Novembre 23, 2020
Par ACTA
224 visites


Jeudi dernier, le CCIF a reçu du ministĂšre de l’intĂ©rieur une notification de dissolution, laissant au collectif 8 jours pour Ă©mettre ses « observations », dans un simulacre de procĂ©dure contradictoire. Cette dissolution que GĂ©rald Darmanin s’est empressĂ© de relayer triomphalement sur les rĂ©seaux sociaux en prĂ©cisant qu’elle procĂ©dait directement des instructions d’Emmanuel Macron est en rĂ©alitĂ© sans objet puisque le CCIF avait, par anticipation de cette dĂ©cision, dĂ©jĂ  pris le soin de dĂ©mĂ©nager son siĂšge social Ă  l’étranger.

Mais il ne faut pas s’y tromper, c’est un nouveau cap qui vient d’ĂȘtre franchi avec cette annonce et ce alors mĂȘme que l’extension des motifs de dissolution d’association prĂ©vue par la future loi sĂ©paratisme n’est mĂȘme pas encore entrĂ©e en vigueur. Cette dĂ©cision est la consĂ©quence directe de la surenchĂšre islamophobe et sĂ©curitaire qui s’est mise en place aprĂšs l’attentat de Conflans-Saint-Honorine, selon une mĂ©canique dĂ©sormais familiĂšre. Comme en 2015 oĂč l’état d’urgence avait permis d’assigner Ă  rĂ©sidence et de perquisitionner tous azimuts le domicile de milliers de musulmans (3021 perquisitions administratives entre novembre 2015 et janvier 2016 pour seulement 4 procĂ©dures judiciaires engagĂ©es) c’est le mĂȘme cycle punitif qui s’est enclenchĂ© depuis le 16 octobre dernier.

En bon cowboy de la RĂ©publique, Darmanin s’est justifiĂ© des opĂ©rations de police diligentĂ©es dans la foulĂ©e en expliquant vouloir « faire passer un message ». À nouveau, on a vu ces derniĂšres semaines se multiplier les perquisitions administratives, transposĂ©es dans le droit commun depuis 2017 et pudiquement renommĂ©es « visites domiciliaires ». À cela s’ajoutent les mesures dites « d’entrave systĂ©matique », pratiquĂ©es Ă  bas-bruit depuis 2018 dans certains quartiers populaires, et consistant en un usage dĂ©tournĂ© des outils de contrĂŽle administratif sans rapport avec le terrorisme (normes d’hygiĂšnes et de sĂ©curitĂ©, contrĂŽle URSAFF ou CAF), visant Ă  obtenir la fermeture de lieux vaguement considĂ©rĂ©s comme « radicaux », « communautaristes » ou « sĂ©paratistes » (associations, Ă©coles musulmanes, boucherie halal
). Si en 2015, on se faisait peu de scrupules Ă  l’idĂ©e de fracturer quelques portes pour embarquer des mĂšres et des pĂšres de familles sous les yeux apeurĂ©s de leurs enfants, en 2020 on fait dĂ©sormais « passer des messages » en allant interpeller des Ă©coliers de 10 ans Ă  leur domicile pour « apologie du terrorisme ». Depuis des annĂ©es, les dispositifs de surveillance, de profilage racistes (souvenons-nous des fameux « signaux faibles de radicalisation ») et de signalement sont dĂ©ployĂ©s au nom de la lutte contre la radicalisation et le terrorisme, et qui en, plus d’ĂȘtre injustes, se sont rĂ©vĂ©lĂ©s parfaitement inefficaces pour prĂ©venir des attaques.

C’est cette logique punitive qui a conduit Darmanin Ă  prononcer la fermeture de la grande mosquĂ©e de Pantin, privant 1300 fidĂšles de leur lieu de culte pendant 6 mois. Le 28 octobre dernier elle s’est Ă©galement soldĂ©e par la dissolution administrative de Baraka city, association caritative portant assistance Ă  plus de deux millions de personnes dans le monde. L’ONG avait pourtant dĂ©jĂ  Ă©tĂ© blanchie par la justice Ă  la suite d’une procĂ©dure engagĂ©e contre elle en 2017 et finalement classĂ©e sans suite.

La rĂ©activation de l’agenda islamophobe avec le projet de loi sur le sĂ©paratisme quelques semaines plus tĂŽt a trouvĂ© dans l’attentat de Conflans-Sainte-Honorine une sorte de confirmation inespĂ©rĂ©e de la narration qui lui servait d’appui. Sans mĂȘme attendre que l’enquĂȘte judiciaire ne livre ses conclusions, GĂ©rald Darmanin s’est empressĂ© de dĂ©signer des coupables Ă  la vindicte mĂ©diatique – Baraka city et le CCIF – et d’annoncer Ă  grand fracas leur dissolution prochaine. S’agissant du CCIF, le ministre n’a pas hĂ©sitĂ© Ă  mettre directement en cause sa responsabilitĂ© dans la campagne de dĂ©nigrement lancĂ©e sur les rĂ©seaux sociaux par le pĂšre d’une collĂ©gienne contre Samuel Paty. Version largement contredite par plusieurs mĂ©dias ayant enquĂȘtĂ© sur ce point (Le Monde et LibĂ©ration notamment). Bien que contactĂ©e par le parent d’élĂšve, l’association s’est bien gardĂ©e de relayer les accusations lancĂ©es publiquement par ce dernier tout en lui recommandant de retirer sa vidĂ©o des rĂ©seaux sociaux afin de procĂ©der Ă  la vĂ©rification des faits et des allĂ©gations rapportĂ©s.

Au lieu de reconnaĂźtre la dĂ©marche du CCIF comme une preuve du sĂ©rieux et du professionnalisme de ses Ă©quipes, on a vu une nouvelle fois se tisser un rĂ©cit mĂ©diatique dominĂ© comme toujours par des accents complotistes. Ce qui revient inlassablement dans ces discours c’est l’existence fantasmĂ©e d’une duplicitĂ© de ses militants, d’un agenda cachĂ© ou d’une mainmise Ă©trangĂšre s’exerçant dans l’ombre. À cela s’est greffĂ© un discours d’État criminalisant littĂ©ralement les revendications anti-racistes et la dĂ©nonciation de l’islamophobie, en les accusant de complicitĂ© lointaine avec le terrorisme. Le brusque Ă©largissement des chaines de complicitĂ© est allĂ© jusqu’à Ă©clabousser l’Observatoire de la LaĂŻcitĂ©, connu pour sa lecture libĂ©rale de la loi de 1905, et son rapporteur Nicolas CadĂšne qui avait pourtant saluĂ© le « remarquable discours » de Macron sur le sĂ©paratisme. Observatoire de la laĂŻcitĂ© qui a finalement Ă©tĂ© mis au pas, n’hĂ©sitant pas au passage Ă  lĂącher le CCIF avec lequel il Ă©tait pourtant habituĂ© Ă  travailler.

Avec cette dissolution, le gouvernement accĂšde Ă  une vieille demande de l’extrĂȘme droite et de certains nĂ©o-rĂ©publicains laĂŻcards qui demandent la tĂȘte du collectif depuis des annĂ©es. Il s’agit ici ni plus ni moins que d’abattre l’un des principaux contre-pouvoirs Ɠuvrant Ă  la visibilisation de l’islamophobie dans sa dimension systĂ©mique (rappelons que le CCIF publie tous les ans un rapport dans lequel il propose un bilan statistique de l’islamophobie en France) et Ă  l’assistance juridique quotidiennes des victimes d’actes islamophobes. On comprend d’autant mieux l’intĂ©rĂȘt qu’ont certaines Ă©lites mĂ©diatiques et politiques Ă  cette dissolution si on se souvient que nombre d’entre elles figuraient parmi les prĂ©venus dans les procĂšs intentĂ©s par le CCIF ces derniĂšres annĂ©es Ă  la suite de propos islamophobes ou diffamatoires prononcĂ©s publiquement. À travers les cas individuels qu’il accompagne, le CCIF mĂšne depuis sa crĂ©ation une bataille dans les arĂšnes judiciaires, bataille qui a permis d’arracher certains revirements jurisprudentiels importants. C’est en partie Ă  son action que l’on doit la jurisprudence du Conseil d’Etat de 2013 qui empĂȘche l’exclusion des mĂšres voilĂ©es des sorties scolaires, celle de la Cour de justice de l’Union europĂ©enne de 2017 qui limite les possibilitĂ©s de restriction du voile en entreprise ou encore la suspension des arrĂȘtĂ©s anti-burkini en 2016. Occultant avec une remarquable constance ce travail menĂ© depuis des annĂ©es, le rĂ©cit mĂ©diatique dominant n’a cessĂ© de relayer des fake news au sujet du collectif, sans jamais se donner la peine d’apporter la moindre preuve Ă  ces allĂ©gations. Franchissant lĂ  aussi un cap dans la dĂ©sinformation, le ministĂšre de l’intĂ©rieur est allĂ© jusqu’à se ridiculiser en confondant, dans sa notification de dissolution, le CCIF avec le CIF (Conseil des imams de France) et en inventant Ă  l’association un trĂ©sorier qu’elle n’a jamais eu.

À quelques exceptions prĂšs, les rĂ©actions politiques ne sont clairement pas Ă  la hauteur de cette radicalisation de l’islamophobie d’État qui fait pourtant systĂšme avec le virage autoritaire auquel nous assistons. On ne saurait de ce point de vue dissocier la lutte contre la loi sĂ©curitĂ© globale de celle contre le futur projet de loi sĂ©paratisme, dont la premiĂšre mouture vient d’ĂȘtre dĂ©voilĂ©e. Cette derniĂšre prĂ©voit notamment d’étendre de maniĂšre inĂ©dite les pouvoirs de l’administration en matiĂšre de contrĂŽle et de dissolution des associations (musulmanes ou non), de police des mƓurs et de discipline de la sphĂšre intime des familles musulmanes. Mais elle contient Ă©galement un article qui prĂ©voit la crĂ©ation d’un dĂ©lit de « mise en danger d’autrui par diffusion d’informations relatives Ă  sa vie privĂ©e ou professionnelle », prĂ©sentant de nombreuses similitudes dans sa rĂ©daction avec l’article 24 de la loi sĂ©curitĂ© globale. Il permettrait de punir la divulgation d’information sur la simple prĂ©somption de ses consĂ©quences potentielles (et non sur l’établissement d’un prĂ©judice rĂ©ellement constatĂ©) avec une peine aggravĂ©e si la victime est dĂ©positaire de l’autoritĂ© publique. Un autre article prĂ©conise une pĂ©nalisation aggravĂ©e de la « haine en ligne » et donc possiblement de la libertĂ© d’expression, en permettant que ces dĂ©lits soient jugĂ©s en comparution immĂ©diate.

Trop longtemps on a dĂ©noncĂ© l’islamophobie comme une stratĂ©gie de « diversion » dĂ©tournant des « vrais problĂšmes » ou en l’envisageant exclusivement sous son prisme mĂ©diatique, sans voir ce que son institutionnalisation de plus en plus poussĂ©e impliquait pour le quotidien de milliers de personnes. La construction de l’islam comme ennemi intĂ©rieur se traduit concrĂštement par une discipline de plus en plus Ă©troite des subjectivitĂ©s musulmanes et une quasi criminalisation de leur visibilitĂ©. Mais elle fonctionne aussi, on le mesure aujourd’hui sans doute plus que jamais, comme un redoutable principe de dynamisation des logiques autoritaires et rĂ©pressives qui ne cessent de s’étendre Ă  d’autres franges de la sociĂ©tĂ©. 




Source: Acta.zone