailleurs du port de GĂȘnes autour des problĂšmes de sĂ©curitĂ© au travail. Deux ans plus tard naissait le CALP.

De l’indignation au blocage

Le tournant antimilitariste du collectif s’est quant Ă  lui opĂ©rĂ© quelques annĂ©es plus tard. En avril 2019, le mĂ©dia indĂ©pendant Disclose rĂ©vĂšle [1] que des canons Caesar de fabrication française sont chargĂ©s dans l’Hexagone par la compagnie maritime saoudienne Bahri pour ĂȘtre livrĂ©s en Arabie saoudite. Disclose dĂ©montre que ces armes sont utilisĂ©es dans la guerre que la monarchie du Golfe mĂšne au YĂ©men contre les civils [2]. Le 5 mai, le site d’investigation annonce sur Twitter qu’un navire, le Bahri Yanbu, doit prochainement transiter par la France pour un chargement d’armes. Suite Ă  ces rĂ©vĂ©lations, des ONG parmi lesquelles l’Acat (Action des chrĂ©tiens pour l’abolition de la torture) et l’Aser (Action sĂ©curitĂ© Ă©thique rĂ©publicaines) se mobilisent pour dĂ©noncer l’opĂ©ration et le bateau renonce finalement Ă  accoster dans le port du Havre. Les dockers de Marseille-Fos prĂ©viennent dans la foulĂ©e qu’ils refuseront eux aussi de charger des armes.

Le navire se rabat alors sur le port de GĂȘnes oĂč il accoste le 20 mai 2019, Ă  l’aube. Mais les dockers locaux se sont organisĂ©s en amont, bien dĂ©cidĂ©s Ă  empĂȘcher le chargement. Ils ont notamment saisi les autoritĂ©s portuaires, questionnant la lĂ©galitĂ© de la cargaison. Un prĂ©avis de grĂšve est mĂȘme dĂ©posĂ©, empĂȘchant de facto le chargement. Le jour J, une manifestation est Ă©galement organisĂ©e avec l’aide d’associations. La grĂšve est massivement suivie. Comme une Ă©vidence : « Dans la tĂȘte d’une bonne partie des travailleurs portuaires, il y a cette idĂ©e que le travail est quelque chose qui doit ĂȘtre utile, estime Ricky. Quand tu te rends compte que les chargements dont tu t’occupes sont composĂ©s d’armes, de bombes et de missiles qui vont servir pour des guerres, ça ne te laisse pas indiffĂ©rent. Â»

Ce jour-lĂ , le cortĂšge qui agrĂšge « du scout Ă  l’anarchiste Â», selon l’expression de JosĂ©, un des dockers prĂ©sents aux cĂŽtĂ©s de Ricky, parvient Ă  entrer dans le port grĂące au dĂ©coupage du grillage rĂ©alisĂ© la nuit prĂ©cĂ©dente. L’opĂ©ration est un succĂšs : le navire repart sans armes. Pour JosĂ©, c’est avant tout le mĂ©lange des genres entre pratiques lĂ©gales et actions directes qui a permis cette rĂ©ussite. Mais cela tiendrait aussi au fait qu’ils ont su « dĂ©crypter la logique militariste et comprendre qu’au-delĂ  du missile qui explose ou du tank qui pilonne, la guerre commence entre autres ici, dans les ports d’Europe Â».

L’éclaircie ne dure pas

Cette victoire donne de la force au CALP. Le collectif continue ses actions de traçage et de faire pression sur les autoritĂ©s portuaires, notamment en participant Ă  la crĂ©ation de The Weapon Watch, un observatoire qui se concentre sur les armes entrant et sortant des ports mĂ©diterranĂ©ens. Les travailleurs du port tissent aussi des liens avec d’autres dockers, principalement dans les ports italiens de Trieste, Livourne ou encore Naples, afin de communiquer sur les allĂ©es et venues des navires.

En fĂ©vrier 2020, le collectif tente une nouvelle mobilisation visant Ă  empĂȘcher le chargement d’un bateau qui doit transiter par GĂȘnes avant de dĂ©barquer sa cargaison en Turquie, qui livre une guerre contre les Kurdes du Rojava. Alors que la CGIL, la Confederazione Generale Italiana del Lavoro – un imposant syndicat ouvrier – avait appuyĂ© le CALP en 2019, ce n’est pas le cas cette fois. AmputĂ©e de ce soutien, la grĂšve ne parvient pas Ă  empĂȘcher l’opĂ©ration. Dans la foulĂ©e, les militants du CALP sont « visĂ©s par une enquĂȘte pour association de malfaiteurs et se font perquisitionner Â». Ils sont encore aujourd’hui sous surveillance constante, ce qui limite leurs possibilitĂ©s d’action. Le collectif se focalise depuis sur les liens avec les travailleurs des autres ports. Une coopĂ©ration qui a abouti en juillet dernier Ă  une assemblĂ©e gĂ©nĂ©rale en ligne rĂ©unissant des dockers de diffĂ©rents pays qui portent les idĂ©es antimilitaristes et pacifistes. À cette occasion, une grĂšve internationale a Ă©tĂ© dĂ©cidĂ©e. À l’heure oĂč ces lignes sont Ă©crites, son organisation suit son cours.

Nouer des contacts avec les dockers marseillais ?

MalgrĂ© des ramifications Ă  l’internationale, le CALP peine Ă  fĂ©dĂ©rer parmi la profession dans les Bouches-du-RhĂŽne : Ă  Marseille comme Ă  Port-de-Bouc, les dockers du coin manquent Ă  l’appel. La principale explication ? Rickie raconte que la plupart des membres du CALP ont quittĂ© la CGIL Ă  laquelle ils adhĂ©raient jusque lĂ  pour rejoindre le syndicat USB (Unione Sindacale di Base), plus fermement ancrĂ© Ă  gauche. Or, les dockers de Marseille-Fos sont traditionnellement affiliĂ©s Ă  la CGT, elle-mĂȘme liĂ©e Ă  la CGIL par des accords internationaux historiques. Pas simple donc, pour la CGT d’apporter un soutien officiel au CALP. Pourtant, les dockers de la CGT avaient eux aussi refusĂ© de charger le Bahri Yandu en 2019. Le syndicat s’inscrit d’ailleurs de longue date dans une tradition de lutte antimilitariste puisque les dockers de Marseille-Fos avaient refusĂ© de charger des armes en 1949 pendant la guerre d’Indochine.

D’aprĂšs Ricky, un autre Ă©lĂ©ment pourrait permettre de comprendre les rĂ©ticences de la CGT : le mode d’organisation du CALP, « moins pyramidal Â», qui repose sur une Â« parole autonome Â» du collectif. Mais le docker gĂ©nois reste confiant. MĂȘme si cela prend du temps, le CALP n’abandonnera pas sa mission : construire des ponts entre les deux ports.

Pour Ricky, les alliances avec les dockers d’autres pays ne sont d’ailleurs pas les seules qui vaillent en matiĂšre de lutte antimilitariste : « Le marchĂ© de l’armement ne passe pas seulement par les ports, rappelle-t-il. Toutes ces entreprises ont des bureaux en ville. Certes, c’est dans les ports qu’on charge et dĂ©charge, mais le cƓur et la tĂȘte de ces trafics sont ailleurs. Â» Et Ricky de conclure : « En France, vous avez aussi des usines, notamment dans la rĂ©gion, qui fabriquent des piĂšces dont vous ne savez peut-ĂȘtre mĂȘme pas qu’elles participent Ă  la construction de chars, de canons, de missiles. Â» À bon entendeur…

Elle Hache / Traduction Zona

On peut prolonger cet article par la lecture de la recension du livre Ventes d’armes, une honte française, publiĂ©e en encart du texte.



- Cet article a Ă©tĂ© publiĂ© dans le numĂ©ro 204 de CQFD, en kiosque du 3 dĂ©cembre 2021 au 7 janvier 2022.

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Source: Cqfd-journal.org