Cet article de Merlin Chowkwanyun et Adolph L. Reed a été publié le 6 mai 2020 sur le site NEJM.org

Au début du mois d’avril, le Wisconsin et le Michigan ont publié des données montrant de fortes disparités raciales parmi les taux de personnes affectées par la Covid-19 et les taux de décès. Dans ces deux États, de nombreux médias ont noté que les pourcentages d’Africains-Américains étaient plus de deux fois plus élevés que leur proportion dans la population globale. Des disparités similaires ont depuis été signalées ailleurs, parfois avec une surreprésentation d’autres minorités raciales.

Les disparités raciales sont donc devenues centrales dans la conversation nationale sur la COVID-19. Les titres des premières pages du New York Times et du Los Angeles Times ont mis cette question en évidence, tout comme les élus à tous les niveaux du gouvernement. La sénatrice Elizabeth Warren et la représentante Ayanna Pressley, toutes deux démocrates, ont appelé à une collecte plus approfondie des données raciales ; dans une lettre ouverte, elles reprochent au gouvernement de « ne pas rassembler actuellement les informations démographiques raciales et ethniques des patients testés pour la COVID-19 et affectés par celui-ci et de ne pas en rendre compte publiquement ». Peu après leur déclaration, plusieurs États et municipalités ont commencé à publier des ensembles de données intégrant ces détails démographiques.

Pour obtenir une image aussi précise que possible de la répartition de la vulnérabilité, il est en effet crucial de collecter davantage de données dans ce sens. L’expérience des épidémies passées – et de récentes catastrophes naturelles – suggère que les populations les plus marginalisées socialement souffriront de manière disproportionnée.

Toutefois, il est tout aussi important, en documentant les disparités raciales de la COVID-19, de contextualiser ces données grâce à une analyse adéquate. Des chiffres sur les disparités présentés sans contexte explicatif peuvent perpétuer des mythes et des malentendus nuisibles qui, en fait, sapent l’objectif d’éliminer les inégalités en matière de santé. Une telle clarification est nécessaire non seulement pour la COVID-19 mais aussi pour les futures épidémies. Une contextualisation insuffisante présente plusieurs dangers majeurs, mais les chercheurs, les journalistes, les responsables de la santé publique et les décideurs politiques peuvent prendre quelques mesures importantes pour y remédier lorsqu’ils discutent des disparités raciales, notamment dans la sphère publique.

Tout d’abord, les données recueillies sans contexte peuvent donner lieu à des explications biologiques des disparités raciales en matière de santé. De telles explications postulent que les qualités congénitales propres à des minorités raciales spécifiques les prédisposeraient à des taux plus élevés d’une maladie particulière. Lundy Braun, professeur de pathologie, de médecine de laboratoire et d’études africaines, a, par exemple, montré qu’un certain discours médical continue à supposer qu’il existerait des différences biologiques entre les organes respiratoires des Noirs et des Blancs (1). Une critique multidisciplinaire bien établie des définitions biologiques de la race a montré que des vestiges de cette pensée persistent encore aujourd’hui.

Deuxièmement, des chiffres isolés sur les disparités peuvent donner lieu à des explications fondées sur des stéréotypes raciaux concernant les modèles de comportement. Lors des épidémies de tuberculose dans le Sud urbain au tournant du XXe siècle, les Noirs en tant que groupe ont souvent été décrits par les responsables publics comme étant désespérément « incorrigibles » – ils furent accusés de ne pas appliquer les directives en matière d’hygiène, et d’être enclins au vice, donc plus disposés à adopter des comportements susceptibles de leur faire contracter des maladies (2). Des représentations totalisantes similaires sur les Chinois, les Japonais et les Mexicains américains à Los Angeles ont circulé à la même époque (3). Aujourd’hui, la caractérisation racialisée du comportement est courante dans les discussions des médias sur des affections telles que l’obésité – facteur qui augmente le risque de développer une Covid-19 grave.

Troisièmement, la désagrégation géographique des données sur la COVID-19 est la bienvenue mais nécessite de la prudence. Les données récentes s’étendent jusqu’au niveau des villes, et Milwaukee, Chicago, La Nouvelle-Orléans et Detroit figurent en bonne place dans les premiers articles publiés par les médias. Il est probable que des données spécifiques concernant les rapports entre l’appartenance raciale et la COVID-19 seront de plus en plus disponibles au niveau des quartiers également. La granularité des données permet des analyses plus fines, y compris une modélisation spatiale à plusieurs niveaux. Mais présentées isolément, ces données granulaires peuvent renforcer ce que le sociologue Loïc Wacquant a appelé la « stigmatisation territoriale » : en effet, les quartiers pauvres en ressources souffrent d’être « entachés » d’une mauvaise réputation et sont présentés comme étant « composés essentiellement de pauvres, de membres des minorités et d’étrangers », dont beaucoup sont déjà marginalisés par la société en général (4). Des reportages sur le rôle des disparités raciales dans les décès de la Covid-19 à Washington, par exemple, ont mis en évidence trois quartiers abritant un fort pourcentage de résidents noirs, et des articles similaires sur des quartiers du Queens et du Bronx ont mis l’accent sur leur densité et leur composition raciale.

Dans le cas de la COVID-19, la stigmatisation des lieux d’habitation pourrait être encore amplifiée par l’association avec la maladie et pourrait à son tour conduire à blâmer le comportement prétendument déviant des résidents locaux ; cela pourrait accroître les formes répressives de surveillance, les appels à la démolition d’immeubles, ou simplement la négligence d’une société qui souhaite prendre ses distances par rapport à ces zones. Toutes ces réactions ont des précédents historiques nombreux et alarmants.

Ces trois dangers peuvent s’ajouter à un quatrième. Dans un passé récent, la perception (même erronée) selon laquelle certains problèmes sociaux seraient essentiellement « raciaux » – et donc ne concernent que des groupes sociaux supposés être minoritaires – a été utilisée pour rationaliser la négligence et les réductions de financement. Le rejet des politiques sociales n’est qu’un exemple récent. Bien que la COVID-19 touche actuellement une partie suffisamment importante de la population américaine pour rendre ce genre de réaction improbable à court terme, à l’avenir, les communautés les moins capables de se protéger contre l’infection pourraient voir leurs rangs représentés de façon disproportionnée dans les données sur la COVID-19, et la porte pourrait être ouverte au déploiement malheureusement trop familier de la rhétorique raciste.

Heureusement, il existe quelques moyens efficaces de prévenir ces dangers, même si l’on attire l’attention sur les disparités raciales en matière de Covid-19. Les données sur le statut socio-économique devraient être collectées en même temps que les données raciales, ou être intégrées si elles ne sont pas directement disponibles. Il est possible de s’appuyer sur le « Projet de géocodage des disparités en matière de santé publique » de Harvard. Défini par Jarvis Chen et Nancy Krieger, ce projet utilise des données de recensement publiquement accessibles sur la pauvreté, le niveau de surpeuplement des ménages, la composition raciale et la ségrégation pour analyser les données de la COVID-19 en même temps que les multiples facteurs d’inégalité, jusqu’au niveau des quartiers repérés par leur code postal. Des informations complémentaires sur le statut socio-économique permettront de clarifier comment les facteurs raciaux et les facteurs de classe sont entrelacés dans le cas de la COVID-19 – et quand ils ne le sont pas. En général, les membres des populations minoritaires ont une probabilité disproportionnée d’avoir un faible statut socio-économique et sont susceptibles d’avoir les résultats de santé les plus indésirables. En mettant en évidence les liens entre les disparités raciales et les forces en amont, comme l’inégalité économique, qui ont des conséquences sociétales étendues, nous pouvons également nous prémunir contre de futures tentatives politiques cyniques – et dangereuses – visant à présenter la COVID-19 comme un problème essentiellement lié aux minorités.

En outre, lorsque le statut socio-économique a été vérifié et n’explique pas toutes les disparités raciales de Covid-19, nous devrions clairement indiquer pourquoi. Une explication possible est le rôle du stress et de ce que la chercheuse en santé publique Arline Geronimus a appelé « l’usure prématurée », ou le vieillissement avancé causé par l’usure de l’organisme. Cette usure est due aux réactions de- combat-ou-de-fuite face à des facteurs de stress externes, en particulier la discrimination raciale (5). L’usure prématurée a été liée, à son tour, aux maladies cardiovasculaires et au diabète, deux conditions qui ont été associées, dans les recherches préliminaires, à un risque élevé de Covid-19 grave.

Enfin, pour contrer la stigmatisation territoriale, on peut souligner les risques liés au lieu d’habitation et aux déficits de ressources qui pourraient expliquer la distribution spatiale de la COVID-19 selon des facteurs raciaux. On peut citer comme exemple la répartition géographique inégale des services de soins préventifs ou la concentration des risques respiratoires et des sites toxiques dans les zones de faible statut socio-économique et à forte concentration de minorités.

En résumé, pour atténuer les mythes de la biologie raciale et les explications comportementales fondées sur les stéréotypes raciaux et la stigmatisation territoriale, les disparités parmi les malades de la COVID-19 devraient être situées dans le contexte de la privation de ressources matérielles causée par un statut socio-économique faible, le stress chronique provoqué par la discrimination raciale et/ou les risques liés au lieu d’habitation.

Heureusement, certains signes indiquent que l’analyse holistique que nous promouvons est en cours. Une autre partie de la lettre de la sénatrice Warren et de la représentante Pressley note que « les facteurs socio-économiques peuvent contribuer davantage aux disparités raciales dans les résultats de la COVID-19 […]. De plus, le chômage, l’insécurité alimentaire et les conditions de logement instables ou inférieures aux normes peuvent perpétuer les disparités dans les résultats de santé des personnes infectées par le coronavirus, plus particulièrement parmi les communautés de couleur à faible revenu ». Une analyse plus poussée dans ce sens permettra non seulement d’expliquer plus solidement les tendances qui ont suscité tant de commentaires au cours des dernières semaines, mais aussi de se prémunir contre les dangers que nous avons exposés ici.

Merlin Chowkwanyun et Adolph L. Reed

(Merlin Chowkwanyun est membre du département des sciences sociomédicales et du Centre pour l’histoire et l’éthique de la santé publique, à l’Université de Columbia ; Adolph L. Reed est professeur émérite au département des sciences politiques, Université de Pennsylvanie. Ce texte a été publié le 6 mai 2020 sur le site NEJM.org.)

1. Braun L., Breathing race into the machine : the surprising career of the spirometer from plantation to genetics, University of Minnesota Press, 2014.

2. Roberts SK, Infectious fear : politics, disease, and the health effects of segregation, University of North Carolina Press, 2009.

3. Molina N., Fit to be citizens ? Public health and race in Los Angeles, 1879-1939, University of California Press, 2006.

4. Wacquant L., « Territorial stigmatization in the age of advanced marginality », Thesis Eleven, 2007 n° 91(1), pp. 66-77.

5. Geronimus AT, Hicken M, Keene D, Bound J., « Weathering” and age patterns of allostatic load scores among blacks and whites in the United States », American Journal of .Public Health 2006, n° 96, pp. 826-833.

Note du traducteur : selon cette hypothèse, « les Noirs connaissent une détérioration précoce de leur santé en raison de l’impact cumulé d’une expérience répétée de l’adversité sociale ou économique et de la marginalisation politique. Sur le plan physiologique, le fait de faire face à des facteurs de stress aigus et chroniques avec persistance et beaucoup d’efforts peut avoir un effet profond sur la santé. Le stress inhérent à la vie dans une société consciente de la race qui stigmatise et désavantage les Noirs peut entraîner une détérioration physiologique disproportionnée, de sorte qu’un Noir peut présenter la morbidité et la mortalité typiques d’un Blanc nettement plus âgé. Non seulement les Noirs sont en mauvaise santé à un âge plus précoce que les Blancs, mais cette détérioration de la santé s’accumule, produisant une inégalité raciale toujours plus grande en matière de santé avec l’âge et jusqu’au milieu de l’âge adulte. » https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC1470581/

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Plusieurs articles d’Adolph Reed Jr. se trouvent aussi sur le site npnf.eu

1) De la « transgenre » Bruce/Caitlyn Jenner à la « transraciale » Rachel Dolezal : pour les féministes et les « Identitaires raciaux » américains y aurait-il de bons et de moins bons « trans » ?

http://npnf.eu/spip.php?article761

2) « Les disparités raciales ne nous aident pas à comprendre les structures profondes de la violence policière » (2016)

http://npnf.eu/spip.php?article762

3) Les limites de l’antiracisme (2009)

http://npnf.eu/spip.php?article763

4) Débat sur les réparations

http://npnf.eu/spip.php?article767

5) De diverses façons d’éviter la question de l’exploitation de classe des Afro-Américains

http://npnf.eu/spip.php?article769

6) Le mythe du “réductionnisme de classe”

http://npnf.eu/spip.php?article770


Article publié le 02 Août 2020 sur Mondialisme.org