Les salariés des distributeurs de journaux en province oscillent entre liquidation, chômage, et perspectives de reprises partielles, locales. Avec des combativités diverses selon les villes.

Cinq cent douze salariés sur le carreau. Et plus du double en comptant les intérimaires et chauffeurs des sous-traitants de la logistique des journaux et magazines des dépôts en province. Les aides accordées à la maison mère Presstalis, en cessation de paiement depuis le 20 avril, occultent la liquidation brutale le 15 mai de la SAD, sa filiale à 100 % qui distribuait la presse hors Paris.

« Les rares articles qui parlent de nous nous disent grévistes. On n’est pas en grève, on est virés depuis le 5 juin » enragent des salariés de la Société d’agences de diffusion (SAD) de Toulouse. « Pendant le confinement, on nous a servi le discours sur le fait qu’on était indispensables, ” utiles à la nation “, avec tous les ” grâce à vous “, le baratin sur ” l’information, c’est primordial “, tout ça. Et on se retrouve licenciés, sans la prime Corona, rien ». La liquidation judiciaire les réduit aux indemnisations sous soixante jours fournies par l’AGS, le régime de garantie des salaires : « un genre de RSA de survie… »

Une libéralisation qui a fragilisé toute la chaîne

Depuis la Libération et la loi Bichet votée en 1947, les éditeurs de presse nationaux étaient obligés pour préserver le pluralisme et l’équité de la distribution, de se constituer en coopérative : les Nouvelles messageries de la presse parisienne (NMPP) devenues Presstalis, où ils étaient à la fois clients et patrons. La libéralisation du marché par la loi Macron en 2019 a fait sauter cette obligation, et les patrons de presse ont d’abord sacrifié les filiales acheminant L’Équipe, Libé, le Figaro ou l’Huma jusqu’aux marchands de journaux de Tourcoing à Bayonne.

Les reprises imminentes par des opérateurs privés pourraient bien oublier les points de vente plus reculés dans les régions, rayés de la carte des livraisons, rentabilité oblige. Même casse que les services publics. La filière risque de voir mourir des éditeurs de presse locaux, fragilisant les imprimeries, sans parler des transporteurs et des marchands de journaux déjà en grande difficulté du fait du ressac de la presse papier, dépassée par le numérique.

Le confinement, l’arrêt de parution de la presse hippique, les éditions réduites, les kiosques fermés ont accéléré la chute d’une société passée en 25 ans de la vache à lait aux vaches maigres, et qui a connu depuis quelques années nombre de réductions d’effectifs et plans sociaux. « J’ai eu à négocier six PSE. Mais là, une liquidation, c’est très différent d’un plan social… On est comme une bagnole dans un arbre : soit on nous envoie à la casse, soit on peut être réparé » confie Philippe Legros, délégué de la CGT Filpac, mieux connue sous le nom de « syndicat du livre ».

Reprises à la découpe

Les solutions de reprise se jouent en fait par secteur géographique, correspondant aux 21 « mandats » dont dispose Presstalis, autant d’agréments d’exploitation commerciale ville par ville pour distribuer la presse quotidienne nationale et les magazines et livrer les marchands de journaux facturer et reprendre les invendus.

Parmi les quelques repreneurs sur les rangs, parfois comme à Toulouse, un ancien directeur de dépôt régional de la SAD, parti avec un gros chèque lors d’un des plans sociaux précédents, et qui a recréé depuis une structure. « On a l’impression qu’il était en embuscade… » dit un cégétiste. De tels dépôts privés ont déjà repris une distribution de presse, tant bien que mal. Ils pourraient bien se servir sur les ruines de SAD, rachetant l’outil et les entrepôts pour un euro symbolique ou pour une bouchée de pain.

Lutter pour sa survie

Mais quid des anciens salariés ? Ces professionnels sur le carreau doivent aujourd’hui composer avec ces éventuels repreneurs, pour se replacer et négocier le plus de transfert d’effectifs. Pour maintenir la pression, des actions ont été menées dans toute la France, des camions interceptés près des dépôts ou sur des aires d’autoroutes, vidés de leurs palettes, des imprimeries bloquées.

Reçue par le préfet de Haute-Garonne le 10 juin, la délégation a fait passer le message d’une volonté de discussion pour le retour à l’emploi. En jouant le froid et le chaud. « Le préfet, les repreneurs savent très bien qu’on peut bloquer des jours et des jours de distribution jusqu’à temps qu’on s’essouffle… Mais on veut aussi négocier avec notre nouveau patron. Leur bricolage actuel ne peut pas durer longtemps », lâche un cégétiste, qui souligne que ces camarades de Lyon et Marseille l’ont plutôt joué agressifs, ceux de Bordeaux lui paraissent KO debout, ceux du Mans et Nantes un peu trop gentils. « Taper là où a fait ça fait mal, on sait faire. On essaie de se montrer intelligent, en équilibre entre rapport de force et ouverture » explique Philippe Legros. « Personnellement, on m’a fait qu’une seule proposition de reclassement, chauffeur six jours sur sept pour 1090 euros bruts. Faudrait accepter ça ? C’est du gros foutage de gueule… »

À Marseille et Lyon, les actions ouvrières ont peut-être dissuadé d’éventuels repreneurs : il n’y a qu’une offre de reprise, unique, sous forme de SCIC à chaque fois. Une Société coopérative d’intérêt collectif, où entreraient les éditeurs, les messageries, les salariés et les collectivités locales. Si cette solution SCIC n’est pas envisagée pour la distribution en Languedoc-Roussillon–Midi-Pyrénées, les avis des salariés du secteur sont mitigés : « Dans une telle coopérative, d’ouvrier tu deviens ton propre patron, en restant ouvrier. T’as intérêt à te payer le moins possible : baisser les salaires, forcer sur la compétitivité, c’est toi qui le décides ». « C’est quand même différent si tu es jeune ou pas loin de la retraite, ou tu peux plus facilement accepter… »

De toute façon, les offres de reprise devaient être bouclées dans les semaines qui viennent. La presse, proclamée indispensable pendant le confinement ne peut pas attendre sans réseau en province.


Article publié le 15 Juin 2020 sur Rapportsdeforce.fr